La Pétition en ( ; ), dénommée initialement « Rapport sur les souffrances du Tibet et des régions tibétaines et propositions pour le travail futur du Comité central sous la direction du président ministre Zhou Enlai », est un document historique daté du Tibet Information Network, Retrospective: Political Statements by the Panchen Lama, 1990-1991, écrit par le panchen-lama et adressé au gouvernement chinois. Cette pétition dénonce la politique draconienne et les actions de la République populaire de Chine au Tibet.

Depuis des décennies, le texte de ce rapport n'était connu qu'au niveau le plus élevé de la direction chinoise lorsqu'un exemplaire parvint, en 1996, entre les mains de l'organisation non gouvernementale Tibet Information Network (TIN) Elaine Kurtenbach, 1962 report by Tibetan leader tells of mass beatings, starvation, Associated Press, 11 février 1998 : .. En , à l'occasion du de la naissance du panchen-lama, une traduction préfaçée par le tibétologue Robert Barnett et intitulée A Poisoned Arrow: The Secret Report of the 10th Panchen Lama, fut publiée par TIN...

Lors de sa publication, son authenticité ne put être confirmée de façon indépendante et les responsables chinois s'abstinrent de tout commentaireElaine Kurtenbach, op. cit. : .. Cependant, quelques mois tard, Ngabo Ngawang Jigme, un ancien dirigeant tibétain ayant eu des fonctions politiques au Tibet entre 1964 et 1993, contesta fermement l'exactitude de la pétition, critiquant notamment ses informations sur la famine, mais sans mettre en doute son authenticité ni critiquer sa publication.

Selon Barry Sautman, le panchen-lama est censé avoir visité trois régions avant la rédaction du rapport : Ping'an, Hualong et Xunhua (région dont il est originaire). Ces régions sont dans la préfecture de Haidong (Qinghai), où la population est à 90 % non tibétaine.

Contexte vignette|Le panchen-lama et des moines en arrière plan au Tibet en 1959. Après le départ en exil du dalaï-lama, Tenzin Gyatso en 1959, le panchen-lama s'était vu offrir la présidence par intérim du comité préparatoire à l'établissement de la région autonome du Tibet. En 1960, les Chinois lui donnèrent la vice-présidence du Congrès national du Peuple afin qu'il y soit le porte parole de leur politique au Tibet. À ce titre le panchen-lama visita plusieurs régions chinoises, « partout il ne vit que misère et désolation ». Il retourne au Tibet en 1961 et découvre que son monastère, le Tashilhunpo, a subi des réformes démocratiques durant lesquelles le nombre de moines a été divisé par deux, d'environ à Warren W. Smith Jr, China's Tibet?: Autonomy Or Assimilation, . En 1962, il rencontra des Occidentaux à LhassaLe panchen-lama y possédait une résidence où il se rendait souvent. la capitale de l'actuelle région autonome du Tibet. Il leur confia son désir d'« accomplir son devoir révolutionnaire envers le peuple » et de « vivre la vie d'un bon bouddhiste ». Le panchen-lama rejoignit Pékin en 1962 sur l'ordre de Mao. Pendant ce voyage, des foules de Tibétains l'implorèrent de « mettre fin à leurs souffrances et aux privations endurées ». À Pékin il demanda directement au Grand Timonier de « faire cesser les exactions commises à l'encontre du peuple tibétain, à augmenter les rations alimentaires, à faire donner des soins aux personnes âgées et aux infirmes et à respecter la liberté religieuse ». Mao l'écouta poliment mais aucune mesure ne fut priseGilles van Grasdorff, Panchen Lama, Otage de Pékin, Ramsay, 1998, ..

Le panchen-lama n'avait que 24 ans quand il se permit de s'opposer au parti communiste chinois. Son entourage essaya de le convaincre de tempérer le ton de sa pétition, il refusa, indiquant qu'il parlait au nom du peuple tibétain et que les dirigeants chinois avaient droit à une critique rigoureusePatrick French, Tibet, Tibet, une histoire personnelle d'un pays perdu, traduit de l'anglais par William Oliver Desmond, Albin Michel, 2005, ..

