Labbaye Notre-Dame du Vœu est un ancien monastère de chanoines réguliers Augustins de Saint Victor dont les vestiges se dressent sur le territoire de la commune française de Cherbourg-en-Cotentin, dans le département de la Manche, en région Normandie.
Fondée en 1145 par Mathilde l'Emperesse, consacrée en 1181, l'abbaye éloignée de la place forte de Cherbourg, sera pillée et brûlée de nombreuses fois lors des conflits avec l'Angleterre, puis durant les guerres de Religion, jusqu'à sa suppression en 1774 à la suite d'un décret royal supprimant tous les établissements comprenant moins de quinze religieux. Après un premier classement partiel en 1913 (hormis le portail classé en 1909), elle est en restauration depuis 1964 et entièrement classée aux monuments historiques en 2002.
Localisation Les vestiges de l'abbaye sont situés rue de l'Abbaye, à la sortie ouest de Cherbourg avant la Saline, sur le territoire de la commune déléguée de Cherbourg-Octeville au sein de la commune nouvelle de Cherbourg-en-Cotentin, dans le département français de la Manche.
Historique La légende de Chantereyne Une légende, rapportée par Arthur du Moustier (ou Arthus Dumonstier) au ., dans Neustria pia (1663), et complétée plus tard par Dom Beaumier dans son Recueil des évêchés, archevêchés et abbayes (1726), explique la fondation et le nom de l'abbaye. Elle raconte que, prise dans une terrible tempête en mer entre la Normandie et l'Angleterre, Mathilde l'Emperesse, veuve de l'Empereur Germanique () et remariée à , petite-fille de Guillaume le Conquérant, aurait demandé à la Vierge de la sauver, promettant d'ériger une église là où elle débarquerait. Voyant la terre, le pilote aurait dit à la Reine « Chante Reine, voici la terre », laissant ce mot à la croûte du Homet.
Mais cette version n'est présente dans aucune chronique de l'époque« Examen critique d'un fait de l'histoire de Cherbourg regardé communément comme constant, savoir, le vœu de l'impératrice Mathilde », Annuaire de la Manche, 1841. Selon Robert Lerouvillois, il est plus probable que le vœu évoqué soit celui que Guillaume le Conquérant, tombé gravement malade à Cherbourg, fit de guérir et en accomplissement duquel, il avait fondé la collégiale du château de Cherbourg en 1063. Sa petite-fille aurait voulu ainsi le renouveler. Quant au nom de Chantereyne, il se réfèrerait au ruisseau éponyme, qui avec celui de la Bucaille traversaient cette zone marécageuse, et dont l'étymologie renverrait à cantu ranarum, « lieu où chantent les grenouilles »..
La fondation de 1145 vignette|redresse=1.7|droite|L'abbaye depuis la route de Cherbourg. Dessin à l'encre et gouache, fin , conservé à la bibliothèque Jacques Prévert. En dehors de la légende de Chantereyne, l'objet de la fondation de l'abbaye par Mathilde l'Emperesse, petite-fille de Guillaume le Conquérant, près de la fosse du Galet, est incertain, le chartrier originel ayant été détruit lors des pillages successifs durant la guerre de Cent Ans. Les auteurs lui affectent la volonté soit de raviver le vœu fait par ses grands-parents, Guillaume et Mathilde de Normandie, de bâtir une collégiale pour la guérison du duc de Normandie, soit de pallier la faible spiritualité des moines de celle-ci.. Gustave Dupont note une donation de terre faite à SM de Voto en 1122 à Aurigny, qui prouverait l'antériorité de la fondation de l'établissement cherbourgeois. aux larges dons de Mathilde, mentionnée comme fondatrice en 1145 dans tous les documents officiels. Mathilde aurait fait alors venir des chanoines de Sainte-Barbe-en-Auge ; l'abbé de Saint-Hélier, Robert, aurait reçu la charge du Vœu.
Le choix du lieu, la croûte du Homet, arrosée par les ruisseaux de la Bucaille et de Chantereyne, à un peu plus d'un kilomètre au nord-ouest de la forteresse de Cherbourg, est tout aussi énigmatique. Le lieu devait être au très marécageux et probablement habité par une multitude de grenouilles coassantes qui auraient donné son appellation de « Chantereyne » du latin la grenouille. L'abbaye aurait pris le nom « du Vœu » qu'au ..
