L'opération Camargue fut l'une des plus importantes opérations du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient et de l'armée nationale vietnamienne lors de la guerre d'Indochine. Elle a eu lieu du au . Des bataillons de chars français, des unités parachutistes et des troupes débarquées par des péniches sur la côte du centre de l'Annam, au Vietnam actuel, ont tenté de refouler les forces communistes du Việt Minh de la stratégique route nationale 1A.

Les premiers débarquements eurent lieu tôt le matin du et atteignirent les premiers objectifs (un canal dans les terres) sans incident majeur. Une deuxième phase d'opérations de « nettoyage » eut lieu dans un « labyrinthe de minuscules villages » où les forces blindées françaises furent prises dans une série d'embuscades.. Renforcés par des parachutistes, les Français et leurs alliés vietnamiens parvinrent à encercler le Viet Minh mis sur la défensive. Mais le retard dans les mouvements des troupes françaises avait laissé des vides à travers lesquels la plupart des combattants Viêt Minh purent s’échapper et beaucoup des caches d'armes n’ont pu être trouvées alors que l'opération avait pour objectif de s'en saisir. Pour les Français, cela validait l'idée qu’il était impossible de lancer des opérations éclair d’encerclement et de capture dans la jungle vietnamienne, en raison de la lenteur du mouvement de leurs troupes et de la connaissance anticipée desdits mouvements par l'ennemi. Dès lors, les Français se sont concentrés sur la création de places fortes, contre lesquelles le général Viêt Minh Võ Nguyên Giáp allait pouvoir lancer ses forces, aboutissant à l'opération Castor et à la bataille de Diên Biên Phu.

Une fois les forces françaises retirées du théâtre d'opération, à la fin de l'été 1953, le régiment Viet Minh 95 s'infiltra de nouveau sur la route nationale 1A et reprit ses embuscades contre les convois français. Il a également pu récupérer les caches d'armes non trouvées par les forces françaises. Le régiment 95 occupa la région jusqu'à la fin de la guerre d'Indochine et revint y mener des opérations en 1962 contre l'armée sud-vietnamienne pendant la guerre du Viêt Nam.

Contexte

L'évolution de la stratégie militaire Depuis le , la guerre d'Indochine faisait rage, sous forme de guérilla. À partir de 1949, elle a progressivement évolué vers une guerre conventionnelle, essentiellement du fait de l'aide apportée par les communistes de la République populaire de Chine (RPC) au Việt Minh.. En conséquence, la stratégie française consistant à occuper de petits avant-postes mal défendus dans toute l'Indochine, en particulier le long de la frontière sino-vietnamienne, s’avéra inefficace.. En raison de la géographie, du soutien populaire à la révolution d'Août de 1945 et du soutien à la décolonisation apporté par la Chine et l'URSS, le Việt Minh avait réussi à transformer « un mouvement clandestin de guérilla en une puissante armée conventionnelle ». Et cela en appliquant la , une situation à laquelle les puissances coloniales occidentales n'avait jamais été confrontées auparavant... En , les combats autour du delta du fleuve Rouge se propagent dans les hautes terres du pays Thaï, aboutissant à la bataille de Nà Sản, au cours de laquelle le Việt Minh fut vaincu. Les Français tirèrent les leçons de Nà Sản : de solides bases terrestres, un soutien aérien polyvalent et un modèle basé sur la campagne britannique de Birmanie, sont les fondements de leur nouvelle stratégie. Cependant, le Việt Minh restait imbattable dans les régions montagneuses du Vietnam et les Français « ne pouvaient compenser les désavantages fondamentaux d'une armée dépendante des routes face à une armée [disséminée] dans les collines et les forêts, dans un pays qui avait peu de routes mais d’innombrables collines et forêts ».

En , le général Henri Navarre remplace le général Raoul Salan au commandement des forces françaises. Navarre avait parlé d'un nouvel esprit offensif en Indochine - basé sur des forces puissantes et mobiles - et les médias ont rapidement considéré l'opération Camargue comme le symbole de « sa mise en œuvre pratique ».

