L'élection présidentielle de 1848, organisée pour désigner le président de la Deuxième République française, s'est tenue les et et s'est conclue par la victoire écrasante de Louis-Napoléon Bonaparte, élu au premier tour au suffrage universel masculin pour un mandat de quatre ans.

Il s'agit de la première élection présidentielle dans l'histoire de France. Cette élection du président de la République au scrutin direct de l'ensemble des électeurs resta une expérience démocratique unique jusqu'en 1965.

Contexte La révolution de février 1848 a renversé la monarchie constitutionnelle au profit d'un nouveau régime républicain. Celui-ci a d'abord été dirigé par un gouvernement provisoire, remplacé par une commission exécutive dès le mois de mai, après l'élection d'une Assemblée nationale constituante ayant pour mission de voter une nouvelle Constitution.

L'élaboration du nouveau texte constitutionnel fut l'objet de débats ayant notamment pour objets le rôle et le mode de désignation du chef de l'État. Loin d'être uniquement théoriques, ces débats ont eu pour toile de fond un climat politique troublé par le drame des journées de Juin.

Définition du mode d'élection du président de la République Dès le mois de mai, l'Assemblée constituante avait nommé une commission de dix-huit membresLes dix-huit membres de cette commission, élus les et , étaient les représentants Barrot, Beaumont, Considerant, Coquerel, Corbon, Cormenin,Dornès, Dufaure, Dupin, Lamennais, Marrast, Martin, Pagès, Tocqueville, Tourret, Vaulabelle, Vivien et Woirhaye. chargée de préparer un projet de constitution.

Cette commission puis l'Assemblée complète ont été agitées de vives discussions, aussi bien théoriques que politiciennes, quant au mode d'élection du chef de l'État.

Finalement, le principe de l'élection du président de la République au suffrage universel (masculin) fut validé par la majorité des représentants du peuple dès le et inclus dans la Constitution adoptée le . La date de l'élection fut fixée au lors de la séance du puis annoncée dans un décret rédigé le et publié le « Décret relatif à l'élection du président de la République », reproduit dans : J. B. Duvergier, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements, et avis du Conseil d'État, t. 48, Paris, 1848, pp. 556-559..

center|100px|Cormenin center|100px|Tocqueville center|100px|Marrast center|100px|Beaumont De gauche à droite, et de haut en bas : Cormenin, Tocqueville, Marrast et Beaumont.

Un président à l'américaine : les travaux de la commission de Constitution (mai-août) Composée d'une forte minorité orléaniste étrangère à la nostalgie exprimée par une partie de l'extrême gauche à l'égard du caractère collégial et impersonnel du pouvoir exécutif sous la Première République, la commission était unanime pour confier ce pouvoir à un seul homme. Celui-ci disposerait de pouvoirs étendus (initiative des lois, nomination des ministres et des hauts-fonctionnaires, direction de la diplomatie et commandement de la force armée) mais ses décisions seraient conditionnées au contre-seing des ministres.

Cormenin proposa que le président soit directement élu par le peuple, à la majorité relative mais avec un minimum de deux millions de voix. Cette proposition fut adoptée malgré l'opposition d'Armand Marrast, qui préférait confier cette élection à l'AssembléeAlexis de Tocqueville, Souvenirs (chap. XI), Robert Laffont, Paris, 1986, pp. 831-834..

Elle fut ensuite amendée à la demande d'Alexis de Tocqueville. Selon lui, un président élu à la majorité relative avec les voix d'une minorité des électeurs n'aurait pas eu de légitimité. S'inspirant du modèle des États-Unis, qu'il avait longuement étudié et exposé dans De la démocratie en Amérique, il proposa donc que le président soit désigné par des grands électeurs, que ces soient élus par le peuple, et que l'élection du président se fasse à la majorité absolue, l'Assemblée étant chargée de trancher dans le cas où aucun candidat n'emporterait la majorité qualifiée au premier tour. Le principe de la majorité absolue fut adopté, mais le recours aux grands électeurs fut rejeté. Le principe d'un mandat de quatre ans était un autre emprunt au modèle américain admiré par Tocqueville.

Gustave de Beaumont proposa ensuite le principe de l'inéligibilité du président sortant. Ce principe fut adopté avec l'appui de Tocqueville, qui était l'ami de Beaumont et qui estimait qu'un président rééligible risquerait d'employer les moyens de l'État en vue de sa réélection puis d'implanter un pouvoir personnel. Afin de réduire l'influence du président sur le législatif en appliquant strictement le principe de séparation des pouvoirs hérité de Montesquieu, il fut également décidé, contre l'avis de Martin de Strasbourg, que le chef de l'État n'aurait pas le droit de dissoudre l'Assemblée.

Or, en privant le président, élu par le peuple, de sa ré-éligibilité et de son pouvoir de dissolution, Tocqueville et ses collègues ont, de fait, accru la dangerosité des institutions. En effet, sans le procédé légal d'arbitrage fourni par le droit de dissolution, une rivalité entre le président et l'Assemblée, jouissant tous deux de la même légitimité populaire, ne pouvait pas être réglée : on risquait de revenir, comme sous le Directoire, à la pratique du coup d'État. Ce fut le cas en 1851, le président n'ayant pu obtenir de l'Assemblée un amendement constitutionnel qui aurait autorisé sa ré-éligibilité.

Le rejet de l'amendement Grévy (6 octobre)

thumb|upright|Jules Grévy (ici caricaturé par Daumier) proposa en vain de faire élire un président de l’exécutif révocable par l'Assemblée nationale. Cette soumission de l'exécutif au législatif devint une réalité entre 1875 et sa propre élection en 1879 comme président de la République par le parlement.

