La politique spectacle est une expression à connotation péjorative désignant une tendance sociétale née à la fin du caractérisée par une surexposition médiatique des personnalités politiques, jusque dans la communication des faits et gestes de leur vie privée. La notion de « politique spectacle » est intrinsèquement liée à celle de propagande et, comme telle, elle est très ancienne. La pyramide de Khéops, par exemple, peut être considérée comme un phénomène de « politique spectacle », à la gloire du pharaon. Toutefois, lexpression « politique spectacle » renvoie directement à deux phénomènes, survenus l'un et l'autre au et étroitement liés : le développement des médias de masse, en premier lieu, dans les années 1960, celui de la télévision, qui entretient un sentiment de proximité entre les citoyens et leurs élus ; les évolutions de la démocratie, en particulier l'apparition, à la même époque, du suffrage universel, lequel oblige les élus à adopter un mode de communication mettant en scène certains aspects intimes de leur personnalité afin d'entretenir ce sentiment de proximité.
Cette page aborde donc la question de la « politique spectacle » à la fois sous l'angle de l'évolution de la vie politique et celui du développement des médias de masse et de leur impact sur l'ensemble de la société depuis l'après-guerre.
Rapport à la propagande L'expression « politique spectacle » est un mot-valise composé de deux mots : politique vient des mots grecs : polis, cité, politikos, cadre général d'une société organisée et développée, politeia, constitution, fonctionnement d'une communauté, d'une société, politikè, art de pratiquer le pouvoir ; spectacle vient des mots latins : spectaculum, aspect, spectare, regarder (attentivement).
L'expression « politique spectacle » renvoyant à la façon dont la politique est conçue et organisée de manière à être regardée, elle relève directement de la notion de propagande.
Problème de la définition Il est difficile de donner une définition précise de l'expression « politique spectacle » du fait que : les modes de propagande évoluent considérablementJacques Ellul, Histoire de la propagande, PUF, , 1967. Pages 5 et 6 ; la vie politique elle-même est en constante et rapide évolution.
Il importe donc de rappeler brièvement les principaux traits de cette double mutation. Évolution des modes de propagande
La propagande se manifeste par toutes sortes de signaux et dispositifs servant à symboliser et valoriser un pouvoir ou une idéologie, ceci sur des modes discursifs (rhétorique), sonores (ex : hymne national) et surtout visuels : une gravure reproduite en grand nombre (ex : la représentation du visage d'un empereur sur une pièce de monnaie), une cérémonie (ex : le sacre d'un roi), la représentation peinte ou sculptée d'un monarque en tenue d'apparat (ex : le portrait de Louis XIV en costume de sacre)… Les choix esthétiques véhiculent également des idéologies : en peinture (ex : le baroque, expression de la Contre-réforme), en architecture (ex : la tour Eiffel, symbole de la révolution industrielle) ou en urbanisme (ex. les boulevards haussmanniens, représentatifs du libéralisme économique).
Du au , l'art officiel constitue le principal vecteur de propagande. Retenons surtout deux caractéristiques : l'apparat : pour faire impression, les peintures prennent des dimensions « spectaculaires » ; le révisionnisme : pour satisfaire les attentes des commanditaires, les artistes prennent certaines « libertés » par rapport au réel. Le tableau Le Sacre de Napoléon, peint par Louis David en 1807, est un bon exemple de cette double tendance.
À la fin du et au début du se produisent trois événements majeurs qui bouleversent les techniques de propagande : la photographie et le cinéma représentent mécaniquement le réel et entretiennent un sentiment d'objectivité ; ils sont reproductibles, on peut en faire des copies et les diffuser largement ; à la suite des avancées conjointes de l'alphabétisation et de la mécanisation (rotatives), la presse écrite se développe : l'information devient à la fois un marché et une source de forte influenceEn 1890, Le Petit Journal, qui est (avec Le Petit Parisien, Le Matin et Le Journal) l'un des quatre plus grands quotidiens français, tire à un million d'exemplaires. ; la radio, au lendemain de la Première Guerre mondiale fait pénétrer la voix d'un émetteur dans les domiciles de milliers puis des millions de récepteurs.
Ces facteurs modifient en profondeur la façon dont les hommes politiques s'adressent à des masses d'individus. Évolution de la vie politique
Cinq grands moments dans l'histoire vont conduire les politiciens à vouloir davantage influencer et convaincre les électeurs (à force de rhétorique et de mises en scène) qu'à se mettre à leur écoute et les représenter.
