thumb|La culture du pavot à opium en hectares entre 1994 et 2016 en Afghanistan UNODC and illicit crop monitoring Les rapports annuels de l'UNODC sur la production d'opium en Afghanistan. La narco-économie en Afghanistan désigne l'ensemble des activités liées à la culture, à la transformation et au trafic de drogue dans ce pays. Au cœur du « Croissant d'or », l'Afghanistan est un des principaux producteurs de produits stupéfiants au monde (opium et haschich) et une plaque tournante du narcotrafic en Asie.

L’opium fait vivre plus de 2 millions d’Afghans et génère des recettes estimées à 2,5 milliards de dollars américains, soit 35 % du PIB de l'économie de l'Afghanistan en 2005 Sénat, Rapport d'information n 339, session 2004-2005. En 2009, on y estime à 1,6 million le nombre de personnes impliquées dans ce secteur d'activité.

Causes historico-géographiques du développement de la culture du pavot Plus encore que le terreau économique de sous-développement et l’instabilité politique qui en découle, l’isolement géographique ou politique de l’Afghanistan crée des conditions favorables à la culture du pavot.

Isolement géographique thumb|200px|L'Afghanistan, pays enclavé et montagneux. L’Afghanistan est, avant tout, enclavé géographiquement puisqu’il est dépourvu de rivage maritime et que, dans le contexte régional asiatique, son territoire est très mal desservi par les grandes voies de communication (les autoroutes, canaux, chemins de fer sont quasi inexistants). Mais cet enclavement n’a pas toujours été synonyme d’isolement géographique : sa localisation à l’ouest de l’obstacle majeur que constitue la chaîne de l’Himalaya a longtemps consacré ce pays en tant que carrefour des célèbres routes de la soie mais aussi celui des grandes invasions. La découverte et l’utilisation des grandes routes commerciales maritimes à partir du sonna le glas de l’Afghanistan en tant que carrefour commercial. L’importance stratégique de sa localisation a aussi déterminé le rôle d’État tampon que l’Afghanistan allait jouer lors des rivalités russo-britanniques du « Grand Jeu » au .

Isolement politique thumb|left|200px|Abdul Rahman Khan. À cet enclavement géographique s’ajoute une « tradition » afghane de l’isolationnisme politique qui aggrave la situation du pays. Cette tradition remonte aux origines de l’Afghanistan comme État-nation avec le roi afghan Abdul Rahman qui, conscient des tentations impérialistes russes et anglaises sur son pays, accepta les frontières et le rôle d’État tampon de l'Afghanistan entre l'Empire russe et les Indes britanniques. Abdul Rahman parvint à mener adroitement une politique de neutralité et d’isolationnisme face aux rivalités russo-britanniques, en acceptant toutefois les armes et les aides britanniques pour mener à bien ses propres prétentions sur le territoire afghan.

Les extrêmes difficultés d’acheminement que présente le relief montagneux afghan avaient pourtant un avantage stratégique évident pour Abdul Rahman qui estimait que l’invasion de son pays n’en serait que plus coûteuse et difficile pour ses rivaux occidentaux si aucune voie de communication n’existait pour faciliter l’invasion. Il décida alors de sacrifier consciemment le développement économique de l’Afghanistan afin de le préserver des convoitises étrangères en optant pour une politique de sous-développement délibéré ce qui acheva de transformer un ancien carrefour majeur des invasions et des échanges commerciaux en une « antiroute »M.Z. Ispahani, Roads and Rivals : the Politics of Access in the Borderlands of Asia, London, I.B. Tauris & Co Ltd Publishers, 1989, p. 99., selon l’expression de Mahnaz Z. Ispahani dans son ouvrage sur Les Politiques de l’accès aux frontières des pays asiatiques.

thumb|left|Caricature de 1878 représentant l'émir afghan Shir Ali Khan entouré de ses « amis » l'ours russe et le lion britannique pendant la politique du « Grand Jeu ».