Cette création ou refondation s'inscrit dans le mouvement de construction de nombreuses abbayes par les ducs et les grands barons normands entre 911 et 1204. Mathilde fonde elle-même deux autres abbayes, à Valasse et à Silly-en-Gouffern, également dédiées à la Vierge, dans le cadre de l'important culte marial de l'époque, et se fait enterrer à Notre-Dame du Bec qu'elle a richement dotée.
À la suite de cette fondation, Mathilde y installe en 1160 une communauté de chanoines réguliers Augustins issus de l’abbaye Saint-Victor de Paris.. Ce choix s'expliquerait par son activisme pour renouveler le monachisme et la faible attirance des autres ordres pour la vie urbaine.. Elle obtient pour l'abbé le droit de porter la mitre, la crosse et de l'anneau.. À la fin du l'abbaye compte trente chanoines réguliers, des novices et environ cent vingt frères laïcs.
Elle meurt à Rouen en 1167, avant l'achèvement des travaux. L'abbaye sera consacrée en 1181.. Son fils, le roi l'unit au monastère arrouaisien de Saint-Hélier, de Jersey en 1187 pour accroître sa puissance..
Prospérité et destructions Le est celui de la prospérité grâce aux dons lors des croisades. Au milieu de ce siècle, elle compte quarante-et-un religieux, dont vingt-et-un résident à l’abbaye les autres dans les églises et prieurés, qui y sont rattachés. Elle reçoit les visites royales en 1256 de Saint Louis et en 1286 celle de Philippe le Bel.
Mais, sans protection, l'abbaye est régulièrement pillée et brûlée, dès 1295-1296., lors des incessantes rivalités opposant français et anglais, contraignant les religieux à la quitter plusieurs fois pour l'« abbaye Sartrine » à Cherbourg. En 1325, elle perd la plus grande partie de ses revenus en Angleterre. En 1326, l'abbaye subit un nouveau raid anglais, l'abbaye est la proie des flammes. En 1346, débarque à la Hougue mais ne peut s'emparer du château de Cherbourg, ses troupes ravagent alors les faubourgs et l'abbaye. En 1378, Du Guesclin est devant Cherbourg et il s'installe à l'abbaye où d'importants travaux sont entrepris avec notamment la construction d'une bastide.. À son départ, n'ayant pu s'emparer de la ville, il en confie la surveillance à Guillaume des Bordes qui se retranche dans l'abbaye en ruines avant de devoir l'évacuer pour Montebourg.. Nouveaux raids anglais et destructions en 1401 et 1405. Entre-temps, en 1404, avait rendu aux abbés une chapelle et un manoir qu'ils possédaient dans l'intérieur du château et que les Anglais leur avaient enlevés. Après la bataille d'Azincourt, en 1415, nouveau débarquement anglais, Cherbourg est assiégé et finit par se rendre ; l'abbaye a encore souffert.
Pendant l'occupation anglaise, les abbés sous couvert de bonnes relations avec les Anglais parviennent à reconstruire les bâtiments et à reconstituer leurs droits de propriété. Les dons reprennent. L'abbé disposant du droit de moute du blé est un personnage incontournable dans l'approvisionnement de la ville, avec obligation pour les habitants de porter leurs grains aux moulins de l'abbé.
Après la bataille de Formigny, et le départ des Anglais, les moines à partir 1460 réintègrent les bâtiments et commencent sa reconstruction. Au début du les finances se sont améliorées, mais elle est pillée en 1514 par les lansquenets à la solde du roi de France qui étaient censé défendre l'abbaye contre un nouveau débarquement Anglais, qui réussira. la visitera en 1532. C'est à partir de cette date que débute la décadence de l'abbaye.
Elle sera à nouveau endommagée durant les guerres de Religion, à trois reprises notamment en 1560. À cette date au service du roi de France et des catholiques est assiégé dans Cherbourg par les protestants du duc de Bouillon. Ne pouvant l'investir, ils se rabattent sur l'abbaye qui est saccagée et les religieux se réfugient de nouveau à Cherbourg. Le , Matignon arrive avec ses hommes et s'installent dans l'abbaye. Ils la quitteront le , et vers la , l'abbaye est endommagée par des troupes protestantes de Montgommery. Trois cents hommes envahissent l'église et les bâtiments est prennent tout ce qu'ils peuvent emporter.
