Roman Ossipovitch Jakobson ou Yakobson (en ), né le à Moscou et mort le à Cambridge (États-Unis), est un penseur russo-tchéco-américain qui est l'un des linguistes les plus célèbres et les plus influents du , en posant les premières pierres du développement de l'analyse structurelle du langage, de la poésie et de l'art dont le cinéma, à travers une œuvre abondante et variée. Ses travaux exercent une influence décisive sur Claude Lévi-Strauss, Noam Chomsky, Tzvetan Todorov, Roland Barthes, Émile Benveniste, Michael Silverstein ou Richard Bauman, et Jakobson reste une figure centrale dans l'adaptation de l'analyse structurelle à des disciplines au-delà de la linguistique, notamment la philosophie, l'anthropologie, la communication ou la théorie de la littérature.

Vie et travaux Famille et naissance Roman Jakobson naît dans une famille juive aisée de l'Empire russe : il est le fils de l'industriel Joseph (Ossip) Abramovitch Jakobson, originaire d'Autriche-Hongrie, et de la chimiste Anna Volpert Jakobson, née à Riga (Lettonie actuelle)Kucera, Henri. 1983. "Roman Jakobson." Langue : Journal de la Linguistic Society of America 59(4) : 871–883..

L'un de ses frères deviendra l'historien et bibliothécaire du Congrès . Un autre, Mikhaïl Jakobson, est déporté de France pendant l'occupation allemande et meurt dans un camp de concentration.

Études gauche|vignette|Roman Jakobson (avant 1917). Roman étudie à l'Institut Lazarev des langues orientales, d'où il sort diplômé en 1914, puis à la Faculté d'histoire et de philologie de l'université de Moscou, où il travaille notamment sur la philologie des langues slaves.

Étudiant, il cofonde en 1915 le Cercle linguistique moscovite, qu'il préside jusqu'en 1920Testenoire, P.-Y. (2025), Les cours de Roman Jakobson à l'Ecole libre des hautes études. New York, 1942-1946. Berlin : De Gruyter, pp. 197-203.

Massachusetts Institute of Technology. Institute Archives and Special Collections. MIT Library. « Guide to the Papers of Roman Jakobson MC.0072 » : « Roman Jakobson: A Brief Chronology, compiled by Stephen Rudy ». Il participe également à la vie de l'avant-garde moscovite de l'art et de la poésie sous le pseudonyme d'Aliagrov.. En 1917, il contribue à la fondation d'Opoyaz, société littéraire consacrée à l'étude du langage poétique, à Saint-Pétersbourg.

La linguistique de l'époque est essentiellement celle des néogrammairiens, selon laquelle la seule manière scientifique d'étudier le langage est de s'attacher à l'histoire et au développement des mots au cours du temps. De son côté, Jakobson, qui a connaissance des travaux de Ferdinand de Saussure, développe une approche qui se concentre sur la manière par laquelle la structure du langage elle-même permet de communiquer. Il s'associe aux formalistes russes dans leurs efforts pour rediriger l'attention des érudits littéraires vers la construction et la forme des œuvres littéraires. Il obtient son diplôme en 1918.

Début de carrière En , il part pour Revel (aujourd'hui Tallinn) en qualité de collaborateur de l'Agence télégraphique russe. De là, il gagne directement Prague en Tchécoslovaquie, le , en tant que traducteur pour la Croix-Rouge.

