Melencolia I est une gravure sur cuivre réalisée par l'artiste de la Renaissance allemande Albrecht Dürer en 1514. Ce titre fait référence au mot « Melencolia » figurant au sein de la composition.

Place dans l'histoire de l'art Cette œuvre se distingue par sa richesse symbolique ; elle a fait l'objet d'une vaste littérature dans le domaine de l'histoire de l'art, suscitant de nombreuses étudesPour une bibliographie récente se référer à l'étude en deux volumes de Peter-Klaus Schuster, Melencolia I : Dürers Denkbild, Berlin, 1991, (2 vol.) ou Hartmut Böhme, Albrecht Dürer, Melencolia I : im Labyrinth der Deutung, Fischer, 1989 .. Elle est l'une des estampes de vieux maître les plus connues, et elle pose encore aujourd'hui de nombreuses questions d'interprétation.

La figure centrale, un personnage ailé à l'expression sombre, est perçue comme une personnification de la mélancolie. Pour certains historiens de l'art, l'attitude de ce personnage peut être associée aux affres de l'activité créatrice : le personnage serait une muse attendant l'inspirationPar exemple, Bartrum et al., 188.. Il se pourrait que Dürer ait représenté ici sa propre angoisse : Melencolia serait alors un autoportrait voilé.

D'autres chercheurs voient dans cette figure une réflexion sur la nature de la beauté, ainsi que sur la valeur de la créativité artistique à la lumière du rationalismeSander, 262.. Certains la considèrent comme une œuvre délibérément obscure, marquant les limites de l'art allégorique ou symbolique : une quête de sens, d'une profondeur que l'intellect peut tenter de démêler.

L'historien de l'art Erwin Panofsky établit un lien entre cette œuvre et la conception de la mélancolie chez les humanistes de la Renaissance. À propos de son importance dans l'histoire de l'art, il écrit : ..

Melencolia I a fait l'objet de nombreuses études et commentaires d'historiens de l'art. Comme l'écrit l'historien de l'art Campbell Dodgson en 1926 : Les études de Panofsky rédigées en allemand et en anglais, réalisées entre 1923 et 1964, parfois avec des coauteurs, ont été particulièrement influentes.

Description vignette|La Vierge à l'Enfant assise près d'un mur (1514) de Dürer est similaire sur le plan de la composition à Melencolia I dans la position des personnages et des structures, mais est beaucoup plus cohérente à l'œil. Cette comparaison met en évidence la fonction perturbatrice du polyèdre chez Melencolia I. La figure centrale, avec ses ailes d'ange, est considérée comme une personnification de la mélancolie ou de la géométrie.. Elle est assise sur une dalle, avec un livre fermé visible sur ses genoux. Elle tient un compas et regarde intensément au loin. À ses pieds se trouve un chien décharné, endormi, comme une sorte de compagnon, enclin à la mélancolie jusqu'à atteindre la folieHans Tietze, Erica Tietze-Conrat, Der reife Dürer, vol. 2, Holbein-Verlag, Basel/Leipzig, 1938, Nr. 583 (2 Halbbände 1937–1938)..

Elle ne prête aucune attention aux nombreux objets qui l'entourent et semble se morfondre, repliée sur elle-mêmeFenyő, Iván (1956). Albrecht Dürer. Budapest: Corvina. .Mathieu Deldicque et Caroline Vrand (dir.), p. 236.. Sa tête repose sur son poing fermé, ce qui correspond à la représentation iconographique médiévale de la mélancolie.. Son visage est sombre et son regard est alerte, presque ardent.

Elle porte sur sa tête une couronne de plantes aquatiques (persil d'eau et cresson de fontaine ou livèche).Klibansky, Panofsky & Saxl, 325.. Un trousseau de clés et une bourse pendent à sa ceinture. Dürer a indiqué, sur le dessin préliminaire, la signification de sa longue robe : il s'agit d'un symbole de puissance et de richesse. Derrière elle, un bâtiment sans fenêtre et sans fonction architecturale définie s'élève au-delà du sommet de la charpenteMerback, 38.. Une échelle à sept échelons s'appuie contre la structure, dont aucune extrémité n'est visible. Un enfant nu, un , se trouve au sommet d'une meule verticale, cette dernière étant souvent interprétée comme la roue de la vie. Il griffonne sur une tablette, peut-être avec un burin utilisé pour la gravure, une gomme grattoir se trouvant à son extrémité SL, 5218.39 dans British Museum et dans British Library Sloane 5229, fol. 60.. Il est le seul figurant actif de la gravureKlibansky, Panofsky & Saxl, p. 321..

