thumb|Crânes de victimes des Khmers rouges à Choeung Ek. Le Génocide cambodgien est l'ensemble des massacres, exécutions et persécutions ethniques, religieuses ou politiques commis par les Khmers rouges, mouvement nationaliste et communiste radical, lorsqu’il contrôle le Cambodge de 1975 à 1979. Durant ces quatre années, les Khmers rouges, dont le chef principal est Pol Pot, dirigent un régime connu sous le nom officiel de Kampuchéa démocratique, qui soumet la population à une dictature d'une rare violence et dont la politique cause entre 1,5 et 2 millions de morts.
Pol Pot et les Khmers rouges sont soutenus depuis longtemps par le Parti communiste chinois (PCC) et Mao Zedong lui-même. On estime qu'au moins 90 % de l'aide étrangère aux Khmers rouges provient de la Chine, dont au moins 1 milliard de dollars d'aide économique et militaire chinoise sans intérêt pour la seule année 1975. Adoptant une politique ultra-maoïste influencée par la révolution culturelle, les Khmers rouges lancent également le « Maha Lout Ploh », copiant le « Grand Bond en avant » de la Chine qui a causé des dizaines de millions de morts par famine.
Il n'existe pas de consensus sur le nombre total de victimes ; toutefois, les de morts (soit 21 % de la population cambodgienne de l'époque) évalués par le programme d'étude sur le génocide cambodgien de l'Université Yale semblent de nos jours le chiffre le plus crédible. Certaines sources évoquent plus de 3 millions de morts, dans la mesure où le recensement de 1971 effectué au Royaume du Cambodge était incomplet, négligeant par exemple un grand nombre de réfugiés, victimes de la guerre civile et des bombardements américains, dans l'est du pays, à la suite des conséquences de la guerre du Vietnam.
Un tribunal international parrainé par l'ONU est mis en place dans les années 2000 pour juger les crimes des Khmers rouges, mais les procédures ne visent que quelques personnes et, du fait de la lenteur des procédures, plusieurs accusés meurent avant qu'un verdict puisse être rendu. Dans les années 2010, le directeur de prison Douch, puis les hauts responsables Khieu Samphân et Nuon Chea, son condamnés pour crimes contre l'humanité.
Ce n'est qu'en , lors d'une nouvelle condamnation de Khieu Samphân et Nuon Chea, que la qualification de génocide est reconnue sur le plan du droit international : sont ainsi admis un génocide des Vietnamiens et un génocide des Chams, deux des minorités persécutées du Cambodge. Ce jugement est en grande partie conforme au sentiment des scientifiques.
La négation du génocide est illégale au Cambodge. Le déni ou la minimisation du génocide est un crime passible d'une peine de 1 à 5 ans de prison et d'une amende entre et .
Contexte Le , Lon Nol, Premier ministre, et le prince Sisowath Sirik Matak, vice-Premier ministre, ont renversé le prince Norodom Sihanouk, accusé de ne pas lutter contre les Nord-Vietnamiens/FNL, qui utilisaient l'est du Cambodge comme un sanctuaire militaire. Sihanouk s'est allié aux Khmers rouges, ce qui a massivement contribué à leur recrutement et a aggravé la guerre civile cambodgienne qui avait commencé en 1967. Le , les Nord-Vietnamiens ont lancé une offensive, à la demande des Khmers rouges, contre le gouvernement cambodgien, s'emparant rapidement d'une grande partie de l'est et du nord-est du pays. Ils ont remis le territoire capturé aux Khmers rouges..
Durant la guerre civile, les Khmers rouges prennent progressivement le contrôle du territoire cambodgien et, avant même leur victoire finale, appliquent des mesures radicales à leurs ennemis réels ou supposés. Dans les territoires par les Khmers rouges apparaissent des où sont enfermés, au départ, les soldats de l'armée de la République khmère, mais également leurs familles, enfants inclus, ainsi que des moines bouddhistes, et des voyageurs . Dans un des camps, fondé en 1971 ou 1972, mauvais traitements et maladies déciment bientôt la plupart des détenus, et la totalité des enfants ; de nombreuses exécutions — jusqu'à trente par jour — visent également les prisonniersHenri Locard, « Tramkâk District in the Grip of the Khmer rouge », communication au colloque Cambodia: Power, Mythe and Memory, Université Monash, décembre 1996, .. Plus d'une dizaine de milliers de personnes semblent avoir été massacrées lors de la prise de la ville d'Oudong, note 28, ainsi que ., et des déportations de civils débutent dès 1973* Olivier Weber, Les Impunis, Un voyage dans la banalité du mal, Robert Laffont, 2013..
À partir de 1971, les Khmers rouges imposent dans les zones sous leur contrôle une politique de collectivisation radicale. En 1973, ils commencent à procéder à des massacres pour imposer leur autorité, s'en prenant notamment aux militants membres de minorités ethniques (de souche lao, ou khmer Krom), formés à Hanoï et revenus du Nord Viêt Nam pour participer à l'insurrection. Pol Pot fait ainsi tuer une partie des anciens Khmers issarak venus rejoindre l'insurrection et jugés trop proches du Nord Viêt Nam. Dès 1973, les Khmers rouges se heurtent à leurs alliés théoriques, les — partisans de Sihanouk membres du Front uni national du Kampuchéa — et assassinent plusieurs de leurs cadres. Le nettoyage de la Zone Ouest, dont la direction politique est jugée trop peu docile par rapport au Centre, est lancé en 1974. Plusieurs secteurs de la Zone Nord-Est, notamment les cadres rebelles d'ethnie lao, sont purgés avec la même brutalité en 1973.