Le vice-ministre des Affaires étrangères de la Tchécoslovaquie suspecte néanmoins Jacobson d'être « un informateur de la mission soviétique, un espion et un provocateur » : en , la police organise une perquisition pour soupçons d'espionnage (trad. aut.) Sorokina M. Yu. "Peu fiable, mais absolument irremplaçable." 200e anniversaire de l'Académie des sciences et de "l'affaire Masaryk-Jakobson" // In memoriam. Collection historique à la mémoire de A.I.Dobkin. - SPb.-Paris : Phoenix-Atheneum, 2000 .-- P. 118 . - . ... Le représentant plénipotentiaire Antonov-Ovseenko rapporta en 1925 au commissaire du peuple Chicherin : « Jacobson nous est extrêmement utile et le bénéfice réel qu'il en retire l'emporte sur le préjudice possible. Il n'y a toujours aucune preuve pour le convaincre d'un double jeu. Une bonne moitié de nos informations viennent de lui et de ses sources." (Ibid, p. 139). La même année, il est nommé chef du bureau de presse de l'ambassade, mais en , il est démis de ses fonctions pour n'avoir pas été partisan de la résolution du secrétariat du Comité central du Parti communiste de toute l'Union ; il continue cependant à travailler à l'ambassade jusqu'en pour le plénipotentiaire Vladimir Antonov-Ovseïenko, qui est alors démis par décision du Bureau d'organisation du Comité central du Parti communiste de toute l'Union.

Il reste toutefois en Tchécoslovaquie, où il soutient son doctorat intitulé « Sur la versification de l'épopée populaire serbo-croate » à l'université allemande de Prague, en 1930..

En , avec Nikolaï Sergueïevitch Troubetskoï, Vilém Mathesius et quelques autres, il fonde le Cercle linguistique de Prague, dont il est vice-président. Il développe de nouvelles techniques révolutionnaires pour l'analyse des systèmes sonores linguistiques, fondant ainsi la discipline moderne de la phonologie, puis applique des principes et des techniques similaires à l'étude d'autres aspects du langage tels que la syntaxe, la morphologie et la sémantique. Ses nombreux travaux sur la phonologie l'amènent à poursuivre ses développements sur la structure et les fonctions du langage. Il met en place un schéma de douze traits de sonorité et de tonalité, schéma commenté à la fois de façon acoustique et de façon génétique, et dont beaucoup des traits sont applicables aux consonnes et aux voyelles. Par exemple, la voyelle « A » et la consonne « K » sont compactes ; à l'opposé, « I » et « (O)U » sont des voyelles, et « P » et « T » des consonnes diffuses.

Au cours de ces années, il écrit abondamment sur la linguistique, la littérature tchèque et russe et la théorie littéraire.

Jakobson qui a obtenu un poste à Brno en 1934 (nommé Visiting Professor jusqu'en 1937) y enseigne la philologie russe et la littérature ancienne de Bohême à l'université Masaryk. En 1937, il obtient la nationalité tchécoslovaque. Participant à des conférences et congrès scientifiques internationaux, il voyage beaucoup à travers l'Europe, financé en cela par le ministère tchécoslovaque des Affaires étrangères.

Dans les années 1930, Jakobson adhère à l'eurasisme (doctrine considérant la Russie et ses voisins proches, slaves, roumains, grecs ou musulmans, comme une « entité continentale » à part entière appelée Eurasie), par le biais de l'un des chefs de file, Nikolaï Troubetskoï, qui est son associé le plus proche en linguistique et un correspondant, et l'autre, Piotr Nikolaïevitch Savitski (1895-1968), géographe structuraliste, parrain de Jakobson qui s'est converti à l'orthodoxieDes sources indiquent 1938 ou 1975..

Évasions et « années d'errance » Arrivent alors ce que Jakobson appellera ses « années d'errance des sans-abri d'un pays à l'autre », qui ne laissent pas ce Juif pourchassé moins prolifique.

Il quitte Brno pour se cacher à Prague le temps d'obtenir des visas, puis la Tchécoslovaquie, après l'invasion de ce pays par les troupes hitlériennes en . Avec l'aide d'amis et de l'ambassade du Danemark, le couple qu'il forme avec Svatava Pirkova s'échappe vers Copenhague en avril, où Jakobson devient professeur détaché à l'University de Copenhague, avant de partir pour la Norvège en septembre, où il est admis à l'Académie des sciences et est également nommé professeur détaché à l'Université d'Oslo.

