Christine Delphy, née en , est une sociologue et féministe française.

Chercheuse du CNRS depuis 1966 dans le domaine des études féministes ou études de genre, elle est une des cofondatrices de Nouvelles Questions féministes, une revue qui introduit, entre autres, le concept de genre et le courant intellectuel du féminisme matérialiste, catégorie qu'elle propose en 1975« Pour un féminisme matérialiste », L'Arc, , 1975, ..

Elle a une activité militante importante tout d'abord dans les années 1960-70 dans différents groupes féministes liés au Mouvement de libération des femmes, dont elle est l'une des fondatrices. Dans les années 2000-2010, elle participe à des cercles de réflexion critique du libéralisme, tels la Fondation Copernic, et s'oppose à la loi de 2004 sur les signes religieux à l'école publique, qu'elle associe à l'« islamophobie ».

Biographie et activités militantes Christine Delphy est née d'une mère et d'un père pharmaciensJe ne suis pas féministe mais…, documentaire de Florence Tissot et Sylvie Tissot, éditions Les mots sont importants, 2015. qui l'encouragent à faire des études. Elle se dirige vers la sociologie, d'abord à la Sorbonne où elle suit les cours de Raymond Aron et de Pierre Bourdieu, puis aux États-Unis, où elle obtient en 1962 une bourse qui lui permet de poursuivre son cursus à Chicago et à Berkeley en tutorat avec Erving Goffman. En 1965, elle travaille pour la Washington Urban League (une organisation de défense des droits civiques des Noirs). Doctorante de sociologie en 1968 au Centre de sociologie européenne, elle entre au CNRS en 1966 et est actuellement directrice de recherche émérite.

Elle a publié dans de nombreuses revues françaises, britanniques et américaines, tant féministes que « généralistes », scientifiques et politiques (par exemple Politique la revue, dirigée par Jacques Kergoat, Cahier de recherche, Women's Studies International Forum) ; elle continue de faire partie de plusieurs comités de lecture. Elle est corédactrice responsable, avec Patricia Roux, et directrice de publication de Nouvelles Questions féministes.

Christine Delphy a été rendue sensible aux questions féministes d'abord en s'étonnant que sa mère se précipite toujours en cuisine et cire les chaussures de son époux () puis en lisant Le Deuxième Sexe.

Elle participe en 1968 à la construction de l'un des groupes fondateurs du Mouvement de libération des femmes, le groupe FMA — Féminin, masculin, avenir — devenu, en 1969, Féminisme, marxisme, action, avec Emmanuèle de Lesseps, Anne Zelensky et Jacqueline Feldman-Hogasen.

Ce groupe s'est réuni avec d'autres (composés notamment de Monique et Gille Wittig, Christiane Rochefort, Micha Garrigue, Margaret Stephenson), pour former le MLF en ; en septembre de la même année, les mêmes personnes forment un sous-groupe du MLF : les Féministes révolutionnaires, qui a existé jusqu’en 1977, avec de longues interruptions.

En , elle fonde avec Anne Zelensky et d'autres le MLA — mouvement pour la liberté de l'avortement — un ancêtre du MLAC. Avec Zelensky, elle organise le manifeste de 343 femmes déclarant avoir avorté, manifeste qui sera le début d’une longue campagne conduisant plus tard le gouvernement de Valéry Giscard d'Estaing à faire voter la loi Veil, qui légalisait l'interruption volontaire de grossesse.

En 1971, avec Monique Wittig (et d’autres) elle fonde les Gouines rouges, un mouvement radical féministe lesbien. Le groupe compte notamment Marie-Jo Bonnet, Dominique Poggi, Janine Sert, Monique Bourroux, Cathy Bernheim, Catherine Deudon, Évelyne Rochedereux et Josiane GamblainIntroduction au féminisme de Christine Delphy, Inès Edel-Garcia, feminicites.wordpress.com, 18 mars 2016.

En 1976, elle participe à la campagne contre le viol, qui s’oppose notamment au fait que les tribunaux déqualifient le viol de « crime », passible d'assises, en « délit » passible de correctionnelle.

