Le cinéma surréaliste est un mouvement cinématographique issu du surréalisme. Il naît, en France, en 1928, avec La Coquille et le Clergyman, moyen métrage réalisé par Germaine Dulac, d'après un scénario d'Antonin Artaud. Toutefois, l'œuvre qui sera immédiatement reconnue et légitimée par les surréalistes est Un chien andalou de Luis Buñuel et Salvador Dalí, dont la première a lieu le .

Ces films ont été précédés d'un attrait très fort des membres du surréalisme pour le cinéma, en particulier pour le cinéma expressionniste allemand et pour l’œuvre de Charlie Chaplin.

La période surréaliste au cinéma, envisagée au sens strict, compte finalement peu de films. On y trouve notamment L'Âge d'or de Luis Buñuel, seul film qui fit l'unanimité dans le groupe, mais aussi les films expérimentaux de Man Ray ou Marcel Duchamp. Des films aux esthétiques très proches du surréalisme se font aussi à la marge du mouvement, comme Le Sang d'un poète de Jean Cocteau et plus tardivement les films d'Alejandro Jodorowsky.

Luis Buñuel est généralement considéré comme le maître de ce mouvement, puisqu'il est le seul à s'être revendiqué durant l'ensemble de sa carrière, et que même ses derniers films sont empreints d'une marque surréaliste (Le Fantôme de la liberté, Le Charme discret de la bourgeoisie).

Cependant, de très nombreux films postérieurs contiennent une influence surréaliste, en s'inspirant du travail du montage ou du thème du rêve présenté dans ces films. Il imprègne entre autres la Nouvelle Vague, le cinéma expérimental, le cinéma fantastique et le cinéma d'animation. Aucune doctrine spécifique et systématique n'ayant été proposée pour qualifier un cinéma surréaliste au sens strict, des critiques comme Ado Kyrou ont préféré parler d'un , permettant ainsi d'intégrer les influences nombreuses des théories surréalistes dans cet art.

L'attrait des surréalistes pour le cinéma vignette|Photographie de Salvador Dali et Man Ray, Paris, 16 juin 1934. Dali collabore à deux des films les plus connus du surréalisme, Un chien andalou et L'Âge d'or. Man Ray, plus connu pour son activité de photographe, réalise également plusieurs films expérimentaux. Dès dada, les futurs membres du surréalisme s'enthousiasment pour cet art encore relativement nouveau qu'est le cinéma. Selon Ado Kyrou, Cité par Pierre Chavot, L'ABCdaire du surréalisme, Paris, Flammarion 2001, p. 57 : il permet en effet de détourner la réalité, notamment par le montage associant des éléments disparates. En 1919, Louis Aragon et André Breton s'enthousiasment pour les épisodes Les Vampires de Louis Feuillade. Plus tard, ils s'enthousiasment également pour l'expressionnisme allemand, en particulier Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhelm Murnau ou Loulou de Georg Wilhelm PabstPierre Chavot, L'ABCdaire du surréalisme, Paris, Flammarion 2001, p. 58. Ils apprécient également Peter Ibbetson de Henry Hathaway, ou le burlesque américain de Buster Keaton et des Marx BrothersLaurent Delmas et Jean-Claude Lamy (dir.), Larousse du cinéma, Paris, Larousse, 2005, p. 58-59.

Dès 1919, dans sa chronique de la revue Littérature, Philippe Soupault évoque de nombreux films. Il rend notamment compte de son attrait pour Charlie ChaplinWillard BOHN, "Philippe Soupault rencontre Charlot", dans Henri Béhar (dir.), Le cinéma des surréalistes, L'Age d'homme, coll. « Mélusine » (no 24), 2004 , p. 34. Les surréalistes exprimeront en effet dans plusieurs textes successifs leur attrait pour l’œuvre de Chaplin, pour lequel ils écrivent des poèmes, et dont ils prendront la défense lors de son divorce médiatisé en 1927Pierre Chavot, L'ABCdaire du surréalisme, Paris, Flammarion 2001, p. 59.

