Carl Clauberg, né le à Wupperhof (appartenant maintenant à Leichlingen), mort le à Kiel, est un médecin nazi ayant mené des expériences sur les femmes des camps d'Auschwitz et Ravensbrück.
Biographie
Origine et formation
Carl Clauberg naît à proximité de Cologne d'un père coutelier, d'une famille modeste d'artisans des métaux. Pendant la Première Guerre mondiale, Clauberg sert dans un régiment prussien d'infanterie de ligne. En , il est fait prisonnier de guerre par les Anglais pour être libéré en .
À son retour, il reprend ses études, passe brillamment son Abitur et entame sa médecine. Son cursus universitaire le conduit à Kiel, puis à Hambourg et enfin à Graz. En 1925, la faculté de médecine de Kiel lui décerne le titre de docteur en médecine.
Carrière médicale Il devient médecin-assistant dans le service de gynécologie de l'université de Kiel dirigé par le professeur où il effectue des recherches sur les hormones sexuelles féminines.
En , il est à l'Université de Königsberg où il travaille sous la direction du professeur jusqu'en .
En 1937, il devient professeur de gynécologie à la faculté de Königsberg. Il mène de nombreuses expériences médicales sur des animaux, pour devenir une autorité internationale dans le domaine de la recherche hormonale. Il met au point le fameux « test de Clauberg » (test de grossesse par injection d'urine de la femme testée à la lapine immature, pour déceler l'action de la progestérone).
De 1940 à 1945, il est médecin-chef du service de gynécologie de l'hôpital des mineurs de Königshütte (Haute-Silésie). Il a de fréquents démêlés avec la direction de l'hôpital à cause de ses absences, mais il se retranche derrière le secret d'État, arguant qu'il est chargé de missions particulières. Il cumule d'autres fonctions de direction : service de gynécologie de l'hôpital Saint-Hedwig, toujours à Königshütte et d'une maison d'accouchements à Bielschowitz devenu .
Durant la Seconde Guerre mondiale, il effectue des expériences gynécologiques sur les déportées du camp de Ravensbrück et d'Auschwitz-Birkenau, pratiquant une stérilisation de masse par injection de produits caustiques sur les femmes juives et tsiganes.
Carrière politique et militaire En avril 1933, il rejoint les rangs du parti national-socialiste lorsque celui-ci parvient au pouvoir. Devenu un fervent militant, il est nommé SA-SanitätsSturmführer en 1933, et SA-Sanitäts-Obersturmführer (équivalent de médecin-lieutenant dans l'armée française) en 1937.
Son ascension est remarquablement rapide : en 1940, il est finalement Gruppenführer (équivalent de général de division dans l'armée française) dans la SS. Il reçoit l'insigne d'or du parti, décoration réservée aux militants nazis les plus méritants.
Durant la guerre, il est en contact régulier direct avec Heinrich Himmler à propos de la stérilisation de masse des femmes juives.
Après la guerre À la fin de la guerre, Clauberg tente de s'échapper vers l'ouest, mais dans le Schleswig-Holstein, il est capturé par les soviétiques le . En , il est condamné à Moscou pour crimes contre l'humanité à de prison.
Le , à la suite de l'accord Adenauer-Boulganine sur le rapatriement des prisonniers de guerre, il revient libre en Allemagne de l'Ouest. Devant la presse et la télévision, il se présente comme un martyr, professeur éminent de gynécologie et chercheur accompli dans le domaine du . Il exprime son souhait de trouver une secrétaire pour continuer ses recherches.
Il est aussitôt reconnu par des survivants des camps d'Auschwitz et Ravensbrück. Le , il est accusé par la justice allemande d' à des femmes juives et tziganes. Ce chef d'accusation a été choisi car la loi allemande ne permettait guère de l'accuser de meurtre ou crime contre l'humanité ; il a paru plus efficace de s'appuyer sur le témoignage de plus d'une trentaine de victimes survivantes.
