vignette|upright|Le concept de déprise permet d'envisager la renonciation à certains contacts sociaux comme un compromis en vue de sauvegarder les relations personnelles essentielles et les complicités fortes, ici illustrées par deux femmes âgées déambulant bras dessus, bras dessous dans une rue déserte de Bilbao, en Espagne.

La déprise est un concept sociologique utilisé en France par la sociologie de la vieillesse et du vieillissement qui permet d'envisager l'individu âgé avançant en âge comme un acteur pris dans un travail de négociation dont l'enjeu serait le maintien de son identité en dépit des éventuelles implications biologiques et sociales du passage du temps telles qu'une dégénérescence physiologique ou un veuvage.

Ce concept a été forgé au tournant des années 1980 et 1990 à l'aune de la théorie du désengagement apparue aux États-Unis en 1961, soit une trentaine d'années plus tôt dans l'histoire de la discipline, mais aussi à partir des remises en cause variées dont cette théorie fonctionnaliste psychologisante a fait l'objet jusqu'à leur cristallisation au milieu des années 1970 dans le même pays. Inscrit dans des logiques proches de celles de l'interactionnisme symbolique et du constructivisme social, il permet depuis lors de penser en des termes nouveaux la perte de compétence et la dévalorisation de soi que l'on constate souvent chez les personnes âgées vieillissantes, des phénomènes qui constituent en un sens une perte de prise sur le monde environnant, d'où le terme de déprise.

Ainsi, le concept a été mis en œuvre dans plusieurs branches de la sociologie pour y mesurer les effets spécifiques de l'avancée en âge et de ses multiples corollaires, notamment dans la sociologie des médias, la sociologie de la famille, la sociologie du travail et la sociologie de la santé. Il a par ailleurs été décliné selon plusieurs modalités, notamment en « déprise inquiète », « déprise tactique » et « déprise stratégique », ce qui correspond à trois formes de retrait du monde relevés par les sociologues. Il n'a jusqu'ici pas suscité de critiques virulentes mais n'est pas pour autant parvenu à faire disparaître les autres paradigmes et leurs propres concepts, même dans son pays d'origine.

L'élaboration du concept Les origines vignette|gauche|Avant le développement de la théorie du désengagement, elle-même aux origines du concept de déprise, les personnes âgées étaient surtout considérées par la sociologie comme des travailleurs ayant renoncé à leur principal rôle social, ce qui ne permettait pas d'appréhender autrement que de façon presque paradoxale le vieillissement des individus âgés en activité, telle cette femme s'employant au séchage de la paille en Belgique. Les racines les plus lointaines du concept apparaissent au début des années 1960 à la faveur de la publication en 1961 d'un texte intitulé Growing Old: The Process of Disengagement par les chercheurs américains Elaine Cumming et William E. Henry Growing Old: The Process of Disengagement, Elaine Cumming et William E. Henry, Basic Books, New York, 1961., un texte que le Français Vincent Caradec, aujourd'hui l'un des auteurs de référence en matière de déprise, a depuis lors qualifié de « pionnier »« (Dé)prise, (dés)intérêt et étrangeté au monde », Vincent Caradec, Vieillir après la retraite. Approche sociologique du vieillissement, Presses universitaires de France, 2004..

D'après Serge Clément et Jean Mantovani, autres auteurs français qui font actuellement autorité quant à la déprise, « avant la parution de Growing Old c'est une sociologie des rôles qui dominait la problématique du vieillissement ». Comme cette perspective considérait que l'un des principaux rôles sociaux de notre société, si ce n'est le principal, est celui de travailleur, « la vieillesse était vue d'abord comme le moment où l'on perdait ce statut de travailleur » du fait de la retraite. Dans cette perspective, l'adaptation des personnes âgées à la vieillesse se résumait à la recherche de nouveaux rôles et, pour les sociologues en quête d'explications plus poussées sur la question, « la recette, car on était bien dans le registre pratique, c'était de réinjecter des rôles là où il n'y en avait plus » théoriquement« Les déprises en fin de parcours de vie », Serge Clément et Jean Mantovani, Gérontologie et société, , 1999.. Autrement dit, la méthode consistait à envisager la vieillesse comme un répertoire de rôles disponibles et les évolutions qu'elle implique comme de simples passages de l'un à l'autre.

Chez Elaine Cumming et William E. Henry, une approche différente est privilégiée, quoique les rôles ne soient pas déconsidérés. Elle insiste davantage sur les structures sociales et les prennent pour point de départ : le système social produirait de lui-même un mécanisme appelé désengagement en commençant avant tout par mettre hors du travail les travailleurs les plus âgés. En outre, et c'est là la grande force de leur théorie pour Serge Clément et Jean Mantovani, « les auteurs estiment que, ce faisant, la société rencontre les intérêts des individus ». En effet, dans leur perspective, ces derniers se désengagent par ailleurs d'eux-mêmes afin de se retrouver à temps, au moment de leur mort, débarrassés des contraintes qui les avaient unies au reste de la scène sociale. Ainsi, d'après Growing Old, vieillir suppute « un inévitable et graduel retrait ou désengagement, résultant d'une interaction entre une personne vieillissante et les autres dans un système social auquel elle appartient ». Il y a ainsi un « double mouvement » par lequel la société exige un retrait de l'individu tandis que celui-ci réduit son investissement au sein de celle-ci en profitant de la liberté de se soustraire qu'elle lui laisse.

Les critiques de la première version vignette|Dans les années 1970, l'insistance de la théorie du désengagement sur l'âge des personnes vieillissantes est remise en cause par une découverte de la sociologie de la vieillesse et du vieillissement selon laquelle la sauvegarde d'une prise sur le monde n'est pas déterminée uniquement par le nombre d'années d'une personne, mais également par la survie du conjoint, ici illustrée par un couple âgé appuyé contre une construction chrétienne à Caçarelhos, au Portugal.