Les soutiens chinois et américain Après la victoire des communistes dans la guerre civile chinoise en 1949, le Việt Minh tissa des liens étroits avec la Chine. Cela permit, d’une part, aux Chinois d'étendre leur zone d'influence en Indochine et, d’autre part, au Việt Minh de recevoir l'équipement chinois et le soutien à la planification stratégique dont ils avaient un réel besoin. À partir du milieu de l’année 1950, des conseillers militaires de la RPC furent détachés auprès du Việt Minh au niveau des bataillons, des régiments et des divisions.. La frontière commune signifiait que « la Chine était devenue un « sanctuaire » où le Việt Minh pouvait s’entraîner et se réorganiser ». Lorsque la guerre de Corée éclata, l'Indochine devint « une pièce importante dans la stratégie de la guerre froide ». En , les États-Unis, préoccupés par l'influence grandissante des communistes chinois, commencèrent à fournir une aide militaire aux Français, avec un premier paiement de 15 millions de dollars.

Au printemps 1953, le Việt Minh avait lancé des campagnes au Laos et il réussit à relier ses acquis territoriaux au Laos à ses bases dans le nord-ouest du Vietnam. Pendant ce temps, la fin de la guerre de Corée signifiait que la Chine pouvait désormais « accorder beaucoup plus d'attention à son voisin du sud ».. De même, les États-Unis « libérés de leur lourd fardeau dans le conflit coréen [...] ont considérablement augmenté leur soutien militaire et financier » aux Français. En , les États-Unis leur « avaient envoyés : , , plus de 200 millions de cartouches de carabines et de mitrailleuses, plus de cinq millions de projectiles d'artillerie, 302 navires et 304 avions ». (à la fin de la guerre, l'aide totale des États-Unis s’élèvera à près de quatre milliards de dollars).

Prélude à l'opération vignette|left|Modèle type d’une embuscade Việt Minh, d’après l’ouvrage de Bernard B. Fall, « Une route sans joie », 1961

Les embuscades sur la route nationale 1A La Route nationale 1A (ancienne Route mandarine, puis Route coloniale 1) était la principale artère militaire nord-sud le long des côtes du Vietnam depuis le début des hostilités en 1949. Les communications et les convois y ont subi des attaques régulières des maquisards Việt Minh., malgré les efforts des Français pour y mettre fin, durant l'année 1952, avec l'opération Sauterelle. Ces forces paramilitaires Việt Minh opérant autour de la route nationale 1A provenaient principalement d'une région de villages fortifiés entre Hué au sud. et Quang Tri au nord, disséminés le long de dunes de sable et de marais salants. Les forces françaises avaient souffert de ces embuscades dans lesquelles le Việt Minh excella tout au long de la guerre. C’est ainsi que le groupement mobile 42 en 1950 et le groupement mobile 100 en 1954 furent anéantis. Les routes au Vietnam étaient presque toutes fermées pendant la nuit et « abandonnées à l'ennemi ». Entre 1952 et 1954, 398 véhicules blindés ont été détruits, dont 84% par des mines et des dispositifs pièges. Notamment, le Việt Minh tendait une embuscade aux convois en barrant la route avec un arbre ou un tas de rochers, puis en détruisant le premier et le dernier véhicules du convoi ainsi bloqué avec des mines télécommandées. Les chausse-trappes, les mines et les monticules escarpés qui bordaient la route piégeaient naturellement le convoi cible dans une petite zone vers laquelle des mitrailleuses, des mortiers et des canons sans recul avaient été pointés. Le régiment Việt Minh 95 a appliqué cette tactique à maintes reprises, infligeant de lourdes pertes aux forces françaises le long de la route nationale 1A, qui avait été surnommée « la route sans joie ».. Le régiment 95 était, avec les régiments 18 et 101, un élément de la du Việt Minh, commandée par le général . La division, créée en 1951 à partir d'unités préexistantes à Thừa Thiên, juste au nord de la Route nationale 1A, fut opérationnelle à compter de l'été 1952.

