Isa Genzken, née Isa Hannerose Genzken le à Bad Oldesloe, est une artiste allemande vivant et travaillant à Berlin.
Principalement connue pour ses sculptures et ses installations, elle pratique également la photographie, le film, la vidéo, la peinture, le collage et le livre d'artiste. Depuis les années 1970, son œuvre étudie les relations entre le corps, l’architecture, la ville, les technologies de communication et la culture de consommation.
Ses premières séries, les Ellipsoide et les Hyperboloide, associent calcul informatique, fabrication artisanale et réflexion sur la perception de l’espace. À partir des années 1980, elle emploie notamment le béton, le plâtre, le verre, la résine, le miroir et des objets trouvés pour produire des sculptures évoquant des bâtiments, des fenêtres, des colonnes, des chantiers ou des ruines.
Elle représente l’Allemagne à la Biennale de Venise en 2007 avec l’installation Oil et reçoit le Nasher Prize en 2019 pour sa contribution à la sculpture contemporaine.
Biographie
Isa Hannerose Genzken naît le à Bad Oldesloe, dans le Schleswig-Holstein. Elle grandit principalement dans le nord de l’Allemagne.
De 1969 à 1971, elle étudie à la Hochschule für bildende Künste Hamburg, notamment auprès d’Almir Mavignier. Elle poursuit sa formation à la Hochschule der Künste de Berlin de 1971 à 1973, puis à l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf jusqu’en 1977. Elle étudie parallèlement l’histoire de l’art et la philosophie à l’université de Cologne.
À Düsseldorf, elle étudie notamment auprès de Gerhard Richter. Elle épouse celui-ci en 1982 ; le couple se sépare en 1993.
Sa première exposition personnelle est organisée en 1976 à la galerie Konrad Fischer de Düsseldorf. Elle y présente les premières sculptures appartenant aux séries des Ellipsoide et des Hyperboloide, longues formes de bois peint dont les dimensions sont calculées à l’aide de programmes informatiques.
En 1977, elle reçoit une bourse de voyage de l’Académie de Düsseldorf qui lui permet de séjourner aux États-Unis. New York devient dès lors une référence importante dans son œuvre. Elle y photographie l’architecture, les rues, les gratte-ciel, les vitrines et les formes de circulation propres à la métropole.
À partir des années 1980, elle abandonne progressivement les formes lisses de ses premières sculptures et emploie le béton, le plâtre, le métal, le verre et la résine. Durant les décennies suivantes, elle travaille également avec des photographies, des miroirs, des vêtements, des objets de décoration, des emballages, des jouets, du ruban adhésif et des matériaux provenant de magasins de bricolage.
Elle participe aux documenta 7, 9 et 11, organisées à Cassel en 1982, 1992 et 2002. En 2007, elle représente l’Allemagne à la Biennale de Venise avec l’installation Oil, conçue pour le pavillon allemand.
Le Museum of Modern Art de New York organise en 2013-2014 la première rétrospective complète de son œuvre dans un musée américain. Présentant environ quarante années de création, l’exposition circule ensuite au Museum of Contemporary Art de Chicago et au Dallas Museum of Art.
En 2015-2016, le Stedelijk Museum d’Amsterdam lui consacre Mach Dich hübsch!, une importante rétrospective réunissant plus de deux cents œuvres.
Isa Genzken vit et travaille principalement à Berlin.
Œuvre
Une conception élargie de la sculpture
Isa Genzken développe depuis les années 1970 une pratique réunissant sculpture, installation, photographie, film, vidéo, peinture, collage, dessin et livre d’artiste.
Cette diversité ne correspond pas à une succession de disciplines indépendantes. Ses photographies peuvent servir de matériaux à des collages ; ses sculptures peuvent être conçues comme des fragments d’architecture ; ses mannequins associent vêtements, objets trouvés et éléments sculpturaux ; ses installations transforment l’ensemble de l’espace d’exposition. Lisa Lee souligne précisément la manière dont Genzken pense à travers les différents médiums plutôt que de les envisager comme des pratiques séparées.
