La blanchité est le statut social, effectif ou perçu, des personnes identifiées comme dans leur société.
Ce néologisme, traduit de l'anglais , également sous les formes blanchitude ou blancheurFrantz Fanon, dans Pierre Bouvier, Fanon, éd. Universitaires, Paris, 1971, p. 7, est devenu en usage dans la recherche en sciences sociales au début du . Depuis, il est utilisé pour décrire un ensemble de concepts interdisciplinaires utilisés en sciences politiques, sociologie, droit, histoire, et plus particulièrement par la théorie critique de la race, les études postcoloniales, les études de genre, les études culturelles, et dans certaines analyses sur la construction socioculturelle.
Ainsi, la notion de blanchité peut décrire : un mode de problématisation des rapports sociaux de race ; l’hégémonie sociale, culturelle et politique blanche à laquelle sont confrontées les minorités ethnoraciales ; ou encore, aux États-Unis d'Amérique, un ensemble d'éléments considérés caractéristique des Blancs américains. On parle alors de pour les pays anglophones ou « » pour les pays lusophones.
Étymologie vignette|La chercheuse a été une des premières chercheuses à utiliser le terme en sciences sociales, au début du . L'usage universitaire contemporain du concept de ou renvoie aux anglophones..
Le terme est la traduction du terme anglais . Cette traduction a commencé à être utilisée en sciences sociales en langue française, avec la notion sociétale développée dans cet article, entre la fin du Philosophie et droits de l'homme : actes de la 5ème Semaine philosophique de Kinshasa du 26 avril au 1er mai 1981, Faculté de Théologie Catholique de Kinshasa, 1982, p.57 : . et le début du ; l'invention de ce terme dans le champ de la recherche est parfois attribuée à la chercheuse (1956-) en 2002, dans le cadre de ses travaux en études féministes et afro-américaines pour l'Université d'État Wright (Ohio) et Université Toulouse-Jean-Jaurès)Léonora Miano, L'Opposé de la blancheur : réflexions sur le problème blanc, 2023, Le Seuil : .Ezekiel, Judith. "‘’La Blanchité’’ du mouvement des femmes américain." Conférence internationale «Ruptures, résistances et utopies». Université de Toulouse le Mirail. , 2002.. Ezekiel préfère ce dernier terme à « blanchitude », puisque celui-ci consisterait en « une affirmation de ce qui serait positif dans une culture « blanche », ce qui est parfaitement contradictoire avec le concept [de whiteness] ». En effet, selon Judith Ezekiel, blanchitude renverrait à négritude, le mouvement littéraire et artistique des années 1920-1940 cherchant à valoriser les aspects positifs de la culture ou de l'identité noire, modèle sur lequel s'est ensuite basée la philosophe spécialiste du féminisme Marie-Josèphe Dhavernas pour créer le mot de « féminitude » en 1978, pour « désigner ce féminisme qui valorisait une soi-disant « nature » féminine (qu'on a plus tard appelé différentialisme ou essentialisme) ». Le terme de blanchitude effacerait, par le renvoi à la négritude, le caractère asymétrique des rapports et le statut hégémonique du « whiteness ».
Définitions Dans son livre dédié au concept, le sociologue britannique Steve Garner définit la blanchité comme l’hégémonie sociale, culturelle et politique blanche à laquelle sont confrontées les minorités ethnoraciales, aussi bien qu’un mode de problématisation des rapports sociaux de race.
Dans ses recherches, Maxime Cervulle pense que, le concept de blanchité ne renvoie pas à un type corporel, ni à une origine définie, mais à un construit social aux modalités dynamique par lesquelles, en certains contextes socio-historiques, certains individus ou groupes peuvent adhérer (selon un processus d'allo-identification) ou adhérer (selon un processus d'auto-identification) à une identité "blanche" socialement gratifiante Histoire vignette|L'écrivaine Toni Morrison est une des pionnières de l'étude de la blanchité.