En 1574, c'est Montgommery qui veut prendre Cherbourg, l'abbaye est encore une fois pillée.
Parallèlement en 1560, le roi obtient du pape que les chanoines du Vœu soient soumis à la juridiction de l'évêque de Coutances et l'abbaye est soumise au régime de la commende à partir de 1583. Ce système, privilégiant le mérite ou l'honneur aux raisons religieuses dans le choix par le roi de l'abbé, qui peut être laïc et refuse souvent la vie en communauté, entraine l'abandon de l'entretien des bâtiments et la baisse de la morale religieuse. Les revenus théoriquement divisés en trois entre l'abbé, les chanoines et les réparations de l'abbaye et de ses biens, ne sont distribués aux moines parfois qu'à un cinquième, la réfection de l'abbaye leur échéant sur cette somme.
Le premier abbé commendataire est Lancelot de Matignon, fils du maréchal , nommé, en 1583, par . À sa mort en 1588, François Hotman, sous-diacre, conseiller au Parlement de Paris, reçoit le mandat apostolique pour lui succéder, mais le roi confie l'abbaye aux Matignon. Le conflit est réglé en 1598 par le roi, qui la confie au neveu de Lancelot, Jacques Carbonnel, qui ne porte pas le titre d'abbé, au profit de deux prête-noms, Louis Le François puis Robert Eustache, lequel doit démissionner en 1604 pour laisser le siège à François Hotman, abbé de Saint-Marc, seigneur de Mort Fontaine et chanoine de Notre-Dame, présenté par les Carbonnel. Sous son abbatiat, plusieurs propriétés sont aliénées ou vendues, les bâtiments non entretenus, et l'abbaye Sartrine laissée en ruines. La lente ruine se poursuit avec l'abbé Lejay, fils légitimé de sept ans du premier président du Parlement de Paris dont les rentes financent l'éducation. En 1647, « il ne reste du réfectoire que les quatre murs sans couverture, il manque onze piliers au cloître, le chapître n'a plus de porte... » Trois ans plus tard est constatée l'absence de vie commune des moines..
Après un éphémère regain de piété des moines et des fidèles, des terres sont à nouveau aliénées. Ainsi fief, saline et rentes à Tourlaville sont acquises par Robert de Franquetot, châtelain du lieu. L'abbé alloue sur ses fonds propres un professeur de latin et de chant à la congrégation en 1671, mais les moines lui reprochent vingt ans plus tard de n'avoir pas fait de réparations en cinquante ans d'abbatiat..
Face au relâchement de la discipline monastique du lieu, l'évêque de Coutances, Charles-François de Loménie de Brienne, et l'abbé commendataire, Alexandre Le Jay, demandent vers 1687Éric Broine date le rattachement à 1641. l'application de la réforme du prieuré de Bourg-Achard. Dom Jean Moulin, prieur de cette congrégation, rencontre le prieur claustral de Cherbourg à Coutances, et envoie six chanoines de Saint-Laurent de Beauvoir-en-Lyons..
L'ouverture de petites écoles et l'accueil de pensionnaires réveillent la communauté et complètent les revenus de l'abbaye dont les bâtiments sont enfin rénovés, mais le nouveau prieur, Dom Bréard de Longuemare, issu de Saint-Laurent, échoue à imposer des changements aux anciens chanoines cherbourgeois, notamment son prédécesseur, Dom Héron, qui est envoyé hors du Vœu en 1691, et les commendataires gardent presque l'ensemble des revenus.
vignette|redresse=2.3|Vue cavalière de l'abbaye. Dessin à la plume, fin , conservé aux archives départementales de la Manche.
Après 1750, l'abbaye est en mauvais état et sa situation financière est très dégradée. Le nombre de moines diminue. De nouveaux raids anglais, en 1754 puis en 1758 au cours de la guerre de Sept Ans, l'endommagent encore, les cloches étant même volées. C'est à la suite de cette incursion anglaise que les autorités annexeront les terrains de l'abbaye afin d'y réaliser le port militaire.