D'après Serge Clément et Jean Mantovani, la théorie du désengagement telle que formulée aux États-Unis sous le nom de disengagement theory a intéressé le monde de la gérontologie parce qu'elle décrivait enfin des phénomènes que l'on pouvait observer concrètement chez les personnes âgées. Néanmoins, si elle était utile d'un point de vue pratique, elle n'en était pas moins critiquable sur le plan théorique et, de fait, les mises à l'épreuve se sont multipliées relativement rapidement. Ainsi, elle fut testée en 1968 par Douglas G. Marshall dans The Process of Growing Old: A Test of the Disengagement Hypothesis The Process of Growing Old: A Test of the Disengagement Hypothesis, Douglas G. Marshall, U.S. Dept. of Health, Education, and Welfare, Social and Rehabilitation Service, 1968.. Mais les critiques les plus puissantes ne se cristallisèrent qu'à la faveur du milieu des années 1970 et de l'arrivée du constructivisme social dans le champ de la sociologie de la vieillesse et du vieillissement, un mouvement que plusieurs auteurs considèrent comme le deuxième grand moment de l'histoire de cette sous-discipline dans les différents bilans qu'ils ont dressés « Ageing as a Challenge for Sociological Theory », Martin Kohli, Ageing and Society, , 1988. « Sociological Theories of Aging: Curent Perspectives and Future Directions », Patricia M. Passuth et Vern L. Bengston, in Emergent Theories on Aging, James E. Birren et Vern L. Bengston (dir.), Springer, New York, 1988 – . « Tracing the Course of Theoretical Development in the Sociology of Aging », Robert J. Lynott et Patricia M. Passuth Lynott, The Gerontologist, , 1996..

De fait, la chercheuse Arlie Russell Hochschild publie en 1975 dans lAmerican Journal Review un article intitulé « Disengagement Theory: A Critique and Proposal » dans lequel on retrouve l'essentiel des débats suscités par la théorie du désengagement. On lui reproche de concentrer son attention sur l'activité et le travail, ce qui trahit en fait une adhésion à l'idéologie d'une société bien spécifique, et ce qui amène à la confusion entre ces valeurs et l'engagement. Or, avoir une moindre activité et se désengager n'est pas forcément la même chose. En outre, deuxième grande critique, le désengagement apparaît comme une variable trop globale et mécanique alors même qu'il peut y avoir des différences dans le processus de retrait d'un individu à l'autre, certains auteurs soulignant par exemple la plus grande importance du veuvage que de l'âge en tant que marqueur du phénomène « Disengagement Theory: A Critique and Proposal », Arlie Russell Hochschild, American Journal Review, , 1975. — à ce titre, plusieurs chercheurs parlent de théorie « omnibus » recouvrant des réalités différentes sans chercher à les démêler. Enfin, dernier problème, la perception de son propre vieillissement par la personne qui vieillit n'est pas du tout questionnée. Elle est complètement oubliée, le désengagement n'étant évalué que de l'extérieur.

La chercheuse en conclut que la question du désengagement est une question pertinente, mais à condition de considérer que ce n'est pas l'âge des individus qu'il faut étudier mais plutôt la conjonction de facteurs qui lui sont associés, comme la santé ou, comme on l'a vu, le veuvage. Puis, d'après Serge Clément et Jean Mantovani, les courants de la phénoménologie ont contribué à établir une distance avec la théorie initiale de sorte que la vieillesse ne soit plus perçue comme un fait objectif indéniable mais comme une catégorie dont l'établissement et l'évolution doivent devenir eux-mêmes des objets de l'étude sociologique. En 1994, après avoir fait remarquer l'opposition entre la vision extérieure de la vieillesse, qui est négative, et celle des personnes âgées elles-mêmes, qui est généralement positive, Peter G. Coleman en vient finalement à parler de stratégies d'adaptation en insistant sur la « capacité à faire face » de tout un chacun « Adjustment in Later Life », Peter Coleman, in Ageing in Society: An Introduction to Social Gerontology, John Bond, Peter G. Coleman et Sheila Peace (dir.), Sage Publications, Londres, 1994 – ., ce que l'on peut voir aussi chez Kubey en 1980Robert W. Kubey, 1980..

Le changement de nom et de paradigme vignette|gauche|La fatigue peut conduire les personnes âgées à abandonner la lecture, ici pratiquée par la mère de Rembrandt, mais une analyse à l'aide du concept de déprise montre qu'il peut aussi s'agir de préserver les yeux pour la télévision, dont l'écoute est généralement abandonnée plus tard.

Prenant note des problèmes déjà signalés, et sans doute désireux de rompre avec la vision psychologisante de la vieillesse contenue dans Growing Old, des auteurs français se mettent à reprendre de façon critique l'intuition principale d'Elaine Cumming et William E. Henry à la fin des années 1980 : Jean-François Barthe, Serge Clément et Marcel Drulhe font paraître en 1988 un travail qui apparaît désormais comme l'initiateur d'une sociologie du désengagement utilisant de préférence la notion de déprise« Vieillesse ou vieillissement ? Les processus d'organisation des modes de vie chez les personnes âgées », Jean-François Barthe, Serge Clément et Marcel Drulhe, Revue du Centre de recherches sur le travail social, , Caen, 1988.. Cette dernière est empruntée à la sociologie de la ruralité, où l'on parle de « déprise agricole » pour désigner l'abandon de l'activité de culture ou d'élevage sur des territoires qui leur étaient autrefois dédiés, ce phénomène ayant d'ailleurs une certaine relation avec le vieillissement individuel des populations rurales.