En 1956, un débat éclate dans la presse pour savoir si Carl Clauberg peut conserver son titre de médecin en attendant le résultat de son procès. Le , le Comité international d'Auschwitz et les médecins détenus survivants d'Auschwitz font appel, dans une lettre ouverte, à l'opinion publique internationale pour demander à la médecine allemande de se désolidariser publiquement de Clauberg.
En , Carl Clauberg est radié de l'Association médicale allemande, sur la base de l'acte d'accusation du tribunal de Kiel. La chambre des médecins de la République Fédérale Allemande déclare alors :
Le , Carl Clauberg meurt dans sa cellule d'une crise cardiaque, quelques semaines avant l'ouverture de son procès.
L'homme thumb| Carl Clauberg "The beast" (1985), par le peintre expressionniste . Carl Clauberg est doté d'un physique ingrat : un corps puissant mais de petite taille (), surmonté d'une grosse tête de plus en plus chauve. Selon le témoignage d'Adélaïde Hautval, Clauberg est d'aspect ridicule : .
D'autres remarquent une apparence inquiétante ou une expression cruelle, ce qui n'a pas été une gêne pour la réussite de sa carrière. Ambitieux, Clauberg se comporte aussi en homme d'affaires avisé, en lien avec la firme pharmaceutique Schering-Kahlbaum.
Son rêve est de porter au plus haut sa position sociale et financière en devenant le directeur d'un gigantesque « Centre biologique » dit « La Ville des Mères ». Il propose un complexe de centres de maternité associés à un grand institut de recherches sur la reproduction humaine, et ce pour tout le . Il en pose les bases en 1944 à Königsdorf en Haute-Silésie mais ce projet est interrompu par l'avancée des troupes russes.
Selon Yves Ternon : .
Essais de stérilisation féminine à Auschwitz et Ravensbrück Contexte Lors de l'arrivée des nazis au pouvoir en 1933, la plupart des gynécologues et obstétriciens allemands adhèrent à leur programme de santé publique de natalité. Le Troisième Reich restreint étroitement le contrôle des naissances : l'objectif est d'obtenir des familles de quatre enfants. Au-delà, des médailles de bronze, d'argent et d'or récompensent les meilleures mères allemandes (l'or pour huit enfants). Cette politique démographique positive s'accompagne de mesures négatives pour réduire le nombre des inaptes, indésirables, et tous ceux des en particulier les Juifs et les Tziganes.
Une politique de stérilisation contrainte est mise en place dès concernant les patients d'une liste de neuf maladies dites héréditaires. En 1935, le mariage et toute relation sexuelle entre juifs et non-juifs sont interdits. En 1937, une stérilisation illégale (non promulguée par une loi) débute en visant les enfants roms et les bâtards de Rhénanie. Cette politique de stérilisation prend fin vers 1939, remplacée par une politique d'euthanasie qui ira jusqu'au génocide.
L'idée d'une stérilisation contrainte de masse des juifs apparait au début de 1941, lorsque la décision est prise de conquérir les territoires soviétiques, d'éliminer les populations juives qui s'y trouvent, mais aussi de les faire travailler. Le , Victor Brack écrit à Himmler :
Brack propose une méthode de « castration par rayons X », qui s'avère difficile à mettre en œuvre. Les autorités nazies et Himmler en particulier sont alors à la recherche du meilleur procédé de stérilisation massive, susceptible de stériliser le maximum de femmes juives en un minimum de temps.
Discussions préparatoires et prise de décision Lorsque la guerre éclate en 1939, Clauberg n'est pas mobilisé (il est officier de réserve) et poursuit ses recherches à Königshütte (aujourd'hui Chorzów en Pologne). Son domaine est la stérilité (aux deux pôles : le traitement de la stérilité et la stérilisation). Dès 1940 il est relation avec Heinrich Himmler et lui fait part de ses projets. Clauberg mène des expérimentations animales de stérilisation par injection intratubaire (directement dans les trompes) d'une solution de formaldéhyde, ce qui provoque une inflammation de la muqueuse tubaire, puis une sclérose cicatricielle entrainant obturation des trompes et stérilité.