Une balance est accrochée à la structure au-dessus du . À droite, au-dessus de la figure ailée, se trouvent une cloche, un sablier, et un cadran solaire. Il n'affiche que huit chiffres, avec le quatre (IV) comme dernière heure (la mort et l'éphémère). L'ombre du bâton n'indique pas l'heure, au clair de lune. De nombreux outils et instruments mathématiques sont éparpillés : un marteau et des clous, une scie, un rabot, des pinces, une règle d'ajusteur, une forme de mouleur et la buse d'un soufflet ou une seringue à lavement (clystère). Sur le muret, derrière le grand polyèdre, se trouve un brasero avec un creuset d'orfèvre et une paire de pinces. À gauche du chien, un encensoir ou un encrier relié par une sangle à un porte-plumeKlibansky, Panofsky & Saxl, p. 314, fn. 105..

Une créature ressemblant à une chauve-souris déploie ses ailes dans le ciel ; elle révèle une bannière portant l’inscription « Melencolia I ». Au-delà, se trouvent un arc-en-ciel et quelque chose qui pourrait être Saturne ou une comète ; Saturne porte le nom de la divinité de la mélancolie. Au loin, un paysage avec de petites îles boisées suggère la présence d'une étendue d'eau ou d'une mer. L'astre est dominé par le nom de la gravure, inscrit sur les ailes de la chauve-souris ; c'est l'une des rares estampes de Dürer à porter un titre. La partie la plus à droite de l'arrière-plan pourrait représenter une grande vague s'écrasant sur la terre. Panofsky pense qu'il fait nuit, se référant à l'ombre projetée du sablier sur le bâtiment, avec la lune éclairant la scène et créant un arc-en-ciel lunairePanofsky, p. 156..

La gravure contient de nombreuses références aux mathématiques et à la géométrie. Devant le chien se trouve une sphère parfaite, dont le rayon correspond à la distance apparente marquée par le compas du personnage.. Sur la façade du bâtiment se trouve un carré magique ., marquant la première impression européenne de ce thème. Les deux cellules centrales de la rangée du bas affichent la date de sa création, 1514, qui se trouve également au-dessus du monogramme de Dürer en bas à droite. Le carré respecte les règles traditionnelles des carrés magiques : chacune de ses lignes, colonnes et diagonales totalise le même chiffre, soit 34. Il s'avère également associatif, c’est-à-dire que tout nombre ajouté à son opposé symétrique équivaut à 17 (par exemple : ou ). De plus, chaque coin, chaque quadrant et toutes les autres combinaisons possibles comptent 34... La mère de Dürer est décédée le Certaines sources indiquent le 16 mai.. Certains interprètes relient les chiffres de cette date avec les ensembles de deux carrés qui totalisent 5 et 17. L'objet à gauche est un rhomboèdre tronquéMerback, 59.. avec une tête blanche, peut-être celle de DürerMerback, p. 61.. Ce solide est maintenant connu sous le nom de polyèdre de Dürer. Au fil des ans, de nombreuses analyses de ses propriétés mathématiques ont été menées..

Contrairement à Saint Jérôme dans sa cellule, où l'on retrouve un sens aigu de la perspective linéaire et une source de lumière évidente, Melencolia I semble désordonnée, sans Merback, p. 54–55.. Il y a peu de lignes de perspective menant au point de fuite, qui se découvre sous la créature ressemblant à une chauve-souris à l'horizon ; il divise le diamètre de l'arc-en-ciel dans le nombre d'or.. Par ailleurs, l'œuvre n'a guère de lignes fortes. Le polyèdre inhabituel déstabilise l'image : il bloque une partie de la vue au loin et envoie l'œil dans différentes directions. De nombreux historiens de l'art notent le peu de contraste tonal et, malgré son immobilité, un sentiment de chaos, une « négation de l'ordre ». La source lumineuse mystérieuse à droite, qui éclaire l'image, est placée de manière inhabituelle chez Dürer. Elle contribue à « l'espace sans air et onirique ».