En 1977, elle participe à la fondation de la première revue francophone d’études féministes : Questions féministes (QF)Réédition chez Syllepse en 2012. et en 1980, elle cofonde Nouvelles Questions féministes (NQF), qui paraît toujours en 2020. Ces revues introduisent, entre autres, le courant intellectuel du féminisme matérialiste et le concept de genre. Les deux revues furent fondées avec le soutien actif de Simone de Beauvoir, qui en fut directrice de publication jusqu’à sa mort.

À partir de 1998, elle s’occupe avec Sylvie Chaperon d’organiser le premier colloque scientifique sur l’œuvre de Simone de Beauvoir, qui se tient à Paris en : Cinquantenaire du Deuxième sexe, qui a donné lieu à un livre du même nom, publié en 2001.

En 2001, alors qu’elle est coprésidente de la Fondation Copernic, elle propose à celle-ci de dénoncer le projet américain de la guerre d'Afghanistan, et essuyant un refus, elle fonde avec Willy Pelletier (coordinateur de Copernic) et d’autres membres de l’extrême gauche (dont Catherine Lévy, Daniel Bensaïd, Jacques Bidet, Annie Bidet, Nils Andersson, Henri Maler, Dominique Lévy) la Coalition internationale contre la guerreAgression sans cause et crimes de guerre contre les populations civiles iraqiennes, Christine Delphy, cicg.free.fr, 10 mars 2003. Elle publie en (dans Le Monde diplomatique) « Une guerre pour les femmes ? », dénonçant comme des prétextes les thèmes « féministes » mis en avant pour justifier une guerre qu’elle voit comme néocoloniale.

À partir de 2003 et notamment à l’occasion de la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques Christine Delphy se mobilise contre l'islamophobie et notamment l'instrumentalisation du féminisme à cette fin. Elle est initiatrice de la pétition « Un voile sur les discriminations » parue dans Le Monde le , participe au Collectif Une École pour Toutes et Tous (CEPT), puis Collectif des Féministes pour l’Égalité (CFPE), dont elle est la première présidente, qui met sur [Qui sommes-nous http://cfpe2004.fr/accueil/]. Elle écrit aussi de nombreux textes sur ce sujet, en particulier trois qui ont été réédités dans Classer, dominer : « l’intervention contre une loi d’exclusion » au meeting inaugural d’Une école pour tous au Trianon le . ; « Race, caste et genre » ; « Antisexisme ou antiracisme : un faux dilemme ». Elle s'engage en faveur d'un féminisme antiraciste et en 2004 elle est élue première Présidente du Collectif des féministes pour l'égalité, créé dans la foulée de la controverse sur le voile, et dont un des principes fondateurs est « le refus d’un modèle unique de libération et d’émancipation des femmes ».

En , elle fait partie des initiateurs de l'appel « Nous sommes les indigènes de la République ! », qui dénonce le traitement des populations issues de la colonisation qui prolongerait, selon eux, la politique de la période coloniale[« Nous sommes les indigènes de la République ! » http://lmsi.net/Nous-sommes-les-indigenes-de-la]. De cet appel a émergé le mouvement des Indigènes de la République, puis le parti des Indigènes de la République (PIR). Alors que la proximité de Christine Delphy avec le PIR lui est reprochée, ce mouvement étant qualifié par de nombreuses sources d'antiféministe, antisémite ou encore homophobe.Marianne., Christine Delphy répond s'en être éloignée, notamment en raison des prises de position du PIR sur l'homosexualité, qu'elle a « trouvé très dérangeantes », France Culture, A voix nue, Christine Delphy (5/5) Qui sont les autres ?, 13min50..