La sculpture constitue néanmoins le point central de sa démarche. Genzken l’envisage moins comme un objet autonome que comme un moyen d’organiser les relations entre les corps, les objets, l’architecture et la culture visuelle. Lisa Lee identifie parmi les principaux axes de son œuvre la perception incarnée, l’espace construit, la marchandise et le corps.
Ses œuvres peuvent être rigoureusement construites ou volontairement précaires, monumentales ou de petite taille, réalisées dans des matériaux durables ou dans des produits ordinaires. Ce contraste remet en cause les hiérarchies traditionnelles entre sculpture, maquette, décoration, mobilier et déchet.
Le Nasher Sculpture Center souligne que, malgré la diversité formelle de son travail, l’intérêt pour l’architecture et la transformation de matériaux ordinaires en réflexions sur la société demeure constant.
Les ellipsoïdes et les hyperboloïdes
Entre 1976 et 1982, Genzken réalise deux séries de longues sculptures en bois peint appelées Ellipsoide et Hyperboloide. Elles comptent parmi ses premières œuvres importantes.
Leurs formes sont définies à l’aide de calculs mathématiques effectués par un programme informatique conçu avec le physicien Ralph Krotz. Celui-ci détermine des courbes correspondant à des ellipses et à des hyperboles, ensuite traduites en sculptures par un travail manuel particulièrement précis.
Les ellipsoïdes sont posés horizontalement au sol et ne le touchent parfois qu’en un point. Leur extrême longueur et leur faible épaisseur donnent l’impression qu’ils flottent ou qu’ils sont soumis à une tension invisible.
Les hyperboloïdes possèdent une forme plus ouverte, proche d’une poutre dont la surface se creuse et se dilate. Leur courbure ne peut être saisie depuis un seul point de vue : le spectateur doit se déplacer le long de la sculpture.
Ces œuvres entretiennent une relation avec le minimalisme par leur géométrie, leur présentation au sol et l’attention portée à l’expérience spatiale. Elles s’en distinguent toutefois par leur fabrication en bois, leur peinture manuelle, leurs couleurs et leur singularité formelle.
Contrairement aux modules industriels de plusieurs artistes minimalistes américains, chaque sculpture est une forme singulière, définie par un calcul particulier et construite artisanalement.
Leur longueur rapproche aussi les œuvres du corps et de l’architecture. Elles ne sont pas simplement regardées de face : elles imposent un déplacement, une durée et une comparaison constante entre leur échelle et celle du spectateur.
Précision technique et instabilité perceptive
Les premières sculptures de Genzken associent une construction extrêmement précise à une perception instable. Une forme mathématiquement calculée peut sembler fléchir, flotter, se déplacer ou changer de profil selon la position du spectateur.
Cette tension entre précision et incertitude demeure présente dans l’ensemble de son œuvre. Les sculptures ultérieures paraissent souvent fragiles ou improvisées, mais leur disposition, leurs matériaux et leurs rapports d’échelle sont soigneusement organisés.
Genzken refuse ainsi l’opposition entre construction rationnelle et expérience subjective. Une œuvre peut être produite selon une règle exacte tout en donnant lieu à des perceptions contradictoires.
Son intérêt pour l’ingénierie ne porte pas seulement sur la solidité et la fonction. Elle s’intéresse à la manière dont les techniques de construction déterminent la façon dont les corps circulent, regardent et occupent l’espace.
Ohr : l’oreille comme architecture
Dans la série Ohr (« Oreille »), commencée en 1980, Genzken photographie des oreilles humaines en gros plan. Les images sont agrandies et isolées de l’ensemble du visage.
L’oreille devient une forme abstraite faite de replis, de creux et de courbes. Elle peut être rapprochée d’une structure architecturale, d’un relief topographique ou d’une sculpture organique.
