Abdelkhalek (ou ʿAbd El Khalek) Torres (en (; ( - ) est un homme d'état et leader nationaliste marocain qui a combattu l'occupation franco-espagnole du Maroc.

Né le à Tétouan au sein d'une famille d'origine morisque formant partie de la bourgeoisie de la ville, il est le septième et dernier des enfants d'Ahmed Torres, alors Pacha de Tétouan, et de Achoucha (Aicha) Attar, et le petit-fils de Mohamed Torres qui avait représenté le Sultan du Maroc à la Conférence d'Algéciras en 1906.

Jeunesse Comme le remarque son biographe Jean Wolf, Torres, âgé de seulement 3 ans lorsque les troupes du général Felipe Alfau Mendoza envahissent le Nord du Maroc, est fortement influencé pendant sa jeunesse par les exploits d'Abdelkrim al-Khattabi, qu'il consignait dans son journal intime de 1923 à 1926.

En , il entre à l'école Al-Ahlia où il est rapidement remarqué par son intelligence et sa vivacité d'esprit. En 1927, il part à Fès pour étudier à l'Université Al Quaraouiyine, mais n'y passera qu'une année. En 1928, il part au Caire pour étudier à l'Université Al-Azhar, mais il l'abandonne pour s'inscrire en à la Faculté des Lettres de l'Université Fouad Premier, où il restera vingt-six mois et bénéficiera des enseignements d'illustres professeurs comme Taha Hussein et Ahmad Amîne. Après un bref passage à la Sorbonne d' à , il rentre à Tétouan pour se consacrer à l'action politique.

Torres et le Protectorat

Premières actions politiques Personnage charismatique dès son jeune âge, il s'imprègne des idées nationalistes et panarabes de deux grandes personnalités de l'époque: son parrain spirituel et politique, Hajj Abdessalam Bennouna à Tétouan, et l'Émir Chekib Arslan alors en exil à Genève.

C'est ainsi qu'en ayant à peine 20 ans, il participe à l'organisation de l'accueil du prince Arslan à Tétouan le , participe à la fondation de la Agrupacion Nacionalista à Tétouan et préside au Caire l'Association de Défense du Maroc. Il se fait remarquer encore plus d'abord, par une lettre ouverte écrite depuis Le Caire à Paul Doumer, diffusée par la presse égyptienne le , et dans laquelle il reproche à la France de ne pas respecter le principes de la République, puis par un memorandum adressée aux responsables marocains et arabes, dans lequel il s'oppose à ce que l'Espagne abandonne son mandat sur le Nord du Maroc comme suggéré par le ministre Indalecio Prieto à la suite des craintes suscitées par les manifestations d'ouvriers à Tétouan le . La raison était que si l'Espagne se retirait, le champ resterait libre à la France pour occuper la partie nord du Maroc.

Retour au Maroc Torres rentre au Maroc le , et en commémoration du Dahir Berbère, organise le une manifestation qui regroupe , à l'issue de laquelle il prononce un discours contre la politique française de ségrégation au Maroc, et envoie des télégrammes de protestation à la Société des Nations, au président Paul Doumer et à Yvon Delbos, ministre des affaires étrangères. En août, à son retour d'Alger, où il assistait à la réunion de l'Association des Étudiants Nord-Africains, il est arrêté à Oujda pendant 48 heures, et la police française lui fait part qu'il lui sera désormais interdit de fouler la zone française du Maroc.

Rentré à Tétouan, le jeune politicien enchaîne avec Bennouna les initiatives, puisqu'il fonde ou participe à la fondation d'une filiale à Tétouan de l'Association des Droits de l'Homme basée à Madrid () et d'autres structures socio-culturelles.