Son idée est une méthode non chirurgicale, le produit doit être introduit par le col de l'utérus, mais pour cela il faut un produit radio-opaque servant de porteur au formol afin qu'un contrôle radiologique des trompes soit possible. Clauberg choisit un produit de la Schering-Kahlbaum, une préparation de sulfate de baryum.
En , il parvient à convaincre Ernst-Robert Grawitz, médecin-chef de la SS, qui demande à Himmler de fournir une dizaine de femmes afin que Clauberg puisse poursuivre ses recherches. Les négociations s'étendent sur un an. Himmler propose des détenues de Ravensbrück, mais Clauberg préfère celles d'Auschwitz pour des raisons de proximité par rapport à ses recherches menées à Königshütte.
En , Clauberg adresse alors directement à Himmler un projet détaillé. Pour le séduire, Clauberg parle aussi d'expérience de nutrition et de ferme expérimentale sur les questions de stérilité, car Himmler est ingénieur agronome de formation et féru de diététique.
Deux mois plus tard, une conférence du plus haut niveau a lieu les 7 et au Quartier général du Führer de Berlin. Elle réunit outre Clauberg et Himmler, Richard Glücks, inspecteur général des camps de concentration, et Karl Gebhardt, médecin personnel d'Himmler. Il est décidé, sous le sceau du secret, que le camp d'Auschwitz est mis à la disposition de Clauberg comme station de recherches (sujets d'expériences et tout matériel nécessaire).
Le , Rudolf Brandt écrit à Clauberg pour lui demander, de la part d'Himmler, de préciser le délai nécessaire pour la stérilisation de mille juives, les juives elles-mêmes n'en devant rien savoir. Himmler va même jusqu'à proposer un en enfermant une juive avec un juif.
Mise en place Clauberg arrive à Auschwitz le pour s'entretenir avec Rudolf Höss, commandant du camp et lui exposer ses besoins. Il sera assisté par le médecin-chef du camp, Eduard Wirths. Il débute ses expérimentations en automne 1942, d'abord sur quelques femmes dans le bloc 30 du camp des femmes d'Auschwitz-Birkenau. vignette|upright=1.3|Le bloc 10 ou bloc Clauberg, à Auschwitz en 2008. Clauberg trouve que le bloc 30 n'est pas assez moderne et choisit un autre bloc pour installer les femmes et le matériel. En , les expériences s'effectuent dans le bloc 10 aménagé du camp des hommes (Auschwitz I). Le bloc 10 est désigné comme « Construction d'un service de radiologie, laboratoire du Professeur Clauberg » ou « bloc Clauberg ».
Le bloc 10 abrite en permanence 200 à qui y restent plusieurs mois. Clauberg exige un secret absolu. La plupart des femmes sont sélectionnées dès leur arrivée en train, selon des critères précis : en âge de procréer, plutôt déjà mère (preuve de fécondité), en bonne santé, avec des menstruations régulières. Il s'agit de femmes surtout juives et tsiganes provenant de quatorze pays d'Europe, dont des françaises, belges, hollandaises, slovaques et allemandes.
Le bloc 10 est surveillé par deux femmes SS le jour et verrouillé la nuit. Les femmes sont installées au premier étage sur des lits à trois niveaux dans deux salles aux fenêtres closes par des planches clouées. Les laboratoires et salles d'expérimentations se trouvent au rez-de-chaussée.
La méthode Clauberg Dans la politique globale nazie de stérilisation de masse des races dites inférieures, Clauberg invente une méthode qui porte son nom, la méthode Clauberg, qui consiste à injecter dans l'utérus des produits corrosifs. Himmler ayant insisté sur le fait que les femmes doivent être stérilisées à leur insu, les victimes ignorent l'objectif et le but de l'expérience, ainsi que la nature des produits injectés. Clauberg apporte avec lui sa petite fiole de produit toxique et veille jalousement sur le secret de sa composition.
Une des versions circulant chez les détenues est qu'il s'agit d'insémination artificielle, Clauberg l'ayant peut-être déclaré à quelques-unes de ses victimes. Le bloc 10 vit dans un , comparé par la survivante Génia Obœuf à la « nef des fous ».
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