C'est aussi un chef-d'œuvre de technique, avec une variété d'exécution sans pareille dans le rendu des matières, et d'habiles jeux de lumière ; la lumière heurte les plis de la robe, tout en laissant dans l'ombre le reste de la composition et le visage de l'allégorie, celle de l'artiste pris à son propre piège.

Contexte vignette|Esquisse préparatoire à la gravure. La gravure a été créée lors de la période de transition du Moyen Âge à la Renaissance allemande, initiée par Albrecht Dürer. Les outils abandonnés au sol et le putto gravant une tablette avec un burin reflètent le lien médiéval entre l'art et l'artisanat. Le polyèdre et le carré magique témoignent du rapprochement entre la science et l'art à la Renaissance Erwin Panowsky, Zweitausendeins, Frankfort-sur-le-Main, 1995, , ..

Melencolia I est l'une des trois « estampes maîtresses » de Dürer, avec Le Chevalier, la Mort et le Diable (1513) et Saint Jérôme dans sa cellule (1514).. Ces trois gravures sont considérées, par certains historiens de l'art, comme formant un ensemble thématique, symbolisant des travaux intellectuels (Melencolia I), moraux (Le Chevalier) ou spirituels (Saint Jérôme). De plus, Dürer diffusait parfois Melencolia I avec Saint Jérôme dans sa cellule. Aucune preuve n'indique cependant qu'il les ait réellement pensées comme un groupe thématique.

L'impression s'est faite en deux états. Dans le premier, le nombre neuf dans le carré magique apparaît à l'envers.. Dans le second, des impressions plus courantes, le chiffre neuf

La documentation sur les intentions de Dürer est réduite. Il a fait quelques études au crayon pour la gravure, certaines de ses notes s'y rapportent. Une note couramment citée fait référence aux clés et à la bourse : « Schlüssel - gewalt / pewtell - reichtum beteut » (« les clés signifient le pouvoir, la bourse signifie la richesse »)Fenyő, Iván (1956). Albrecht Dürer. Budapest : Corvina. .. Il s'agit peut être d'une simple transcription de leur symbolisme traditionnelMerback, p. 36.. Une autre note traite de la nature de la beauté.

En 1513 et 1514, Dürer voit mourir plusieurs de ses amis, puis sa mère. Il peint son portrait à cette époque. Son chagrin pourrait s'exprimer dans cette gravurePanofsky, p. 170.Merback, p. 177 ff. . Il ne mentionne la mélancolie qu'une seule fois dans les écrits qui nous sont parvenus : dans un livre inachevé pour jeunes artistes, il avertit que trop d'efforts peuvent conduire à « tomber sous la main de la mélancolie »Merback, 15, se référant à Ein Speis der Malerknaben, (c. 1512)..

Étymologiquement, le terme mélancolie signifie « atrabile » ou . Le tempérament mélancolique, avec prédominance de l'atrabile, constitue le quatrième et dernier tempérament dans la médecine hippocratique.

Dürer insère un signe entre le mot « Melencolia » et le « I ». Les exégètes s'interrogent sur sa signification. Il est probable que Dürer l'ait dessiné de manière intentionnelle. Elle pourrait être une simple arabesque décorative, mais son caractère ornemental ne se rencontre pas dans les autres lettres.

A l'époque de Dürer, cette marque était appelée « typus », du grec « typo », qui signifie « image », « figure », ou encore « statue », comme dans l'ouvrage Margarita philosophica de Gregor Reisch. En ce sens, Melencolia typus I désigner un genre ou une suite. Erwin Panofsky y voit l'un des trois types types de mélancolie. On peut aussi y reconnaître la première des humeurs, attribuée à Saturne, la plus haute des planètes, toujours citée la première dans l'échelle ancienne des sept planètes. Le carré magique du tableau est jovien et Jupiter est censé équilibrer la dangereuse bipolarité de Saturne. Cependant, les interprétations divergent : le nombre « I » peut se lire comme le I, la neuvième lettre de l'alphabet.