Torres leader du P.R.N. La consécration d'Abdelkhalek Torres en tant que leader du nationalisme marocain dans le Nord a lieu à la suite de deux événements majeurs : le premier est le décès de son maître et ami Hajj Abdessalam Bennouna à Ronda le , ce qui le hissait logiquement - et du moins provisoirement - à la tête du mouvement nationaliste; le deuxième est la reconnaissance du Parti de la Réforme Nationale (P.R.N.) par la nouvelle administration mise en place par Francisco Franco, non sans incidents, et ce le . En effet, Torres s'était farouchement opposé au recrutement de soldats musulmans pour la Guerre d'Espagne, et fut l'objet d'une demande d'arrestation par le Haut Commissaire Orgaz mais le Khalifa Moulay Hassan Ben Mehdi refusa d'exécuter la requête. Torres est nommé ministre des Habous le lendemain de la reconnaissance du P.R.N.

Entre les deux événements, au cours de l'année 1935 Torres s'efforce de convaincre les autorités espagnoles républicaines de reconnaître le parti et d'étudier les revendications des nationalistes marocains. Les discussions sont tellement violentes que le Haut Commissaire Rico Avello ordonne la fermeture du journal Al Hayat, mesure à laquelle Torres répondra par sa démission du poste de directeur général des Habous.

Au , le nouveau parti avait déjà enregistré 8.888 adhérents, et une phalange nationaliste, les Fityane, était mise en place le . Elle défila même le suivant, accompagnant le cortège officiel du Khalifa à l'Aïd el Kébir.

Torres est finalement élu président du P.R.N. le , et le , le parti présente ses revendications à Juan Beigbeder, nommé Haut Commissaire depuis le , mais sans suite, Beigbeder ayant été nommé ministre des affaires étrangères.

La parenthèse allemande La montée en force de l'Allemagne nazie et ses succès militaires du début de la deuxième guerre mondiale offraient une occasion unique pour les nationalistes arabes de libérer leurs pays de l'occupation franco-britannique. À l'instar des autres leaders nationalistes arabes (Anouar el-Sadate en Égypte, Rachid Ali al-Gillani en Irak entre autres), Torres, s'oriente vers l'Allemagne avec l'appui de l'Émir Arslane et de l'Espagne, amie de l'Allemagne. C'est ainsi que, probablement à travers les bons offices du consul allemand à Tétouan, il est reçu discrètement en tant que membre d'un groupe "clandestin" en par les plus hauts responsables allemands, dont Göring et Himmler. L'objectif était d'étudier les possibilités d'organiser un soulèvement armé contre le Protectorat français au Maroc. Les négociations se poursuivent à Madrid avec l'amiral Wilhelm Canaris, et Torres obtient des promesses de financement et de livraison d'armes. Cependant, les promesses ne seront pas tenues par la partie allemande, pour des raisons complexes. L'administration française, informée de ce qui se tramait, réagit en envoyant des renforts à la frontière avec la zone espagnole, et poursuit Torres en justice, accusé d'espionnage. Il sera même condamné à mort par contumace le (sous le prénom erroné d'Abd el Malek, ironise son biographe Jean Wolf).

Le tournant: la visite du Roi Mohammed V à Tanger et l'internationalisation du cas marocain Les bonnes relations entre Torres et l'administration espagnole plus ou moins tolérante se dégraderont ostensiblement à la suite de plusieurs événements :

- le premier est la publication par Torres et El-Mekki Naciri d'un manifeste réclamant l'indépendance du Maroc, le ; le document est adressé au Sultan et aux consuls présents à Tétouan et à Tanger ;

- le deuxième est la nomination du Général José Enrique Varela Iglesias comme Haut Commissaire à Tétouan en , qui fit tout son possible pour restreindre les libertés jusqu'alors accordées aux nationalistes; c'est ainsi que les réunions de plus de 4 personnes furent interdites et les journaux furent fermés, Torres fut discrédité et le P.R.N. vit naître de nouveaux partis; l'Espagne amie devenait ennemie ;

- le troisième est l'internationalisation des revendications par l'envoi d'une demande d'adhésion à l'ONU, qui n'aura pas de réponse, puis à la Ligue des États Arabes () que Franco appuie de manière surprenante à la suite de la demande de Torres ; la demande est acceptée et une délégation permanente du Maroc du Nord est accréditée auprès de la Ligue et un Bureau du Maghreb arabe est installé présidé par Mhammed Benaboud ;

- le quatrième est la visite du Roi Mohammed V à Tanger le , malgré les événements de Casablanca deux jours auparavant. Cette visite, à laquelle Torres a participé dans l'organisation, aura pour conséquences principales l'acclamation du Sultan en présence des représentants des deux puissances occupantes et l'union de toutes les formations nationalistes du Nord et du Sud pour réclamer l'indépendance et revendiquer l'intégrité territoriale du Maroc.

