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Jusqu'au début du , de toutes les communes du département de la Creuse, beaucoup d'hommes partaient, dès la fin du plus rude de l’hiver, vers les grandes villes de France ou les grands chantiers du bâtiment et des travaux publics pour se faire embaucher comme maçon, charpentier, couvreur, tailleur de pierres… « Maçons de la Creuse » est l'expression la plus souvent employée, car la Creuse est le département où ce phénomène migratoire fut, de loin, le plus important. Autrefois, on les appelait les « maçons marchois » car le territoire de la Creuse constituait l’ancienne province de la Marche. Mais l'on parle parfois plus largement de « maçons limousins », car le même phénomène migratoire a également concerné l'est de la Haute-Vienne (de la région de Saint-Sulpice-les-Feuilles à celle d'Eymoutiers), ainsi qu'une partie du nord de la Corrèze (sud du plateau de Millevaches) et du sud de l'Indre, selon le même principe et pour les mêmes travaux. C'est aussi pourquoi, sur les grands chantiers parisiens ou lyonnais, tous ces ouvriers étaient communément appelés « Limousins » ou encore « limousinants ». Ils ont ainsi donné leur nom à l'art de bâtir appelé limousinerie ou limousinage.

On trouve déjà traces de maçons de la Marche à la fin du Moyen Âge, par exemple à la basilique Saint-Denis. Dès le , ils sont nombreux à migrer. En 1627, M. de Pompadour, lieutenant général du Limousin, envoie, à la demande de Louis XIII, des maçons creusois travailler à la construction de la Digue de Richelieu de La RochelleLes maçons de la Creuse, les origines du mouvement, de Annie Moulin, Faculté des lettres et sciences de l'université de Clermont-Ferrand, publication de l'Institut d'études du Massif Central, 1997 Page 10. Au , apogée de la « migration maçonnante » qui compte jusqu’à 35 000 hommes, ils travaillent notamment à la construction du Paris du préfet Rambuteau puis du baron Haussmann. Après la Première Guerre mondiale, la dernière génération de maçons de la Creuse travaille activement à la reconstruction des villes sinistrées comme Reims, Saint-Quentin, Soissons, Épernay ou encore Fismes.

Ayant atteint son apogée dans la seconde moitié du (l'arrivée du chemin de fer favorisant la migration saisonnière), ce phénomène migratoire déclina au début du pour finalement disparaître durant l'entre-deux-guerres, époque à laquelle nombre d'émigrations creusoises devinrent définitives.

Les maçons de la Creuse ont acquis sur les chantiers des idées socialistes et progressistes qu'ils ont massivement diffusées dans leur région d'origine, dès le milieu du XIX siècle. Ainsi la Creuse fut très tôt une terre de gauche largement déchristianisée et le terrain d'un communisme rural que les chercheurs étudient aujourd'hui.

Les registres officiels prouvent la grande implication des maçons de la Creuse dans différents mouvements sociaux du XIX siècle, notamment durant la révolution de 1848 et durant la Commune de Paris (1871)La Commune de Paris 1871 : avec les ouvriers maçons des confins, Berry, Marche et Limousin / Jean Chatelut. Saint-Benoît-du-Sault : Payse éditions, 2016, épisodes au cours desquels nombre d'entre eux furent fusillés ou emprisonnés. D'après l'historien Alain Corbin, plus de 900 maçons creusois participèrent à la Commune de Paris, et environ 400 d'entre eux furent tués durant la Semaine sanglante..

À partir du siècle, l'histoire des maçons de la Creuse se lie à celle de la franc-maçonnerie, nombre d'élus et entrepreneurs locaux, anciens maçons de la Creuse, devenant francs-maçons. Le plus célèbre d'entre eux étant sans aucun doute Martin Nadaud.

Les origines et les conséquences de l'émigration Les origines économiques La Creuse, terre vallonnée, accidentée, granitique, acide et peu fertile, manque de ressources naturelles et de terres riches pour l’agriculture. De nombreuses familles vivent sur des petites exploitations agricoles qui ne leur permettent pas de subsister. Ainsi certains Creusois doivent quitter leur terre natale pour servir de main-d’œuvre sur les grands chantiers de construction, principalement dans les régions de Paris et de Lyon..

