vignette|Ralph Remington avec le casting de God of Carnage Le Dieu du carnage est une pièce de théâtre écrite par Yasmina Reza et publiée le aux éditions Albin Michel. Cette comédie est mise en scène pour la première fois en par Jürgen Gosch à la Schauspielhaus de Zurich et reprise ensuite au Berliner Ensemble. La première française a eu lieu en au théâtre Antoine à Paris, mise en scène par Yasmina Reza elle-même.

La pièce a été adaptée au cinéma par Roman Polanski en 2011 sous le titre Carnage.

L’œuvre représentée Distribution de la première française Isabelle Huppert : Véronique Houllié André Marcon : Michel Houllié Valérie Bonneton : Annette Reille Éric Elmosnino : Alain Reille

Fiche technique Mise en scène : Yasmina Reza Décor : Thierry Flamand Lumières : Gaëlle de Malglaive Costumes : Nathalie Lecoultre Son : Pierre-Jean Horville Assistant à la mise en scène : Daniel Agacinski Assistant de : Léonard Matton Assistant de : Mahaut Rabattu

Représentations Création en par Jürgen Gosch à la Schauspielhaus de Zurich. (Commande de Gosch à l'auteure) Création française le , au Théâtre Antoine à Paris. Prix Molière de la comédienne dans un second rôle (2008) pour Valérie Bonneton. La pièce est jouée au théâtre Le Public, à Bruxelles, en 2008. La pièce est publiée et jouée le en Espagne, au Teatro Alcázar de Madrid, interprétée par Aitana Sánchez-Gijón, Pere Ponce, Maribel Verdú et Antonio Molero. La pièce est représentée au Bernard B. Jacobs Theatre de New York du au dans une mise en scène de Matthew Warchus. Elle était interprétée par Marcia Gay Harden (Veronica), James Gandolfini (Michael), Hope Davis (Annette) et Jeff Daniels (Alan). À la cérémonie des Tony Awards de 2009, elle reçut les prix de la meilleure pièce, de la meilleure mise en scène et de la meilleure actrice (pour Marcia Gay Harden. Les trois autres comédiens ont été nommés). La pièce est jouée au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal (Québec) du au .. Mise-en-scène : Lorraine Pintal Distribution : Anne-Marie Cadieux, James Hyndman, Guy Nadon et Christiane Pasquier La pièce a été traduite en japonais et jouée à Tokyo, Nagoya et Osaka en janvier et , par la SIS CompanySite internet de la SIS Company (japonais). La pièce a été traduite en coréen et jouée à Séoul, en 2017, avec Choi Jung-won dans le rôle principal.. La pièce a été traduite en arabe libanais et jouée à Beyrouth au Théâtre Monnot en 2014. Elle est jouée en 2015 au Théâtre académique de drame de Nijni Novgorod dans une traduction de Dmitri Bykov. La pièce est jouée en 2026 dans le cadre du festival Les 3 Coups à Angers, au Théâtre du Champ de Bataille avec Jodie Valensi, Perrine Fleury, Maelys Catherine et Léo Giangrasso sur une mise en scène de Samuel Couteau.

L'œuvre et son style

Personnages présents

Véronique Houllié Écrivain et libraire, Véronique incarne l’idéal de l’intellectuel bourgeois. Elle croit à « un art de vivre ensemble » et aux « pouvoirs pacificateurs de la culture ».Je milite pour la civilisation, parfaitement ! Et heureusement qu’il y a des gens qui le font ! (ligne 1000)Elle veut non seulement que Ferdinand s’excuse, mais surtout qu’il prenne conscience de son erreur avec sincérité. Pour Hélène Jaccomard, cet idéal moral vient de la tradition philosophique de Norbert Elias, qui fait une interprétation du processus de civilisation. Les individus restreignant volontairement leurs passions pour signer le contrat social, Elias estime que la société façonne l’esprit humain de façon vertueuse. « Ainsi, la violence n’est pas au cœur de la civilisation : il n’y a pas de dieu du carnage ». Cette idée est constamment remise en question par Alain, qui pense qu’il est inutile d’avoir une telle ambition pédagogique.