Les préparatifs de l'opération et la géographie Au début de l'été 1953, en partie du fait de la détente sur le front coréen, le commandement français disposait de « réserves suffisantes » pour commencer à chasser le Việt Minh de la route nationale 1A.. Ils rassemblèrent 30 bataillons, deux régiments blindés et deux régiments d'artillerie pour l'une des plus grandes opérations du conflit.. Elle fut baptisée « Opération Camargue », du nom des marais sablonneux du delta du Rhône, à l'ouest de Marseille en France. Le terrain difficile devait s’avérer un facteur crucial et donner un avantage décisif au régiment Việt Minh chargé de défendre la route.

vignette|left|Soldats français pris dans une embuscade Việt Minh en 1952. Ces embuscades causèrent la perte d’environ 400 véhicules blindés entre 1952 et 1954.

Au-delà d'une plage de sable compact de de profondeur, les troupes françaises qui débarquaient durent avancer à travers des dunes. Celles-ci mesuraient jusqu'à de haut et étaient entrecoupées de goulets, de fossés et d'une poignée de petits villages. Au-delà, il y avait sur une bande érigée de pagodes et de temples, que le correspondant de guerre Bernard B. Fall décrit comme une excellente position défensive potentielle. Après ces temples se trouvait la route nationale 1A elle-même longée par une continuité de villages fortifiés, tels que Tân An, Mỹ Thủy, Van Trinh et Lai-Ha. Ce réseau de villages et de haies rendait difficile tant la surveillance terrestre qu’aérienne. De l’autre côté de la route, il y avait d’autres villages au milieu d'une zone de sables mouvants, de marécages et de tourbières, qui bloquèrent presque tous les véhicules dont disposaient les Français. Bien qu'il y ait eu des routes, la plupart avaient été minées ou endommagées. Dans toute la zone, la population civile était restée et a posé un problème supplémentaire au haut commandement français.

L’organisation militaire française de l’opération .

Les Français avaient scindé leurs forces en quatre groupes mobiles : de A à D. Le groupe A était formé du groupe mobile 14, comprenant les groupe amphibie, commando maritime, bataillon du Régiment de chasseurs parachutistes et Bataillon de parachutistes vietnamiens. L'opération Camargue devait être l'une des dernières tentatives d’utilisation des forces blindées françaises pendant cette guerre, lesquelles devaient débarquer avec le groupe A sur la plage juste en face de la cible qu'était la route nationale 1A. Pendant ce temps, le groupe B devait s’avancer sur terre vers l'ouest de la plage orientée nord-est. Ce groupe formé d’éléments du groupement mobile du centre du Vietnam, était composé du Spahis marocains, du groupe amphibie, d'un bataillon de chars du régiment étranger de cavalerie et de deux compagnies d'infanterie de la base militaire de Quang-Tri. Le groupe C devait avancer du sud-ouest à l'arrière de Van Trinh, à travers les marécages, et se composait du Tabor marocain, du bataillon d'infanterie vietnamien, du bataillon du régiment de tirailleurs marocains, d’un commando, d'un bataillon de chars coloniaux marocains, d'un bataillon de patrouilleurs navals blindés et d'un bataillon d’engins de débarquement. Le groupe D était composé du bataillon du régiment de tirailleurs algériens, du groupe amphibie et d'un groupe de commandos, et devait débarquer à l'extrémité sud-est de la plage, au sud du groupe A. Ces unités formaient au total « deux forces amphibies, trois groupements terrestres et une force aéroportée », toutes commandées par le général Georges Leblanc. Cette force française, nettement plus nombreuse que le régiment Việt Minh auquel elle s’opposait, était chargée d’encercler les forces communistes dans une poche étroite, de les mettre hors de combat, de capturer autant de prisonniers et de saisir autant de caches d'armes et d'équipements que possible.

Déroulement de l'opération Le débarquement français