Au , soucieux de conférer à la république de Florence la force politique qui lui manque… à une période où elle domine pourtant le monde des arts et celui de l’économie et jugeant naïve l'idée du « bien » en politique, Machiavel promeut l'idée d'''efficacité pour le bien de la nation. Inventeur de l'« homme politique », il annonce la realpolitik et les discours gestionnaires qui confèrent aux politiciens contemporains l'image d'hommes détachés et désintéressés, voire cyniques. durant la seconde moitié du , la révolution industrielle et l'urbanisation transforment la société occidentale, ce qui contraint les philosophes des Lumières, notamment les Français Montesquieu et Rousseau, à ériger la politique en débat. Plus pragmatiques, les Anglais, notamment Adam Smith, font de l'économie une science. Aux États-Unis et en Europe, la bourgeoisie d'une part accroît son pouvoir économique du fait de la révolution industrielle, d'autre part prend le pouvoir politique, au terme de deux révolutions. La démocratie parlementaire est instituée et les élus sont censés être les « représentants du peuple », porter sa parole après l'avoir consulté. Au , alors que se développent les nationalismes et que, dans les pays industrialisés, l'État prend la forme d'un appareil centralisé régissant les individus, deux penseurs estiment que le système de la démocratie parlementaire est biaisé : le Français Alexis de Tocqueville et l'Allemand Karl Marx. Le premier considère qu'elle risque de dégénérer, de basculer en « tyrannie de la majorité » sous l'effet de la règle de la majorité qui veut que, par le vote, la décision soit celle du plus grand nombre, alors que le vote traduit des divergences d'intérêt, qui sont masquées par le concept dintérêt général. Marx souligne ces divergences, qu'il conceptualise par l'expression lutte des classes. Il considère que la bourgeoisie étant la classe économiquement dominante, elle utilise le mandat politique pour convaincre ses électeurs, de sorte que les décisions prises servent en fait ses propres intérêtsJacques Ellul, Autopsie de la révolution, 1969. La porte est ainsi ouverte à la démagogie et à de nouvelles formes de propagande, notamment au moyen de la presse. De fait, la bourgeoisie maîtrise tous les pouvoirs : l'économique, le politique et la presse, étant propriétaire des premiers journaux. Elle maîtrise parfaitement l'appareil d'État (censure, police, justice…) et dispense toutes sortes de discours de justification par lesquels elle parvient à désamorcer toutes les oppositions et conserver ses pouvoirsJacques Ellul, Métamorphose du bourgeois, 1967. Le est celui des conflits idéologiques en premier lieu celui du socialisme et du capitalisme qui divise la planète tout entière à travers le phénomène de la guerre froide et la lutte pour le leadership mondial entre les États-Unis et l'URSS. Durant les années 1930, les Français Jacques Ellul et Bernard Charbonneau considèrent que ces idéologies ont en commun une autre idéologie, qui n'est pas directement ressentie comme telle : le productivisme. En 1962, dans son livre PropagandesPropagandes, Jacques Ellul, 1962, Ellul affirme qu'à la « propagande politique » s'ajoute une autre forme de propagande, la « propagande sociologique » dans laquelle les médias jouent un rôle essentiel. Durant l'après-guerre, la télévision se répand à travers le monde. Le début du voit l'émergence du concept d'ère post-vérité, notamment à partir de 2016, date du référendum conduisant à la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne et de l'élection du milliardaire Donald Trump à la Présidence des États-Unis. Une majorité de commentateurs notent une dérive populiste et une propension des leaders à énoncer quantités de contre-véritésLes médias dans l’ère « de la politique post-vérité », Luc Vinogradoff, Le Monde, 13 juillet 2016 et la rédactrice en chef du Guardian voit dans ce virage une conséquence de la « révolution numérique » : « À l’heure du numérique, il n’a jamais été aussi facile de publier des informations mensongères qui sont immédiatement reprises et passent pour des vérités. (…) Au lieu de renforcer les liens sociaux, d’informer ou de cultiver l’idée qu’informer est un devoir civique et une nécessité démocratique, ce système crée des communautés clivées qui diffusent en un clic des mensonges les confortant dans leurs opinions et creusant le fossé avec ceux qui ne les partagent pas »How technology disrupted the truth, Katharine Viner, The Guardian, 12 juillet 2016. Traduction en français : Comment le numérique a ébranlé notre rapport à la vérité, Courrier international, 9 septembre 2016.
Définition sommaire Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, l'expression « politique spectacle » peut être définie comme « l'ensemble des différentes façons dont la politique « se donne à voir » (ou « est donnée à voir » par les médias) depuis l'avènement de la télévision ».
De fait, ce medium rassemble à lui seul quatre caractéristiques de la propagande que l'on trouvait jusqu'alors séparément dans différents médias : rhétorique du discours ; mise en scène visuelle ; mise en scène sonore ; accès « direct » et « en direct » au domicile du « propagandé »La Télévision et ses influences, Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet (dir.), De Boeck, collection Medias recherches, 2003.
Plasticité du concept Il est toutefois impossible de définir plus précisément la « politique spectacle ». Car même lorsqu'on traite le phénomène depuis seulement l'après-guerre, l'expression prend des significations extrêmement diverses au fil des sept dernières décennies (voir infra : Histoire).
Les principaux facteurs qui lui confèrent sa plasticité sont : l'évolution de la vie politique internationale : la fin de l'affrontement est-ouest et l'affaiblissement des discours idéologiques (mouvement de dépolitisation) ; la généralisation du libéralisme et la montée en puissance des discours gestionnaires, tous axés sur la croissance économique ; le développement de la technocratie, qui conduit les politiques à dépendre de plus en plus des experts ; l'évolution de la télévision : elle n'est plus le monopole du secteur public et s'ouvre au secteur privé ; les chaînes, avec les satellites et le numérique, se multiplient et sont diffusées dans le monde entier ; le progrès technique : les nouvelles technologies de l'information et internet relativisent l'influence de la télévision ; la « révolution numérique », d'une manière générale, bouleverse les cadres sociétaux traditionnels ; la multiplication des leaders d'opinion : la presse en ligne vient concurrencer la presse traditionnelle ; aux journalistes professionnels s'ajoutent les blogueurs, dont certains bénéficient d'une forte audience ; un nouveau type de presse écrite émerge, la presse people, qui contribue à rabaisser la valeur de la politique ; l'évolution de l'image des hommes politiques dans les médias : leurs apparitions chroniques dans des émissions de variété ; leur usage croissant de la langue de bois ;