Cet idéal vole en éclats une première fois quand Annette vomit sur les livres d’art de Véronique. Pour Cerstin Bauer-Funke, « La « gerbe brutale et catastrophique » d’Annette est surtout symbolique d’une rébellion face à la fausseté de la façade qui annonce l’explosion finale et la transformation du lieu « civilisé » en un « lieu du carnage » ». C’est finalement Véronique qui va être la plus en proie au carnage, elle va tantôt pleurer, se jeter sur son mari et finir par lancer le sac d’Annette hors de son appartement. Le contraste entre son optimisme initial et son agressivité à la fin de la pièce ne manque pas de provoquer du comique.

Michel Houllié

Père de Bruno et époux de Véronique, il est grossiste en articles ménagers. Son ordinarité apparente (son prénom en est déjà significatif ; en outre, il dit lui-même « moi je fais un métier ordinaire ») l’éloigne de la grandeur attendue d’un personnage de tragédie, mais de nombreuses failles, caractéristiques du personnage tragique, le traversent. Son discours peut parfois être saturé de vérités générales :On est tout le temps seul. [...] Qu’est-ce qu’on sait ?Mais à côté de cela, selon Jacques Dürrenmatt, il se montre capable d’une grande perversité. Son manque d’empathie se traduit d’abord par l'abandon du hamster de sa fille ; il s’agit aussi d’une illustration de sa faiblesse.

Autrement dit, au moment de présenter sa profession et celle de son épouse, il se met en avant par rapport à cette dernière : Moi je suis grossiste en articles ménagers, Véronique est écrivain, et travaille à mi-temps dans une librairie d’art et d’histoire. Il montre que Véronique ne peut vivre de sa plume alors que son travail à lui assure des revenus suffisants, bien qu’il relève d’un statut considéré comme inférieur. Toujours à propos de son métier, Michel est assez cynique et accepte la dégradation lancée par Alain. Les rapports entre les deux hommes sont généralement marqués par le combat et la rivalité.

Par ailleurs souvent sarcastique, Michel incarne un modèle beckettien dans la mesure où son nihilisme et sa croyance en une solitude ontologique finissent par gagner sur la foi en la « possible amélioration » que clame Véronique. Cela s’exprime dans la pièce : Alain : Qui est négatif ?

Michel : Moi. Malgré tout, il est le personnage qui attire le plus facilement la sympathie du spectateur car il assume d’emblée sa médiocrité et son égocentrisme.

Annette Reille Annette Reille est un personnage construit en deux temps : d'abord, la phase hypocrite et docile, où Annette multiplie les "Oui...", "Bien sûr", "Bien entendu", confirme la culpabilité de son fils ("oui, le nôtre !" ) et respecte les attentes de Véronique. Puis arrive le moment où Annette, rendue malade par la tournure des événements, vomit sur les livres d'art. Par cet acte le corps, implicitement, parle pour elle : elle vomit sur le culte policé de l'art et de la culture. Dès lors, elle se montre plus franche et, par sa réplique (alors que les esprits s'apaisent), remet en question toute la résolution de la pièce : Michel — Tout est parfait, Tout est en ordre. [...]

Annette — (après un flottement gêné) Je me suis dit une chose dans la salle de bain...

Véronique — Oui ?

Annette — Nous sommes peut-être passés trop vite sur... enfin je veux dire...

Michel —Dites, dites Annette.

Annette — L'insulte aussi est une agression.Annette, dans cette pièce, est ainsi une expression de la nature humaine qui, bridée, explose tout d'un coup et révèle ses préoccupations naturelles, primaires et brutales. Annette — Les hommes sont tellement accrochés à leurs accessoires.Enfin cette réplique, selon Jacques Dürrenmatt, montre qu'Annette, femme tout le temps dominée, pourrait en réalité avoir des amants — l'expérience parlant à travers le pluriel générique "les hommes". Annette, dans cette deuxième partie de la pièce, proposerait donc un discours de liberté de la femme.