La série déplace également l’attention de la vision vers l’écoute. La photographie, médium silencieux et visuel, représente l’organe par lequel les sons sont perçus.
Ces images peuvent être rapprochées des ellipsoïdes et des hyperboloïdes : les courbes calculées des sculptures trouvent un équivalent dans l’anatomie humaine, tandis que l’agrandissement transforme une partie du corps en espace perceptif.
Les Weltempfänger
À partir des années 1980, Genzken réalise les Weltempfänger, ou « récepteurs du monde ». Ces sculptures sont constituées de blocs rectangulaires de béton équipés d’antennes métalliques.
Leur apparence évoque des postes de radio rudimentaires, mais ils ne contiennent aucun mécanisme de réception. Le béton, matériau lourd et opaque, contraste avec l’idée d’ondes invisibles traversant l’espace.
Les antennes suggèrent que les objets pourraient capter des informations venues d’ailleurs. Lisa Lee fait de cette notion de « récepteur du monde » une clé de lecture de l’ensemble de l’œuvre : la sculpture devient réceptive aux transformations sociales, politiques, économiques et culturelles de son environnement.
Ces œuvres marquent ainsi un passage entre les formes géométriques des années 1970 et une attention croissante portée aux technologies de communication, aux bâtiments et à la ville contemporaine.
Béton, construction et ruine
Durant les années 1980, Genzken réalise des sculptures et des installations en béton, en plâtre, en métal et en bois. Certaines prennent la forme de blocs, de socles, de radios, de murs, de colonnes ou de fragments architecturaux.
Le béton est l’un des principaux matériaux de l’architecture moderne et de la reconstruction urbaine de l’après-guerre. Genzken ne l’emploie cependant pas sous la forme de surfaces régulières et impeccables. Ses sculptures comportent des fissures, des empreintes, des cassures et des zones inachevées.
Les œuvres paraissent parfois être les vestiges d’un bâtiment détruit ou les éléments d’une construction abandonnée avant son achèvement. Elles oscillent ainsi entre maquette, chantier et ruine.
Cette matérialité introduit une dimension critique dans son dialogue avec l’architecture moderniste : les formes géométriques sont confrontées au vieillissement, à l’instabilité et à la destruction.
Dans Two Loudspeakers (1986), deux volumes verticaux en béton évoquent des enceintes acoustiques, des immeubles ou des figures humaines. Leur apparence massive est contredite par l’absence de toute fonction sonore réelle.
Architecture moderniste et reconstruction allemande
L’architecture constitue l’un des sujets fondamentaux de l’œuvre de Genzken. Son travail se développe dans le contexte de l’Allemagne d’après-guerre, marquée par la reconstruction rapide des villes et par l’héritage du modernisme architectural.
Ses sculptures ne reproduisent généralement pas un bâtiment particulier. Elles en isolent des éléments : fenêtre, colonne, façade, socle, poutre, mur ou matériau de construction.
L’architecture apparaît ainsi moins comme un ensemble achevé que comme un processus. Elle peut être démontée, reconstruite, décorée ou transformée par ses usages.
Le dialogue avec le modernisme n’est donc ni une adhésion ni un rejet complet. Genzken en reprend certaines ambitions formelles tout en les confrontant à la culture commerciale, aux blessures historiques et aux usages réels de l’espace urbain.
Fenêtres et ouvertures
À partir de la fin des années 1980, Genzken produit plusieurs séries de sculptures évoquant des fenêtres. Elles sont réalisées en résine époxy, en métal, en verre ou en matériaux composites.
La fenêtre constitue un élément intermédiaire entre intérieur et extérieur, regardeur et paysage, architecture et image. Dans les analyses consacrées à ces œuvres, elle apparaît comme un dispositif qui encadre mais aussi réfléchit ou perturbe la perception de l’espace.