Ainsi définie par Cormenin, Tocqueville, Beaumont et leurs collègues, cette conception de l'élection et du pouvoir du président fut discutée, à partir du mois de septembre, par l'Assemblée constituante. Elle y fut surtout combattue, lors de la séance du , par le jeune républicain Jules GrévyUne trentaine d'années plus tard, en 1879, Grévy devint le premier président républicain élu par le parlement, conformément à sa vision; il était ainsi élu à une fonction qu'il avait proposé de supprimer.. Comme de nombreux Constituants (tels que Marrast, Martin de Strasbourg, Leblond, Pyat et Audry de PuyraveauPierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004, p. 149.), Grévy était conscient de la rivalité et des conflits d'autorité qui ne manqueraient pas d'éclater entre un président et une Assemblée tous deux issus du suffrage universel. Il formula donc une proposition d'amendement :

Les libéraux, majoritaires, étaient divisés sur la question. Parieu leur exposa le dangereux déséquilibre qu'exercerait sur les institutions un président venant . Agitant ainsi le spectre du régime plébiscitaire bonapartiste, qui avait mis fin à la Première République après un coup d'État, Parieu visait implicitement les ambitions prêtées à Louis-Napoléon Bonaparte, ce prétendant bonapartiste qui venait d'être élu à l'Assemblée.

Dans son discours, Grévy avait exprimé la même crainte : Discours de Jules Grévy et de Lamartine à l'Assemblée nationale, 6 octobre 1848, cités par Pierre Milza, op. cit., pp. 150-151.

Lamartine était également conscient de ce risque, mais sa confiance à l'égard de la nation ainsi que sa propre ambition l'incitèrent à soutenir le projet de la commission constituante en s'écriant :

Suivant l'avis de Lamartine, la majorité des députés rejeta l'amendement Grévy (par 648 voix contre 158) et adopta le projet rédigé par la commission.

Contexte politique de la fin de l'année 1848 thumb|left|Les Journées de Juin (ici vues par Horace Vernet) ont mis fin à de 1848 et ont scindé le camp républicain.

Si l'élection du président par le peuple avait été voulue par une majorité de députés, l'orientation politique que devrait prendre la République en cette fin d'année 1848 était loin de faire l'unanimité.

Considérée comme une véritable guerre civile, l'insurrection ouvrière des journées de Juin avait sonné le glas de de février-mars-. Le choc du soulèvement, qui diffusa la peur des et du communisme au sein des classes possédantes et des ruraux, avait en effet brisé la concorde feinte et les bons sentiments des premiers mois du régime, faisant apparaître des fractures entre les différents groupes politiques. Désormais, chacun de ces veut tirer parti de la joute électorale et porter son champion à la tête de l'État.

Une gauche républicaine divisée vignette|L'Assemblée constituante caricaturée par Cham.

Les républicains , modérés et libéraux, proches du National, qui avaient réussi à canaliser le mouvement insurrectionnel en février puis à obtenir la majorité des sièges (environ 500 sur 900) à l'Assemblée en avril, ont été ébranlés par les journées de Juin.Celles-ci ont mis en lumière le général Cavaignac, un qui a su rétablir l'ordre, mais au prix d'une répression sanglante suivie d'une restriction de la liberté d'expression. Sauveur de la république bourgeoise, Cavaignac a donc été nommé à la tête d'un nouveau gouvernement, dont Lamartine a, en revanche, été écarté. Discrédité aux yeux des bourgeois, la figure emblématique de paie ainsi son imprévoyance face à la montée du mouvement social.

Moins sévères que les républicains modérés à l'égard des émeutiers de juin, les républicains regroupent l'ensemble des hommes de gauche montrés du doigt après l'insurrection, depuis les représentants de la Montagne menés par l'ancien ministre démocrate Ledru-Rollin jusqu'aux socialistes proches de Louis Blanc.

Troisième force politique (avec environ 75 sièges à l'Assemblée), ces démocrates-socialistes () veulent le renforcement de la démocratie politique et sociale ainsi que la solidarité de la République avec les autres régimes et mouvements nationaux issus du Printemps des peuples. L'union entre la Montagne et les socialistes est cependant loin d'être totale, car le respect des Montagnards pour la propriété privée diffère des idées de l'influent Proudhon, dont une querelle avec un partisan de Ledru-Rollin, Félix Pyat, dégénère en affrontement physique le Victor Hugo, Choses vues, Gallimard, 2002, p. 610.. De plus, les socialistes veulent se compter à l'occasion de l'élection présidentielle.

À la marge de ces républicains et de ces socialistes, dont ils se distinguent surtout par les méthodes et la virulence de leur discours, on retrouve des conspirateurs révolutionnaires d'extrême gauche comme Louis-Auguste Blanqui, Armand Barbès ou François-Vincent Raspail. Or, ces derniers ont été emprisonnés après la répression de la journée du 15 mai, une manifestation pro-polonaise qui a opportunément dégénéré en tentative de putsch contre l'Assemblée.

Une droite monarchiste rassemblée thumb|left|redresse|Adolphe Thiers, caricaturé par Cham.

À droite, les monarchistes réapparaissent parmi les et représentent la deuxième force politique à l'Assemblée (environ 300 sièges sur 900). Le « Comité de la rue de Poitiers », présidé par Baraguey d'Hilliers, regroupe des orléanistes comme Thiers, passé du centre-gauche au centre-droit, et Molé ainsi que des légitimistes et des catholiques tels que Berryer et Montalembert. Structurant le parti de l'Ordre, ce rassemblement a pour objectifs, à court terme, la mise en place d'une politique conservatrice (voire réactionnaire) et, à plus long terme, la restauration de la monarchie.