Cette inaccessibilité eut des conséquences déterminantes sur l'orientation politique du pays. Elle empêcha aussi l’Afghanistan de combler son enclavement géographique par une accessibilité du point de vue des communications. Pourtant, la stratégie d’Abdul Rahman, reprise par ses successeurs, se révéla très efficace contre l’occupant soviétique : l’Armée rouge souffrait terriblement de ces conditions difficiles d’accès dans le pays, ce que les moudjahidines tournèrent en avantage.

Cet isolationnisme eut une autre conséquence importante : il ne permit pas la construction d’un véritable État-nation afghan, car cet isolement a empêché l’intégration des multiples ethnies afghanes dans un espace national commun ; espace qui est toujours actuellement en quête d’unité politique.

La longue instabilité politique et le sous-développement économique qui ont découlé de cet isolationnisme ont favorisé l’émergence de l’Afghanistan en tant que producteur majeur d’opiacés illicites dans les années 1990, croissance qui se poursuit jusqu’aux années 2000. En effet, selon Pierre-Arnaud Chouvy, l’Afghanistan est un parfait point d’équilibre entre inaccessibilité et accessibilité, car si l’isolement géographique de la région de production est nécessaire pour pratiquer une activité illicite, une accessibilité minime est nécessaire pour le commerce des produits. L’Afghanistan est une « antiroute » que Chouvy définit comme tel :

thumb|right|Deux chars soviétiques abandonnés par l'Armée rouge, près de la base aérienne de Bagram, durant leur retraite.

En bref, la position géographique de l’Afghanistan aura déterminé la place de ce pays en tant qu’une des principales plaques tournantes mondiales de la production de drogues illicites. La position géographique a fait de ce pays un enjeu stratégique pour les grandes puissances du , ce qui a déterminé son sous-développement économique, son enclavement et ses frontières ethniquement peu homogènes. Ce sont ces trois facteurs qui font de l’Afghanistan une parfaite « antiroute » idéale pour les trafics illégaux dans les années 2000.

Selon Chouvy, la responsabilité de cet état de fait en revient aux grandes puissances qui ont créé des frontières favorisant le trafic :

Importance des « seigneurs de guerre » et du « lien ethnique » thumb|right|200px|Lors de sa constitution en tant qu'État tampon, les frontières de l'Afghanistan ont été fixées arbitrairement, de sorte qu'elles répartissent, sur plusieurs États, les différentes ethnies afghanes.

Les liens tribaux L’utilisation du lien ethnique, linguistique et religieux, permet le passage de la drogue, comme nous l’indique Farhad Khosrokhavar :

Malgré la présence des États-Unis et de leurs alliés, ce vaste réseau économique, fait d’alliances familiales, tribales et religieuses, se moque des frontières entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran et constitue des « ethnies-relais »Farhad Khosrokhavar, L'Afghanistan abandonné aux mains des seigneurs de guerre, Le Monde diplomatique, octobre 2004. qui prennent en charge le trafic illégal de drogue, mais aussi de personnes (dont les terroristes d’Al-Qaïda) au nez et à la barbe des forces armées afghanes ou alliées.

La puissance de l'État demeure faible, et le président afghan Hamid Karzai essaye, tant bien que mal, de maintenir une coalition, autour de lui, entre les différents chefs religieux et les seigneurs de guerre. Les chefs tribaux n’ont d’ailleurs qu’une fidélité de façade envers ce gouvernement de Kaboul, ils sont la plupart du temps mus par l’appât du gain, par l’ambition ou parce qu’ils sont obligés de jouer le jeu imposé par les troupes alliées.