En 2011, en réaction à l’accusation de viol de Nafissatou Diallo par Dominique Strauss-Kahn et en particulier au traitement médiatique et politique de l'affaire qui n'avait d'empathie que pour Strauss-Kahn et ne s'intéressait pas à Diallo, Delphy décide de coordonner un ouvrage regroupant des interventions de féministes qui avaient réagi sur cette affaire. Pour elle, cette Un troussage de domestique (dir.), Introduction, Paris, Syllepse, 2011, Syllepse, http://lmsi.net/Un-troussage-de-domestique.

En 2020, Christine Delphy prend explicitement position pour l'exclusion des femmes trans des espaces non mixtes réservés aux femmes en co-signant une tribune qui affirme que et exclut les femmes trans de cette définition. Plusieurs féministes, y compris des personnes ayant collaboré de longue date avec Christine Delphy, dénoncent alors une contradiction entre une prise de position fondée sur et les thèses matérialistes défendues par Delphy elle-même dans ses travaux, qui continuent de nourrir le matérialisme trans. Toutefois, dans une interview accordée à Libération, Delphy précise qu'elle ne partage pas l'intégralité des termes de la tribune et qu'elle a surtout souhaité réagir à la violence des attaques subies par les féministes, tout en soulignant que le sexe reste un marqueur, mais non la cause de la subordination des femmes.

Théorie féministe Féminisme matérialiste

Christine Delphy est l'une des représentantes du féminisme matérialiste, branche théorique du féminisme radical qui utilise les outils conceptuels du marxisme pour penser les rapports sociaux de genre. Dans cette optique, la distinction entre hommes et femmes est socialement construite par le patriarcat et les catégories « hommes » et « femmes » sont pensées comme des classes sociales antagonistes. Cette école s'oppose tant au différentialisme et à ses synonymes (essentialisme, naturalisme) qu’au réductionnisme du marxisme orthodoxe. On regroupe aujourd’hui dans ce courant Monique Wittig, Emmanuèle de Lesseps, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Paola Tabet, Jules Falquet et les féministes qui s'en réclament.

Épistémologie matérialiste Un matérialisme non économiste Bien que reconnaissant avoir été au début des années 1970 sous l'influence d'une version économiste du paradigme marxiste, Delphy s'en est ensuite éloignée et a développé une épistémologie matérialiste s'opposant à l'économisme.

En effet, elle ne souscrit pas à l'idée que la sphère économique déterminerait « en dernière instance » les autres sphères de la société, idée qui découlerait pour Delphy d'une réification de l'économie.

Elle note que l'économie capitaliste, par exemple, découle de conventions sociales comme le principe de propriété du produit de son propre travail ainsi que d'une deuxième convention qui repose et défait la première qui est que la propriété privée permet de s'approprier le produit du travail d'un autre. Cependant aucune de ces conventions n'est pour Delphy naturelle ou universelle.

La « dernière instance », celle sur laquelle reposeraient ces conventions, ce serait le pouvoir, le contrôle idéologique et physique. Le matérialisme serait donc pour Delphy la primauté accordée aux rapports sociaux matériels, comme l'économie, le droit et d'autres institutions et procédures dans lesquelles le pouvoir s'incorpore.

Opposition au naturalisme, à l'essentialisme et à l'a-historicisme Ce matérialisme, qui est donc aussi un constructivisme, voit tous les phénomènes sociaux comme socialement construits et arbitraires. Il interdit donc de faire appel à une quelconque nature, ou essence extérieure à la société pour expliquer son organisation. Notamment la division de l'humanité en "hommes" et "femmes", comme groupes socialement distincts, doit dans cette perspective être expliquée par des mécanismes sociaux et non être vue comme découlant spontanément de la biologie.

Cette explication, pour être réellement sociale, se doit d'être historiquement située et ne peut faire référence à des structures humaines éternelles. Notamment, Delphy se méfie des théories reliant le patriarcat des sociétés industrielles contemporaines à un prétendu patriarcat a-historique qui remonterait à l'âge de pierre. Pour expliquer une institution présente, on ne pourrait se contenter de constater qu'elle existait déjà par le passé, mais il faudrait plutôt expliquer son existence à chaque moment par le contexte de ce moment.

Critique de la recherche de la « globalité »