Une des autrices pionnières des whiteness studies est l'écrivaine afro-américaine Toni Morrison (1931-2019) qui, dans , publié en 1992, réalise une méta-analyse critique de l’expression de la « blanchité » et du « blackness » dans la littérature canonique américaine dont les auteurs sont « Blancs ». Elle y présente la blanchité () comme une construction sociale occidentale.
En 1993, la sociologue féministe Ruth Frankenberg publie son livre White Women, Race Matters: The Social Construction of Whiteness (1993), qui analyse le discours de femmes « blanches » qu’elle a interviewé de 1984 à 1986. Elle conclut notamment que la race est un élément modeleur de la vie des femmes blanches tout comme de celle des femmes noires.
Dans son ouvrage Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias (2013), le spécialiste des cultural studies Maxime Cervulle. utilise le terme de « blanchité » dans sa présentation de la généalogie des whiteness studies. Il y rend notamment compte des débats, dont l'opposition en son sein entre les approches inspirées du marxisme (, ) et celles inspirées des théories féministes (Ruth Frankenberg, Peggy McIntosh).
Parmi les auteurs antécédents, masculins : W. E. B. Du Bois (1868-1963), James Baldwin (écrivain) (1924-1987), Theodore W. Allen (1919-2005). Parmi les autres auteures féministes dénonciatrices de la blanchité : Ruth Frankenberg (1957-2007)...
En France Limites de l'universalime républicain vignette|La militante antiraciste Rokhaya Diallo a travaillé au débat public en France sur les limites de l'universalisme républicain.
L'idéologie officielle de la République française est l'universalisme républicain, dont les limites ont fait l'objet de critiques.
Les auteurs antiracistes Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau, dans leur ouvrage , affirment ainsi qu'il s'agit d'une arme doctrinale à laquelle on a assigné trois fonctions principales : refouler l’histoire du colonialisme français, maîtriser le roman national et présenter le racisme comme un objet lointain, étranger, obsolète, sans aucune réalité ni actualité dans la France d’aujourd’hui.
Le racisme est un système qui crée des inégalités dans la société française, comme l'a conclu l'enquête Trajectoires et Origines en 2021 : , au détriment des personnes https://books.openedition.org/ined/996.
Selon plusieurs auteurs antiracistes comme Rokhaya Diallo, pour mettre fin au racisme, on doit l'étudier, et pour cela le nommer, en désignant les différentes groupes sociaux concernés, qu'ils soient minorisés ou majoritairesRokhaya Diallo, Racisme, mode d'emploi, p. 178 : . Ainsi, pour observer et problématiser dans la société française les rapports sociaux racialisés, la majorité appelée doit être étudiée et sa blanchité, caractérisée.
Apparition du terme dans le champ politique vignette|L'essayiste anticolonial Frantz Fanon est un des pionniers de la réflexion en langue française sur la caractérisation de la blanchité. En 1952, Frantz Fanon, psychiatre révolutionnaire anticolonial martiniquais et algérien, en parle quand il dit "Le blanc est enfermé dans sa blancheur" dans son ouvrage Peau noire, masques blancs.
En 2005, à la suite des révoltes des quartiers populaires, en réaction aux meurtres de Zyed Benna et Bouna Traoré, aux votes au sein du parlement français d'une loi polémique faisant la promotion des bienfaits de la colonisation française, et de l'Incendie de l'hôtel Paris-Opéra ou résidaient de nombreuses personnes précaires et de l'immigration post-coloniale, enclenche une nouvelle séquence.
