thumb|redresse=1.2|« 15 000 prisonniers de guerre russes [en Allemagne] », photographie allemande, v. 1915-1920. thumb|redresse=1.2|Soldats allemands escortant des prisonniers de guerre roumains à Bucarest en décembre 1916. thumb|redresse=1.2|Prisonniers de guerre canadiens en Allemagne en 1917.

La situation des prisonniers de guerre de la Première Guerre mondiale en Allemagne est un aspect du conflit peu abordé par la recherche historique. Le nombre de soldats faits prisonniers au cours de la guerre de 1914-1918 s’est pourtant élevé à un peu plus de sept millions, avance même une estimation entre huit et neuf millions. pour l’ensemble des belligérants dont environ Selon Doegen dans . par l’Allemagne.

Dès 1915, les autorités allemandes ont mis en place un système de camps, près de trois cents en tout, n'hésitant pas à recourir à la dénutrition, aux punitions et au harcèlement psychologique et a l’enfermement.

Cependant, la captivité organisée par les autorités militaires allemandes a aussi contribué à créer des échanges entre les peuples et entraîné chez nombre de prisonniers une réflexion sur leur engagement et leur relation à la patrie.

Nombre de prisonniers Le nombre des prisonniers augmente très rapidement. De février à , il est passé de à . En , il est de pour atteindre en dont Russes, Français et Britanniques.

Les conventions de la Haye

À la fin du , une réflexion s’engage sur le cadre juridique de la guerre et de la captivité des soldats faits prisonniers, en particulier à la suite des conflits de Crimée ou austro-prussiens. Le tsar Nicolas II est à l’origine des deux conférences qui fixent les termes des lois et coutumes de la guerre à La Haye en 1899 puis en 1907.

Le chapitre II de la convention signée en est entièrement consacré aux prisonniers de guerre et débute ainsi :

Les vingt articles composant ce chapitre réglementent divers aspects de la vie en captivité comme le logement, le travail, la religion, l’alimentation, l’habillage ou encore le courrier. Mais cet accord international est imprégné des conceptions du de la guerre. Ainsi, les prisonniers « peuvent être mis en liberté sur parole, si les lois de leur pays les y autorisent », par exemple.

Les principaux pays de la Triple-Entente et de la Triple-Alliance signent la convention, à l’exception de l’Empire ottoman qui ne figure pas parmi les quarante-quatre signataires de 1907. Les stipulations de la Haye entrent en application dans l’Empire allemand et en France le . Mais ces conventions s'avèrent inadaptées face à l’ampleur de la Première Guerre mondiale. En , le nombre de prisonniers retenus en Allemagne s’élève à , et une telle masse d'hommes entraîne l’impossibilité pour un pays en guerre de respecter totalement les conventions dans ses moindres détails. Durant le conflit, des accords spéciaux entre pays belligérants sont conclus afin de pallier ces difficultés et en 1929, un nouveau texte viendra amender les dispositions réglementaires applicablesSite du CICR.

Les conditions de détention Les camps

Dès le début de la guerre, les autorités allemandes se retrouvent confrontées à un afflux inattendu de prisonniers. En , français et russes sont captifs.. Avant 1915, les conditions de détention en Allemagne sont très difficiles et marquées par le provisoire et l’absence d’infrastructure. Les prisonniers dorment dans des hangars ou sous des tentes, et y creusent des trous pour se protéger du froid. Les forts humides réquisitionnés pour servir de lieu de détention occasionnent de nombreuses maladies pulmonaires. Les autorités allemandes réquisitionnent également des écoles, des granges, et quantité d’abris divers. Des camps sont établis aussi bien dans les campagnes qu’à proximité des villes, ce qui eut des conséquences lorsque des épidémies de choléra ou de typhus menacèrent de s’étendre à la population civile. vignette|gauche|Prisonniers russes à Tannenberg en 1914. Les camps ne sont pas tous situés en territoire allemand, et un certain nombre sont construits dans les territoires occupés et notamment dans la partie nord et est de la France. Ils commencent à se développer à partir de 1915 où le nombre de prisonniers captifs en Allemagne atteint . Selon les directives officielles, chaque prisonnier doit disposer de . Les camps brassent un grand nombre de nationalités partageant les mêmes logements : on y retrouve en effet des prisonniers français, russes, britanniques, américains, canadiens, belges, italiens, roumains, serbe, portugais, japonais, monténégrins mais également grecs ou brésiliens. Ils font se côtoyer également des soldats d’origines sociales diverses. On y trouve des ouvriers, des paysans, des fonctionnaires ou des intellectuels.

Progressivement les prisonniers sont transférés dans des détachements de travail, les kommandos, dans l'industrie, les travaux publics ou chez les agriculteurs. On estime que de 10 à 15 % des prisonniers vivent encore dans des camps fin 1917.

Les types de camps Les Mannschaftslager thumb|centre|upright=3|Carte des emplacements des principaux camps pour soldats. Ce sont les camps de base, composés de baraques en bois, larges de dix mètres et longues de cinquante, recouvertes à l’extérieur de goudron. Chacune de ces baraques loge environ 250 prisonniers. À l’intérieur, un couloir central dessert de chaque côté les couches faites de paille ou de sciure et empilées sur deux étages. L’ameublement reste sommaire : une table, des chaises ou des bancs et un poêle. Le camp comporte également des baraques destinées au logement des gardes, la Kantine où les prisonniers peuvent parfois acheter de petits objets et des compléments d’alimentation, une baraque pour les paquets, un local d’arrêt et les cuisines. Chaque camp possède ses propres aménagements particuliers, notamment les installations sanitaires ou des locaux culturels comme une bibliothèque, une salle de théâtre, et des lieux cultuels.