Ainsi en 1962 le panchen-lama a adressé au premier ministre chinois Zhou Enlai, un document intitulé la pétition en où il dénonce la politique draconienne et les actions de la République populaire de Chine au Tibet. Il critique le Grand Bond en avant ; une multitude d'« ordres ineptes » de la part des autorités du parti communiste chinois a entraîné une pénurie alimentaire chronique :

Le rapport du panchen-lama traite de la situation tibétaine en des termes clairs, s'en prenant au projet de Mao Zedong : « Bien que sur le papier et dans les discours, il y ait eu un grand bond en avant, il n'est pas certain qu'il se soit traduit dans la réalité. »

Rédaction de la pétition thumb|Monastère de Tashilhunpo Le panchen-lama commença sa rédaction dans son monastère de Tashilhunpo à Shigatse au Tibet puis il la continua dans sa résidence de Lhassa et il termina celle-ci à Pékin.

Le panchen-lama écrit le document en tibétain et demande au traducteur chinois du panchen-lama, une personne de confiance, de le traduire en chinois.

Le panchen-lama choisit un titre « Rapport sur les souffrances du Tibet et des régions tibétaines et propositions pour le travail futur du Comité central sous la direction du président ministre Zhou Enlai ». Mais la version chinoise présentait , ce titre lui restera.

Le panchen-lama se confia au ministre chinois des affaires étrangères Chen Yi, un des proches de Zhou EnlaiMarie-Claire Bergère, La République populaire de Chine de 1949 à nos jours, Armand Colin, Paris, 1989, .. Chen Yi le conforta dans cette dénonciation de la situation tibétaine : « Dites tout ce que vous savez et dites le sans réserves. »Gilles van Grasdorff, La nouvelle histoire du Tibet, éditions Perrin, octobre 2006, ..

Le panchen-lama présenta notamment à Ngabo Ngawang Jigme un premier jet de sa pétition. Ngabo le conseilla utilement sur la façon de présenter son rapport. Mais il l'invita surtout à remplacer cette pétition écrite par un exposé oral plus modéré au Comité central. Le panchen-Lama ne suivit pas ce conseilGilles van Grasdorff, Panchen Lama, otage de Pékin, Ramsay, 1998, , ..

Les chapitres

L'essai comprend 8 partiesGilles van Grasdorff, 1998, , , 3 thèmes majeurs s'en détachent : la religion, la cruauté et la famine.

La lutte pour écraser les rébellions. Les réformes démocratiques. L'élevage, la production agricole, la vie des masses populaires. Le travail du Front uni. Le centralisme démocratique. La dictature du prolétariat. Les questions religieuses. Le travail pour les nationalités.

Le Panchen-Lama dénonçait dans sa conclusion les tendances gauchistes majoritaires au TibetKim Yeshi, Tibet. Histoire d'une tragédie, Édition La Martinière, février 2009, page 88 - ..

Extraits Dans la préface de la traduction anglaise, Robert Barnett observe qu'il n'existe « aucun autre document dans lequel un personnage de haut rang attaque aussi explicitement et avec autant de détails la politique et les pratiques du président Mao ». Des extraits ont été publiés par différents auteurs :

La religion

Il expliquait que quiconque manifestait sa foi religieuse au Tibet était persécuté et accusé de superstition. Les communistes obligeaient les moines et les nonnes à avoir des relations sexuelles. La direction des monastères était confiée à des personnages au comportement dissolu qui « fréquentaient des prostituées, buvaient excessivement », discréditant ainsi les monastères aux yeux des TibétainsPatrick French, Tibet, Tibet, une histoire personnelle d'un pays perdu, traduit de l'anglais par William Oliver Desmond, Albin Michel, 2005, p. 79.

Après l'introduction des réformes, le bouddhisme a subi un sérieux revers et il est maintenant sur le point de disparaître...

Le panchen-lama considérait que le cœur du Bouddhisme étant visé, les cérémonies de prières, les discussions philosophiques, les enseignements n'étaient plus possibles.