Antonin Artaud est lui-même acteur dans de nombreux films, notamment dans le Napoléon d'Abel Gance ou dans La Passion de Jeanne d'Arc de Carl Theodor DreyerMichel Cadé, « Lorraine Duménil, Artaud et le cinéma. Paris, Nouvelles éditons Place, coll. Le cinéma des poètes, 2019, 121 pages », dans Questions de communication, vol. 38, no. 2, 2020, pp. 598-599, présentation du livre de Mme Duménil sur Google Books . Il écrit durant sa vie un total de sept scénarios completsPhilippe Claudel, "Artaud scénariste", dans Henri Béhar (dir.), Le cinéma des surréalistes, L'Age d'homme, coll. « Mélusine » (no 24), 2004 , p. 41.

Dans la revue Minotaure, Jacques Brunius justifie également l'attrait des surréalistes pour le cinéma par la proximité entre l'expérience du cinéma et l'expérience de l'hypnoseNicolas SURLAPIERRE, « L’ombre où les regards se nouent », dans Henri Béhar (dir.), Le cinéma des surréalistes, L'Age d'homme, coll. « Mélusine » (no 24), 2004 , p. 22. Voir l'article dans le n°11 de la revue Minotaure (1938), disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1525979z/f43.item.

Histoire Le cinéma expérimental Lors de la période dada, plusieurs artistes qui seront ensuite membres du surréalisme proposent des œuvres cinématographiques expérimentales. On compte notamment Le Retour à la raison de Man Ray (1923), Entr'acte de René Clair (1924), ou encore Anémic Cinéma, de Marcel Duchamp (1926).

Le film de René Clair, Entr'acte, est à la frontière de plusieurs avant-gardes. Le scénario est écrit par Francis Picabia, la musique est d'Erik Satie. Man Ray et Marcel Duchamp y apparaissent jouant aux échecs. René Clair rapporte que Louis Aragon est venu le féliciter à la suite de l'avant-première, lui indiquant que le groupe surréaliste avait apprécié le filmPierre Billard (dir.), Le Mystère René Clair, deuxième partie, chapitre 1, Paris, Plon, « Hors collection », 1998, p. 65-91, paragraphe 45 sur Cairn, lire en ligne.

Le cinéma surréaliste au sens strict Antonin Artaud écrit le scénario du premier film surréaliste, La Coquille et le Clergyman de Germaine Dulac (1927), mais estime ne pas reconnaître son travail dans cette oeuvre, si bien que les surréalistes chahutent la présentation du film au studio des Ursulines.

Le seul réalisateur qui garde durant toute sa vie l'étiquette est Luis Buñuel. Un Chien andalou, réalisé avec Salvador Dalí en 1929, est salué par le groupe surréaliste. L'année suivante, la censure de son film L'Âge d'or entraîne la constitution d'un fort bloc surréaliste derrière elle. C'est sans doute le seul film qui ait fait l'unanimité dans le groupeVincent Pinel, École, genres et mouvements au cinéma, Paris, Larousse, 2000, p. 212-213.

Le Sang d'un poète (1930) de Jean Cocteau est souvent classé parmi les films surréalistes, à cause de ses aspects oniriques et son non-respect de la vraisemblance. Cependant, Cocteau n'était pas membre du surréalisme, et son esthétique a été récusée par Antonin Artaud comme et opposée au rapport que les surréalistes entretiennent à l'objetNicolas SURLAPIERRE, « L’ombre où les regards se nouent »Henri Béhar (dir.), Le cinéma des surréalistes, L'Age d'homme, coll. « Mélusine » (no 24), 2004 , p.27.

Moins connu est le réalisateur Humphrey Jennings. Celui-ci participa tout d'abord en tant que peintre aux expositions surréalistes, notamment en 1936. Il se tourne par la suite vers le cinéma. Dans plusieurs de ses films, comme Birth Of A Robot, il s'inspire de la peinture surréalisteElena Von Kassel-Siambanin « Jennings cinéaste. Du surréalisme au pop’art », Ligeia, vol. 77-80, no. 2, 2007, pp. 179-187. lire en ligne.

Les caractéristiques Proximité avec le cinéma expressionniste Les membres du surréalisme, en particulier André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault, ont très tôt apprécié le cinéma expressionniste. Le critique Ado Kyrou note une proximité entre le cinéma surréaliste et le cinéma expressionniste, du fait d'une Ado Kyrou, Le Surréalisme au cinéma (1963), Paris, Ramsay, 1985 p. 73.