. Les camps d’officiers thumb|centre|upright=3|Carte des emplacements des principaux camps pour officiers. À partir de 1915, les officiers prisonniers disposent de camps qui leur sont réservés, les conditions de vie y sont souvent moins difficiles que celles que subissent les hommes de troupe. Les officiers disposent de lits au lieu de sacs de paille. Des salles spécifiques sont même aménagées pour les repas. Dispensés de travailler, les officiers jouissent d'un quotidien surtout fait d’études ou de sport. En , le nombre des camps d’officiers s’élève à soixante-treize. Par ailleurs, il n’y a pas de camp important d’officiers en province de Prusse-Orientale (voir carte), où les conditions climatiques sont souvent plus rudes que dans le reste de l’Allemagne.

La progression rapide de l’offensive allemande dans les premiers temps de la guerre entraîne un afflux massif de prisonniers. À partir de 1915, des camps de transit, les , sont construits pour gérer et rediriger ce flux vers les camps de détention.

Les camps de représailles vignette|Le à Ingolstadt, utilisé comme camp de représailles pour officiers. Ces camps sont très souvent situés dans des régions dont le climat ou le terrain rendent la vie difficile mais également près des lignes de front où le prisonnier peut être aussi bien amené à reconstruire des tranchées qu’à charrier des corps. Le but des camps de représailles est d’exercer une pression sur les pays ennemis pour que les conditions de détention des prisonniers allemands s’améliorent, mais également de punir certains (par exemple à la suite d’une évasion). La vie des détenus y est si dure que beaucoup en meurent. Robert d'Harcourt décrit l’arrivée d’un convoi de prisonniers venant d’un camp de représailles : . Le plus souvent logés sous des tentes, au milieu de la boue, ces prisonniers sont astreints à un travail épuisant avec pour toute nourriture de la soupe et par exemple de la décoction de glands. Dans certains camps comme celui de Sedan, certains prisonniers ont été exécutés. Des camps de représailles pour officiers ont existé, comme celui de Ingolstadt où ont été internés par exemple Charles de Gaulle, Georges Catroux, Roland Garros, Rémy Roure, l’éditeur Berger-Levrault et le futur maréchal soviétique Mikhaïl Toukhatchevski.

Le personnel de garde Le personnel de garde des camps se répartit en deux catégories : les officiers et sous-officiers qui dirigent les camps, et les sentinelles qui s’occupent de la surveillance. Cette division se retrouve également dans la perception qu’ont les prisonniers de ces personnes, la deuxième catégorie remportant une plus grande sympathie ou indulgence. Un adjudant allemand est responsable des compagnies de prisonniers, il est chargé de toutes les démarches administratives.

Ces officiers allemands sont le plus souvent inaptes au combat et ont donc été nommés dans les camps. Ils sont en effet soit trop vieux : , soit inaptes à cause d’alcoolisme ou de handicaps dus à des blessures de guerre. À partir du directeur du camp se dessine une hiérarchie très stricte. Les sous-officiers, souvent jeunes, obéissent au directeur du camp. Les prisonniers redoutent ces derniers : Les prisonniers s’amusent également à leur donner des surnoms, comme Gueule d’Acier, Jambes de laine, Je sais tout, Rabiot de tripes ou encore La Galoche et Sourire d’avril.

. Les gardes semblent ne pas être jugés de la même manière que les officiers, haïs pour leur zèle. Ils font partie le plus souvent de l’armée territoriale, la . Ce sont le plus souvent des pères de famille qui sont là parce qu’ils y sont obligés ; on trouve de nombreux témoignages concernant leur bienveillance occasionnelle.

La nourriture

Selon la conférence de la Haye, . Les prisonniers ont néanmoins fréquemment souffert de la faim.

En règle générale, le repas du matin est distribué entre six heures et sept heures trente, le repas du midi vers onze heures et le repas du soir vers dix-huit heures trente. Dès le début de la captivité, la nourriture pose un problème. Les prisonniers se plaignent d’une nourriture trop inconsistante pour assouvir leur faim. La soupe devient le symbole de cette alimentation : soupe de haricots, d’avoine, de pruneaux, de betteraves, de morue. Le pain est remplacé par le « pain KK » (en allemand : son et pommes de terre ou Kriegskartoffelbrot) dont la composition reste trouble : farine de pommes de terre, sciure ou sang de bœuf..

La dénutrition devient le quotidien du prisonnier ; après la guerre, beaucoup souffrent de graves troubles digestifs et s’habituent difficilement à un nouveau changement de régime alimentaire.

Il faut souligner ici le rôle du blocus. À partir du , l’Allemagne est soumise à un blocus économique de la part des pays de l’Entente. L’administration militaire responsable du ravitaillement des camps a beaucoup de difficultés à nourrir les troupes, prioritaires en ce qui concerne la nourriture, ce qui explique en partie l’état catastrophique du ravitaillement dans les camps. Les prisonniers ne sont pas les seuls à souffrir de la situation, la population est elle aussi touchée.

Selon les directives officielles concernant la nourriture, au début de l’année 1916, le prisonnier doit avoir, par semaine, six cents à mille grammes de pommes de terre, deux à trois cents grammes de légumes pour le midi, trois fois de la viande, deux fois du poisson et cent cinquante grammes de légumineuses. La réalité est bien loin de ces menus ainsi prescrits. Non seulement la nourriture est insuffisante mais elle est également souvent très mauvaise pour la santé : .Fin 1917, la ration des prisonniers français, réduite à par jour, était même inférieure dans certains camps.