Alain Reille Alain Reille, époux d’Annette et père de Ferdinand, est avocat d’affaires pour un laboratoire qui fait l’objet d’une accusation. Tout au long de la pièce, Alain va relativiser la culpabilité de son fils dans la bagarre. Pour lui, Bruno aurait sûrement frappé Ferdinand si c’était ce dernier qui avait insulté l’autre. Pour Hélène Jaccomard, il y a l’idée sous-jacente que personne n’est tout à fait responsable de quoi que ce soit, car tout le monde a sa part de culpabilité.

Selon Hélène Jaccomard, Alain exprime l’idée que les hommes se font des illusions sur la noblesse de leurs motivations. Ce qui les motive, c'est une volonté sans direction, une volonté de domination. C’est d’Alain que l’on tient le titre de la pièce : « Véronique, moi je crois au dieu du carnage ».

Ce personnage montre une position viriliste sur les rapports humains. Il se réclame de John Wayne et d'Ivanhoé, et sympathise avec Michel quand ce dernier évoque le souvenir de ses bagarres d’enfance. Le geste de son fils, qui s’est vengé après s’être fait insulter, valide sa philosophie. La position d’Alain n’est pas sans conséquence sur le regard porté sur le sexe opposé. Pour Hélène Jaccomard, c’est « une vision du monde dichotomique sur les rôles de genres ».Vous êtes de la même espèce que Jane Fonda. Vous faites partie de la même catégorie de femmes, les femmes investies, solutionnantes, ce n’est pas ce qu’on aime chez les femmes, ce qu’on aime chez les femmes c’est la sensualité, la folie, les hormones, les gardiennes du monde nous rebutent.

Personnages hors scènes

Ferdinand Reille, 11 ans, fils d'Annette et Alain. Bruno Houllié, 11 ans, fils de Véronique et Michel. Camille Houllié, 9 ans, sœur de Bruno et fille de Véronique et Michel. Grignote, hamster de Camille dont Michel s'est débarrassé pendant la nuit. La mère de Michel. Le père de Michel, enterré. L'arrière grand-mère de Michel, incinérée et dispersée dans le Midi. Serge, le collaborateur d'Alain. Maurice, un autre collaborateur d'Alain.

Les lois et la tragédie

Universalité des thèmes Dans un entretien pour l’Express, Yasmina Reza déclare : Je n'ai aucune prétention à l'universalité, je ne connais pas la vie "en général". On écrit avec des obsessions personnelles..La question de l’universalité reste donc à nuancer. Pourtant, la pièce met en scène des personnages en proie à des préoccupations universelles. Ils appartiennent certes à une classe aisée, issus de la bourgeoisie parisienne, mais illustrent malgré tout l'idée générale de la confrontation avec autrui. Dès lors, l’un des aspects fondamentaux du Dieu du Carnage est le traitement de la question des lois, qu’il s’agisse des lois judiciaires à proprement parler, de celles communément appelées de « vivre-ensemble » ou encore du sens de la justice propre à chaque personnage. En effet, chaque couple défend ou, au contraire, dévalorise son fils selon ses lois personnelles de la justice.

Véronique emploie d’ailleurs très justement le syntagme oxymorique de « logique passionnelle » qu’elle oppose à « l’art de vivre ». Il porte à lui seul toute la contradiction inhérente à l’être humain, tiraillé entre loi de la logique, rationnelle, et loi de la passion, sauvage.

La pièce montre à plusieurs niveaux que l’humain est par nature violent et primaire et que les règles arbitraires de politesse et de savoir-vivre ne peuvent pas empêcher le carnage. La parole amorcée en début de pièce par la déclaration juridique est supplantée par des actes de violence physique.

De là découle une certaine souffrance. C'est une thématique centrale de la pièce qui conforte son ancrage tragique : Véronique en est la principale démonstratrice dans son discours sur l'Afrique. Ses règles de savoir-vivre sont posées en rempart de la loi passionnelle et sauvage. C'est précisément ce que questionne la pièce : de ces deux lois, laquelle sera victorieuse ? On retrouve ici les questionnements d'Aristote sur la fureur et la pitié qu'une tragédie est censée susciter.