Immédiatement après cette visite historique, Torres se rend en Égypte pour participer à la libération d'Abdelkrim le et fonde avec Allal El Fassi le Comité de Libération du Maghreb Arabe présidé par Abdelkrim lui-même.

L'internationalisation des revendications marocaines déclenche en fin de compte la fureur des espagnols qui, le , bloquent Torres et ses amis à Tanger dès leur retour du Moyen-Orient.

L'exil tangérois À la suite de la décision d'exiler Torres, des émeutes éclatent dans différentes villes du Nord, et Varela ordonne l'emprisonnement des membres du Comité exécutif à Ceuta. Les troubles atteignent leur sommet le où une manifestation à Tétouan se solde par 17 morts, 215 blessés et 380 arrestations. Varela procèdera ensuite à l'illégalisation du P.R.N. et ferme ses locaux et journaux.

Depuis Tanger, Torres adresse des télégrammes de protestation à l'O.N.U., à la Ligue des États arabes et à Franco, La situation de plus en plus difficile le pousse à réfléchir à engager une lutte armée. Il envisage même d'acheter de l'armement dont Mehdi Bennouna se charge à New York. C'est dans cette ville aussi que les notes distribuées par Bennouna aux membres de l'O.N.U. qui bloquent l'adhésion de l'Espagne.

Cependant, le , le jour où Torres signe un manifeste avec les chefs des autres partis nationalistes, Varela meurt soudainement. Il sera remplacé par le général Rafael Garcia Valiño le , personnage moins brutal et plus ouvert au dialogue.

Après une réunion organisée par le frère du Khalifa, Moulay Mohammed, Torres s'entretient avec l'envoyé du Haut Commissaire, et rentre à Tétouan le , où une foule énorme vient le visiter. Les activités du P.R.N. reprendront en avril et un nouveau quotidien Al Oumma sera publié.

Torres et la destitution de Mohammed V Devant les informations inquiétantes qui lui parvenaient sur le durcissement de la situation dans la zone sud et le complot contre le Roi Mohammed V, Torres multiplie les contacts et les initiatives pendant le début de l'année 1953. Des émissaires partent à Rabat (Taieb Bennouna) ou viennent à Tétouan (Abdelkébir El Fassi). Un texte de renouvellement de l'allégeance au Roi (la Baya) est rédigé et signé par les notables et chefs religieux le , et porté au Sultan le 30 par Taieb Bennouna. Après la déportation du Sultan, dont les espagnols n'ont pas été informés à temps, Torres et ses compagnons multiplient les contacts et les réunions en vue de faire pencher la situation très complexe en faveur du Sultan déporté. Les prières se font au nom du Sultan et la fête du trône est célébrée alors qu'elle est interdite au Sud. Une foule estimée à se réunit au stade de Tétouan le pour dénoncer l'intronisation de Ben Arafa, louer la position de l'Espagne et exprimer leur respect au Khalifa, qui n'assistera pas par prudence envers les manœuvres possibles des espagnols. L'ampleur de ces manifestations a été enregistrée sur des films de l'époque

Pendant toute la durée de l'exil du Sultan et de la répression dans la Zone française, Tétouan devient le centre de la résistance contre l'occupation française, où se réfugient les résistants venus du Sud (avec des autorités espagnoles qui ferment les yeux) et où s'organisent des actions de résistance armée dont la réception d'armes depuis l'Espagne, l'Algérie et l'Égypte pour des opérations anti-françaises. Les opérations sont coordonnées avec des résistants algériens également.