vignette|Mao Zedong, Peng Zhen, Sihanouk et Liu Shaoqi (1965).|gauche
Les premiers témoignages sont rapidement diffusés, mais ne retiennent pas l'attention de l'opinion publique. Tout d’abord, Ith Sarin, un inspecteur d’académie qui venait de passer neuf mois dans les maquis publiait en 1973 un livre traduit en anglais sous le titre Regrets for the Khmer Soul (traduction : Regrets pour l’âme khmère) dont de nombreux extraits furent publiés par la suite dans le Washington Post et qui décrivait la collectivisation dans les zones dites libérées. Toutefois, l’auteur faisait preuve d’optimisme et pensait que le mouvement se réformerait de lui-même, la population risquant de ne pas accepter longtemps les privations dont elle était victime. Ce fut également Kenneth Quinn, un fonctionnaire américain en poste au Sud Viêt Nam, à la frontière près de Cần Thơ, qui, intrigué par l’arrêt des activités de contrebande, recueillit les récits des réfugiés. Il fut ainsi un des premiers à faire état des dissensions entre communistes vietnamiens et cambodgiens. Toutefois, le rapport demeura confidentiel pour ne pas heurter la susceptibilité des Cambodgiens qui auraient pu y voir une ingérence américaine dans leurs affaires.
Au début de l'année 1975, le — expression désignant l'organe de direction des Khmers rouges, soit le Parti communiste du Kampuchéa, dit également — décide lors d'une réunion d'évacuer la population de Phnom Penh, une fois qu'elle aurait été prise. Hou Yuon, l'un des dirigeants du mouvement, se déclare hostile à ce plan et s'oppose à Pol Pot ; il ensuite définitivement.
Pol Pot et les Khmers rouges étaient soutenus depuis longtemps par le Parti communiste chinois (PCC) et Mao Zedong lui-même. Rien qu'en 1975, les Khmers rouges ont reçu au moins un milliard de dollars d'aide économique et militaire sans intérêt et un don de 20 millions de dollars de la Chine. Pol Pot et d'autres responsables khmers rouges ont rencontré Mao Zedong à Pékin en , recevant approbation et conseils, tandis que des hauts fonctionnaires du PCC tels que Zhang Chunqiao se sont ensuite rendus au Cambodge pour offrir de l'aide.
Histoire
Évacuation des villes et déportations
Au matin du , les soldats des Forces armées populaires de libération nationale du Kampuchéa (FAPLNK, nom officiel des troupes khmères rouges) entrent dans Phnom Penh. Dans l'après-midi, l'ordre d'évacuation de la capitale commence à être mis à exécution : les soldats passent de maison en maison et annoncent aux habitants qu'ils vont devoir quitter leurs maisons , afin d'échapper à un prochain bombardement de la ville par les États-Unis. Souvent sous la menace, les habitants de la capitale, soit environ deux millions de personnes dont beaucoup de paysans réfugiés en ville pour échapper à la guerre, doivent quitter leurs logements, dans l'urgence et dans des conditions désastreuses. Entre et malades sont tirés des hôpitaux ; certains doivent être poussés sur la route par leurs familles, sur leurs lits roulants. D'autres, qui ne sont pas en état de partir, sont achevés à l'arme blancheFrançois Ponchaud, Une brève histoire du Cambodge, Siloë, 2007, page 78. Le cortège des évacués progresse vers le sud sous un soleil de plomb, dans des conditions désastreuses. Pensant partir pour quelques jours, les civils n'ont pas emmené les vivres nécessaires. Les officiers supérieurs de l'ancienne armée de Lon Nol et de la police cambodgienne sont amenés à sortir des rangs, emmenés dans les rizières et exécutés. Entre et personnes trouvent la mort au cours de l'évacuation de Phnom Penh. Battambang, seconde ville du pays, est évacuée quelques jours plus tard, ainsi que plusieurs gros bourgs de campagne.
Le , tous les responsables civils et militaires Khmers rouges sont convoqués dans la capitale vidée de ses habitants pour une conférence spéciale, qui se déroule quatre jours durant dans un ancien centre sportif. Pol Pot définit un plan comprenant l'évacuation de la population de toutes les villes, la sécularisation de tous les moines bouddhistes et leur mise au travail dans les rizières, l'exécution de tous les dirigeants du régime de la République khmère et l'expulsion de la minorité vietnamienne du Cambodge. Nuon Chea souligne pour sa part la nécessité, pour construire le , de les agents internes de l'ennemi et de , quitte à les tuer s'ils échouent à suivre la ligne définie. La vie urbaine est vue par les Khmers rouges comme fondamentalement mauvaise, le retour aux champs étant censé renouveler le peuple en le libérant de la corruption moderneFrançois Ponchaud, Une brève histoire du Cambodge, Siloë, 13 septembre 2007, page 80. Pour l'Angkar, les citadins sont des et ont eu une vie alors que les paysans souffraient de la guerre. Toutes les autres villes du Cambodge sont évacuées dans les semaines qui suivent. Charrettes et voitures sont confisquées, et là aussi les civils doivent se rendre à pieds jusqu'aux coopératives rurales qui doivent constituer leur nouvel habitat. Le nettoyage des centres urbains a notamment pour conséquence de faciliter la constitution d'un pouvoir totalitaire, et de les villes, dont toutes les minorités ethniques non khmères sont chassées.