Après l'attaque allemande contre la Norvège en , il doit à nouveau se réfugier avec son épouse en Suède via Särna. Mais après le bombardement de leur train, les Jakobson gagnent les montagnes norvégiennes où des villageois les aident à franchir la frontière suédoise. La police de la Suède les prend alors pour des voleurs et il faut plusieurs semaines pour convaincre qu'ils sont en fait des réfugiés. Finalement, en , ils sont autorisés à se rendre à Stockholm.

En Suède, Jakobson devient externe chargé de cours à Uppsala. Là, il termine en 1941 son étude intitulée Kindersprache, Aphasie und allgemeine Lautgesetze (Child Language, Aphasia, and Phonological Universals), en étudiant les parallèles entre l'acquisition du langage par les enfants et sa perte par les patients aphasiques souffrant de dommages cérébraux.

En , toutefois, il doit également quitter la Suède pour les mêmes raisons que précédemment et réussit à s'embarquer sur un cargo où se trouve Ernst Cassirer (ancien recteur de l'Université de Hambourg) pour se réfugier aux États-Unis.

Carrière aux États-Unis À New York, il s'intègre à la communauté déjà large des intellectuels juifs ayant fui comme lui l'Europe en guerre.

En 1942, Jakobson intègre l'École libre des hautes études, une sorte d'« université francophone des exilés ». Il y est professeur de linguistique générale. Il y retrouve une vieille connaissance, Alexandre Koyré, et fait la connaissance de nombreux savants : Jacques Hadamard, André Spire, Wolf Leslau ou encore Claude Lévi-Strauss, qu'il initie à la linguistique structurale, lequel s'en inspirera pour fonder son anthropologie structurale, ouvrant la voie à l'extension du structuralisme au sein des sciences humaines, et deviendra un soutien important au structuralismeTestenoire, P.-Y. (2025), Les cours de Roman Jakobson à l'Ecole libre des hautes études. New York, 1942-1946. Berlin : De Gruyter, p. 187-197.. Ils organisent en 1945, avec Raymond de Saussure, le fils du linguiste genevois, des séminaires communs sur « Les Principes de l'analyse structurale ». Plus tard, au début des années 1960, ils analyseront ensemble « Les Chats », de Charles Baudelaire. Il fait aussi la connaissance de plusieurs linguistes et anthropologues américains, comme Leonard Bloomfield et Franz Boas.

En 1942, il travaille à la New York Public Library, où il organise ses collections de matériels folkloriques et de langue aléoute (langue de la famille eskimo-aléoute). Durant les années 1942 à 1946, il est professeur de linguistique générale ; à l'Institut de philologie et d'histoire orientale et slave, il enseigne en tant que professeur de philologie slave. Il participe aux activités du Czechoslovak Cultural Circle of New York et aux activités de propagande culturelle du gouvernement tchécoslovaque en exil.

En 1943, il est membre fondateur du Cercle de linguistique de New York, ainsi que de son journal Word créé en 1945. Il obtient quelques mois plus tard un poste pour le Français André Martinet à l'université Columbia..

Après la Seconde guerre mondiale, Jakobson devient consultant auprès de l'International Auxiliary Language Association, qui présentera en 1951 l'interlingua, langue construite, qu'il n'avait pu présenter dans les années 1930. Il voyage fréquemment dans le pays ou en URSS pour donner des conférences ou participer à des congrès en tant que représentant américain ; aussi à Prague, Bucarest, Varsovie ou Oslo. vignette|Jardin de l'université Harvard, où Jakobson enseigne jusqu'à la fin de sa vie. De 1943 à 1946, Jakobson enseigne à l'université Columbia, avant de s'installer en 1949 à l'université Harvard, où il enseigne en tant que professeur de langues et littératures slaves et de linguistique générale jusqu'à la fin de sa vie. Il y est nommé professeur émérite en 1965.