Si l'on ne peut dater le début de ce phénomène migratoire, nombre d'historiens le font remonter au Moyen-Âge. Il est par ailleurs prouvé que le phénomène était déjà très important au .

Les conséquences sociales et politiques Alors que la Creuse, faute de matières premières et de capitaux, reste un département à vocation essentiellement paysanne, il se développe au sein des populations un esprit politique contestataire. En effet les conditions de travail sur les chantiers sont particulièrement difficiles, ce qui conduit, bien souvent, les maçons de la Creuse, à se syndiquer afin d'obtenir des conditions de travail acceptables.

Les maçons de retour au pays incitent souvent leurs enfants à suivre une instruction alors que la tradition et les besoins économiques les orientent plutôt vers le travail à la ferme dès leur plus jeune âge..

Martin Nadaud, le plus célèbre des maçons creusois, fut élu député. Il défend l'instauration de retraites ouvrières en 1879, de protections contre les accidents de travail, sur lesquels il intervient à plusieurs reprises (1881, 1883 et 1888) pour faire reconnaître la responsabilité de l'employeur (loi de 1898). Il demande aussi l'amnistie des Communards et se bat pour le développement d'un enseignement laïc dans chaque département, soutenant la loi du (loi Ferry) sur l'instruction publique. Comme élu local, sa grande fierté est d'avoir obtenu la réalisation de la ligne de chemin de fer de Bourganeuf à Vieilleville, inaugurée en 1883.

Les conséquences démographiques Par ailleurs, initialement temporaire de mars à novembre (à cause du gel et de la neige, les grands chantiers de construction s'arrêtaient durant l'hiver) l'émigration devint souvent définitive au début du , ce qui favorisa le dépeuplement de la Creuse qui perdit la moitié de sa population entre 1850 et 1950. Certains maçons creusois devinrent entrepreneurs du bâtiment dans les régions de migration habituelles, tandis qu'une majorité d'entre eux s'y firent embaucher dans l'industrie et les services publics (essor du rail et des PTT), bientôt rejoints par leurs familles.

Le voyage Le maçon était tenu de faire viser sur son livret ouvrier son dernier congé par le maire ou son adjoint, et de faire indiquer le lieu où il se proposait de se rendre. Tout maçon qui voyageait sans être muni d’un livret ainsi visé était réputé vagabond, et pouvait être arrêté et puni comme tel.

Ce livret devait être paraphé selon les villes par un commissaire de police ou par le maire ou l’un de ses adjoints. Le premier feuillet portait le sceau de la municipalité, et contenait le nom et le prénom du maçon, son âge, le lieu de sa naissance, son signalement, la désignation de sa profession et le nom du maître chez lequel il travaillait. Le livret ouvrier comportait aussi un rappel de l'interdiction des coalitions d'ouvriers.

Environ la moitié des maçons de la Creuse se dirigeaient vers la région parisienne et les départements périphériques comme la Marne et l'Aisne. La majorité des autres, surtout du sud de la Creuse allaient travailler à l'est vers Lyon, Saint-ÉtienneQuand Martin Nadaud maniait la truelle de Pierre Urien page 17.

Durant leur voyage à pied vers Paris et le Nord-Est de la France, les maçons creusois, souvent pauvrement habillés et parlant entre eux dans la langue du pays (occitan limousin ou marchois selon leur village d'origine), étaient fréquemment raillés voire insultés par les paysans berrichons ou beaucerons qu'ils croisaient sur la route ou dans les auberges. Ainsi devaient-ils souvent répondre par les poings aux provocations qu'ils enduraient. Au , afin d'améliorer leurs dons de bagarreurs, de nombreux maçons creusois participèrent à Paris à l'ouverture de salles d'entraînement à la boxe française que l'on nommait alors "salles de chausson". Souvent même, comme le rapporte Martin Nadaud dans Mémoires de Léonard, maçon de la Creuse, les ouvriers creusois se retrouvaient le soir, chez les uns et les autres, dans les taudis qu'ils habitaient, pour s'entraîner "sur le tas" à la boxe et au maniement de la canne.