Les arrestations

Beaucoup de prisonniers sont morts de manière navrante lorsque l'on a introduit la dictature du prolétariat. La population du Tibet s'en est trouvée grandement réduite au cours des dernières années... Si l'on met de côté les vieillards, les femmes et les enfants, la plupart des hommes valides et intelligents des régions tibétaines de Qinghai, de Gansu, de Sichuan et du Yunnan ont été incarcérés...

La répression des manifestations

Il a critiqué la répression injuste que les autorités chinoises ont infligé aux Tibétains en réaction au Soulèvement tibétain de 1959 Patrick French, , : Nous n'avons aucun moyen de savoir combien de personnes ont été arrêtées. Dans chaque région, il y a eu au moins . Bons et méchants, innocents et coupables, tous ont été arrêtés, en contradiction avec tout système légal existant de par le monde... Dans certaines régions, la plupart des hommes ont été emprisonnés, si bien qu'il ne reste que les femmes, les personnes âgées et les enfants pour travailler...

On ordonna même de tuer des membres des familles rebelles... Les fonctionnaires mirent délibérément les gens en prison dans des conditions draconiennes, si bien qu'il y eut un grand nombre de morts injustifiables...

La famine

Il dénonce la famine au Tibet en critiquant le Grand Bond en avant car une multitude d'« ordres ineptes » de la part des autorités du Parti communiste chinois a entraîné une pénurie alimentaire chronique Patrick French, , :

Vous devez avant tout garantir que le peuple ne mourra pas de faim. Dans de nombreuses régions du Tibet, les habitants sont morts de faim... Dans certains endroits, des familles entières ont péri et le taux de mortalité est extrêmement élevé. C'est tout à fait inacceptable, terrible et grave. Le Tibet vivait autrefois un âge obscur de féodalisme barbare, mais il n'y a jamais eu de telles pénuries de nourriture, notamment après l'essor du bouddhisme. Dans les régions tibétaines, les masses vivent actuellement dans une telle pauvreté que les personnes âgées et les enfants meurent de faim, ou bien sont si affaiblis qu'ils ne peuvent résister aux maladies et succombent... Jamais rien de tel n'a eu lieu auparavant dans toute l'histoire du Tibet. Les gens ne pouvaient pas imaginer des famines aussi terribles, pas même dans leurs cauchemars. Dans certaines régions, si quelqu'un attrape froid, il contamine inévitablement des centaines de personnes et la plupart en meurentSofia Stril-Rever, Dalaï-lama, Appel au monde, 2011...

Les avortements forcés

Le panchen-lama termine son rapport en portant de terribles accusations concernant des avortements forcés à partir de 1955 dans le Kham et l'AmdoGilles Van Grasdorff, La nouvelle histoire du Tibet, de , édition Perrin, octobre 2006 Page 337.

Conséquences Conséquences pour le panchen-lama Le panchen-lama rencontra le Premier ministre Zhou Enlai et évoqua avec lui son rapport remis le . La réaction initiale fut positive, Zhou Enlai convoqua les responsables des territoires tibétains à Pékin. Il fut promis par les autorités de redresser ce qu'elles désignaient comme une « déviation gauchiste ». Zhou Enlai « avait admis que des fautes avaient été commises au Tibet », mais n'autorisait pas une opposition ouverte au pouvoir en placeGilles Van Grasdorff, L'enfant oublié du tibet. La véritable histoire du Panchen Lama Guendun, préface de Harry Wu, éd. Presses de la Renaissance, 1999, p. 124 .. Cependant, suivant son habitude de plier sous le vent maoïste, il abandonna le panchen-lama à son sort dès les critiques du président MaoPatrick French, .

Mao Zedong qui passait l'été dans la station balnéaire de Beidaihe intervint. Il décréta que la pétition du panchen-lama était « une flèche empoisonnée » tirée sur le parti communiste par « un seigneur féodal réactionnaire ».

Les copies du document furent détruites. Le panchen-lama fut emprisonné en 1964, et ne fut libéré que 14 ans plus tard en 1978Matthew Kapstein, Les Tibétains Les Tibétains, traduit de l'anglais par Thierry Lamouroux, Paris, Les Belles Lettres, 2015, p. 425, après la mort de Mao.