C'est la création d'organisations politiques ayant à vocation de défendre les droits des personnes racisées ou issues de l'immigration post-coloniale, comme le Parti des indigènes de la République (PIR) ou le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) qui porter une discours d'analyse politique assumant de nommer le groupe majoritaire comme "Blanc". On peut se rappeler une citation de Houria Bouteldja sur le plateau de Ce Soir ou Jamais, affirmant :
"On met toujours la focale sur les quartiers populaires […] en déficit de connaissances, de conscience politique, il faut les éduquer, etc. et on occulte complètement le reste de la société et ses privilèges […] et moi, j'ai envie de dire : c'est le reste de la société qu'il faut éduquer, […] c'est le reste de la société occidentale, enfin de ce qu'on appelle, nous, les souchiens , les Blancs, à qui il faut inculquer l'histoire de l'esclavage, de la colonisation… […] la question de l'identité nationale, elle doit être partagée par tout le monde et c'est là qu'il y a un déficit de connaissances.
Dans son livre, La mécanique raciste (2007) Pierre Tevanian y consacre un chapitre éponyme. Dans son ouvrage, il explique que le racisme est un système conceptuel, de perceptions et d'affects. Il propose également une réflexion critique sur le fait d'être blanc. Il nous explique qu"être blanc ce n'est pas une affaire de couleurs de peau [...] mais plutôt : de ne pas être identifiée comme noir(e), arabe, asiatique ou musulman(e) - bref, ne pas porter certains stigmates" ; "Être blanc, c'est avant tout ne pas subir la discrimination comme la subissent les non-blanc(he)s la subissent" [C'est] un rang social" Cela nous renvoie encore à l'idée de construit social abordé par Maxime Cervulle.
Émergence du terme dans la recherche vignette|Le chercheur Éric Fassin en 2019.
La question blanche apparait également autour des années 2005 dans le champ de la recherche.
Une nouvelle période que l'on peut résumer avec un extrait du texte introductif de l'anthologie De la question sociale à la question raciale sortie en 2006 d'un ensemble chercheur-ses et dirigé par Éric Fassin et Didier Fassin :
On observe deux journées d'études en février et octobre, respectivement à l'École normale supérieure de Paris et à l'École des hautes études en sciences sociales. C'est une nouvelle séquence avec comme prémisse les tensions raciales autour du vote de la loi portant sur les signes religieux à l'école. Elle-même réaction à succession de polémiques ou affaires lié aux ports du hijab dans certains espaces. Et cette attention portée sur les corps des femmes musulmanes rappellent les cérémonies de Dévoilement forcés en observant les traces historiques de l'histoire coloniale française.
Le concept de blanchité est également abordé dans l'anthologie dirigé par Sylvie Laurent et Thierry Leclère, De quelle couleur sont les blancs ? Des "petits blancs" des colonies au "racisme anti-Blancs" sortie en 2013.
En 2018, Mathilde Cohen et Sarah Mazouz organisent une journée d'études portant sur « La condition blanche. Réflexion sur une majorité française » à École des hautes études en sciences sociales à Parisvoir le programme.
En 2019, Magali Bessone organise une autre journée d'étude intitulée « Whiteness Studies : Réflexion sur un rapport social » à l'université Paris-1 SorbonneVoir le programme.
Apparition du terme dans la littérature, les arts, le spectacle vivant francophone
En 2019, l'humoriste Fary commence son discours introductif à la Cérémonie des Molières, par un sarcastique "Salut les Blancs !"..
En 2023, Léonora Miano aborde le sujet dans son livre sur la blancheur. Elle donne des interview ou elle définit la blancheur ou blanchité comme une modalité du pouvoirhttps://www.youtube.com/watch?v=2q2hO4r89U0&t=120s sur France Culture.
En Belgique Depuis 2019, il y a le compte SansBlancDeRien qui aborde les questions antiracistes. Estelle Depris, est une créatrice de contenus et formatrice en éducation antiraciste. Elle cherche à transmettre des clés de compréhensions du racisme systémique et de la blanchité.
Un livre reprenant ses 5 années de travail sur la question antiraciste et la blanchité sort en : Mécanique du privilège blanc.
Au Brésil Au Brésil, la blanchité appelé « branquitude » est étudiée dans le champ académique des études de la blanchité « estudos da branquitude ».
Domaines et concepts étudiés
Définition de la blanchité