Ces dons de boxeur aidèrent bien des maçons de la Creuse à se faire respecter lorsqu'ils cheminaient à travers la France, et en sauva beaucoup des voleurs de bourse. En effet, après leur « campagne » (leurs mois, voire leurs années, passés sur les chantiers), les maçons rentraient au pays les poches chargées de pièces, le salaire d'un long et dur labeur. Il était alors fréquent qu'ils soient attendus au détour d'un chemin creux ou à l'entrée d'un pont par des bandes de brigands qui leur subtilisaient leur butin. Chaque commune de la Creuse connaît un endroit où de telles scènes se sont produites. Mais parfois le maçon, qui s'était entrainé de longs mois à la boxe, parvenait à faire fuir les voleurs. Il rentrait alors immédiatement dans l'histoire locale.

Les métiers des « maçons de la Creuse » Le plus prestigieux des métiers est l'architecte, le responsable de la maîtrise d'œuvre des chantiers, c'est lui qui conçoit les bâtiments, établit les plans, les devis. Après l'architecte, le premier des ouvriers est le maître maçon. C'est lui qui organise le chantier en fonction des plans fournis par l'architecte. Il s'occupe d'approvisionner le chantier avec les matériaux nécessaires, il recrute les ouvriers (les garçons ou gouyats) dans les corps de métier voulus. Ainsi les maîtres maçons deviennent des entrepreneurs.

Les apprentis Le souvenir des « maçons de Paris » est associé à la construction, en hiver, de loges de berger en pierre sèche, encore visibles sur les communes de Saint-Goussaud et d'Arrènes dans la Creuse et de Jabreilles-les-Bordes en Haute-Vienne. On rapporte que la construction d'une loge servait de test d'aptitude aux jeunes apprentis désireux d'accompagner un maçon migrantCf. Pierre sèche et loges de bergers, Association nature et patrimoine, Mairie de Laurière - 87370, polycopié, 2001.

La hiérarchie chez les maçons Voici ce qu’écrivait Louis Bandy de Nalèche (1828-1879), avocat et politicien libéral, dans son ouvrage « Les maçons de la Creuse » publié en 1859 :

« L’art de la maçonnerie n’a pas fait de sensibles progrès ; nous trouvons dans le Dictionnaire des arts et métiers de Lucotte, architecte, la nomenclature des ouvriers en bâtiment, qui en 1783 était exactement la même qu’aujourd’hui. La voici : Le premier et le chef des ouvriers est l’architecte. Son emploi est de faire les plans et les élévations des bâtiments, d’en diriger tous les détails, de dresser les devis et marchés, et de régler les prix lorsque les ouvrages sont terminés. Dans les grands édifices, il est aidé ordinairement des contrôleurs, inspecteurs, sous-inspecteurs et autres architectes inférieurs. Après l’architecte, le premier ouvrier est le maître maçon. Son emploi est de conduire la maçonnerie du bâtiment, suivant les plans et élévations qui lui sont donnés par l’architecte ou ses préposés, de fournir tous les matériaux, de les employer, d’en diriger l’économie, ce qu’on appelle entreprise. Le deuxième ouvrier est le maître compagnon, homme de confiance et instruit dans l’art, qui agit pour les intérêts du maître maçon et en son absence. Son emploi est de donner tous les soins à la main-d’œuvre, de faire l’appel des ouvriers le matin et le soir, et son rôle pendant la journée, de donner des récépissés des matériaux à mesure qu’ils arrivent, d’emmagasiner et prendre soin des équipages et ustensiles, en un mot, de veiller à l’économie générale du bâtiment. Le troisième est l’appareilleur. Son emploi est de construire les épures (dessins détaillés des voûtes), d’après les détails du maître maçon, d’appareiller les pierres et d’en fixer la dimension. Le prix de sa journée est d’environ 3 livres à Paris. Il est quelquefois aidé par ses compagnons ou garçons du tas, appareilleurs inférieurs ; le prix de la journée est moindre.