Les seigneurs de guerre thumb|200px|Investiture d'Hamid Karzai en tant que président de la République islamique d'Afghanistan, en 2004. Depuis l’intervention militaire des États-Unis et de leurs alliés en 2001 contre le régime taliban, le pouvoir est remis petit à petit, par les Nations unies, entre les mains d’un gouvernement afghan démocratiquement élu. Ainsi la Constitution adoptée le par l’Afghanistan, établit une nouvelle « république islamique d’Afghanistan » et institue un régime présidentiel et un Parlement composé d’une assemblée élue au suffrage universel et d’un Sénat. Le , les premières élections législatives eurent lieu mais, de par la fragmentation ethnique et religieuse afghane, aucune majorité n’a pu être dégagée et aucun parti fort n’a émergé.

Dans un pays qui reste encore largement sous-développé du point de vue des communications et toujours soumis aux lois tribales, on peut s’interroger sur le pouvoir réel de cette autorité centrale. Ce nouveau régime a, dans de nombreuses régions tribales, peu ou pas d’autorités. Particulièrement le long de la ligne Durand (frontière pakistano-afghane), où cette frontière de est extrêmement perméable et donc propice aux trafics en tout genre : « les itinéraires du narcotrafic y sont d’ailleurs parmi les plus denses du monde ».

L’État afghan et le gouvernement central n’existent, et n’ont véritablement d’influence, qu’aux alentours de Kaboul. Après la banlieue de la capitale, on ne trouve plus que des « seigneurs de guerre » qui gouvernent comme des monarques absolus, prélevant taxes et impôts et se faisant forts de ne pas respecter les décisions du gouvernement central. L’affaiblissement de l’État et le pouvoir des seigneurs de guerre sur le pays ont provoqué une crise économique ; le sociologue Farhad Khosrokhavar présente ainsi cet exemple :

Culture du pavot thumb|Soldat de l'US Army devant un champ de pavot en 2005. Le pavot est une plante très résistante capable de pousser sur des terrains arides, d’où l’intérêt pour les fermiers afghans, qui doivent faire face à des périodes de sécheresse, de s’adonner à cette culture. Elle leur rapporte également plus que les cultures traditionnelles.

Un fermier reconnaît en 2003 que sur un jerib de terre il peut ainsi obtenir de 850 à de blé qui lui rapportent , au lieu de d'opium qui lui rapportent , mais que l'opium exige beaucoup plus de travailAllix, Stéphane, Afghanistan, aux sources de la drogue, Ramsay, 2003, Paris.

Selon les experts de l'UNODC, 10,3 % de la population afghane est impliquée dans la culture du pavot. Les graines de pavot sont semées en automne avant l’arrivée de la neige. Les premières pousses font en général leur apparition au printemps, bien que différents facteurs entrent en ligne de compte tels que la variété de pavot planté ainsi que l’altitude. Arrivées à maturité, les capsules de pavot sont incisées permettant à la sève de l’opium de s’écouler. Au contact de l’air, l’opium se durcit et est collecté le lendemain matin par les cultivateurs. Une fois l’opium récolté, il est transformé en morphine base via un procédé relativement simple qui consiste à dissocier la morphine des éléments végétaux contenus dans la pâte d’opium : il suffit de chauffer l’opium dans de l’eau et d’y ajouter, par exemple, de la chaux. Le produit obtenu n’a pas d’odeur et pèse un dixième du poids de l’opium d’origine, ce qui le rend plus facile à dissimuler. L’anhydride acétique servira à la conversion de la morphine-base en héroïne. L’anhydride acétique est ce qu’on appelle un précurseur chimique qui est également utilisé dans la fabrication de cassettes vidéo ou encore de fibres textiles. En Afghanistan, le précurseur n’a pas été légalisé, ce qui fait qu’une grande quantité de ce produit chimique doit être introduite clandestinement dans le pays.

Explosion de la culture du pavot dans le sud, conflit avec les talibans et lutte contre le trafic vignette|gauche|Production d'opium entre 2005 et 2007. On note une forte baisse dans les régions du nord et une augmentation dans celles du sud. vignette|Situation durant l'année 2008 au niveau sécuritaire et de la production d'opium.