Le thème du rêve et de la folie Les films surréalistes s'inspirent de la psychanalyse et de Freud. Les visions oniriques que mettent en scène ces films sont le résultat de l'écriture automatique chère et propre aux surréalistes. Dans beaucoup de ces films, rêve et réalité se mélangent, si bien qu'on ne sait plus quelle image est et quelle image appartient au rêve d'un personnage. C'est ce qui fait que des films comme Mulholland Drive de David Lynch ou Perfect Blue de Satoshi Kon sont parfois qualifiés de . C'est parfois la folie qui vient s'ajouter au thème du rêve : les images vus à l'écran sont des images perçues par un personnage en état de folie, si bien que le spectateur ne peut plus savoir quelle sous-jacente il faut y déceler ou non.

Déconstruction de la vraisemblance psychologique et narrative Les films surréalistes échappent à toute logique narrative (ils ne se reposent pas sur une histoire proprement dite) et ne s'inscrivent pas dans un contexte réaliste dans lequel objets et personnages ne relèvent certes pas de l'abstraction mais sont difficiles à situer dans un espace-temps précis. Les surréalistes cherchent, par le cinéma, à représenter le fonctionnement réel de la pensée, pour cela ils font appel au rêve et au monde spirituel.

Dans le cinéma d'animation Le surréalisme sera présent dans le cinéma tchèque et polonais des années 1960, notamment dans le cinéma d'animation, celui, entre autres, de Walerian Borowczyk ou de Jan Švankmajer.

Influences du surréalisme et du dadaïsme vignette|Jean Cocteau, ici photographié en 1923. Bien que son auteur se situe en marge du mouvement surréaliste, son film Le Sang d'un poète répond à la plupart des codes du cinéma surréaliste.

Avant-guerre Plusieurs films ont un tout en ayant été tourné hors du groupe surréaliste, et ce dès avant la Seconde guerre mondiale. On peut ainsi citer La Chute de la maison Usher de Jean Epstein, Le Sang d'un poète de Jean Cocteau ou La Règle du Jeu de Jean RenoirNicolas SURLAPIERRE, « L’ombre où les regards se nouent », dans Henri Béhar (dir.), Le cinéma des surréalistes, L'Age d'homme, coll. « Mélusine » (no 24), 2004 , p. 13.

Dans le cinéma expérimental Les courts-métrage expérimentaux issus du dadaïsme et du surréalisme (comme Le Retour à la raison, de Man Ray, 1923 ; Entr'acte de René Clair, 1924 ; Anémic Cinéma, de Marcel Duchamp, 1926) auront une grande influence, à partir des années 1950, sur un grand nombre de courants du cinéma expérimental : le cinéma lettriste, celui issu de Fluxus, du Found footage, ou, encore, le cinéma structurel. Dans ces courants esthétiques, la forme prend le pas sur le contenu. La forme devient le contenu. Ils s'inspirent donc des ruptures de montage et des provocations des époques dada et surréaliste.

L'influence diffuse vignette|L'influence du surréalisme sur l’œuvre de David Lynch, ici photographié au Festival de Cannes de 2017, a été notée par de nombreux critiques. Passée la période historique des années 1920 et 1930, on ne peut parler de cinéma surréaliste au sens propre (ou fort) du terme, tant les films qui s’en réclament, ou s’y référent (ou que l’on catalogue comme tels), sont hétérogènes et hybrides. On note que ce sont surtout dans des œuvres de fiction (narrative ou dysnarrative) que l’on peut trouver des héritages, avoués ou non, du surréalisme, car c’est un courant de pensée qui travaille sur l’inconscient, le rêve, la psyché : notamment chez Federico FelliniJean-Marie Gavalda, "Cinemed : le surréalisme de Huit et demi de Fellini en photos", Midi Libre, article du 10 octobre 2020, consulté le 27 octobre 2023, lire en ligne, David LynchPatricia Kruth, « David Lynch peintre et cinéaste : corps et espace », Ligeia, vol. 97-100, no. 1, 2010, pp. 180-191, paragraphe 7 lire en ligne, Alain Robbe-GrilletBen Stoltzfus, "La Belle Captive: Magritte, Robbe-Grillet et le Surréalisme", The French Review, vol. 72, No. 4 (Mars 1999), pp. 709-718 (lire en ligne), Shūji TerayamaJérémy Piette, "Shûji Terayama, l’empereur de l’underground", dans Libération, 8 juin 2018, consulté le 28 octobre 2023, lire en ligne, Terry Gilliam, Raoul Ruiz ou encore Wojciech Has.