Aristide Bruant, né le à Courtenay (département du Loiret), mort le à Paris (18e arrondissement), est un chansonnier et écrivain français.

Ses chansons populaires, sa présence en scène, sa voix rauque et puissante et sa carrure ont fait de lui un monument de la chanson française réaliste. Il est considéré comme un des plus grands poètes de l'argot de la fin du et du début du . Il est l'un des créateurs de la chanson réaliste, mouvement qui perdure jusqu'au milieu du avec notamment Édith Piaf comme l'une des dernières interprètes. Ce mouvement a laissé des traces durables jusque dans la chanson française contemporaine. L'apogée artistique d'Aristide Bruant va de 1880 à 1905 : il est l'une des nombreuses figures artistiques et culturelles marquantes de la Belle Époque.

Biographie Enfance et jeunesse

Aristide Bruant est né dans une famille bourgeoise du Loiret. Durant son enfance, il apprend le latin auprès du curé du pays, qui le cite comme exemple d'application. Sa famille l'envoie ensuite au lycée impérial de Sens où, dès l'âge de onze ans, il collectionne les premiers prix de grec, de latin, d'histoire et de musique vocale. En 1862, il compose sa première chanson.

À la suite de revers de fortune, ses parents doivent quitter Courtenay pour Paris, où les déménagements se succèdent. Afin de fuir les créanciers, de 1863 à 1867, de Ménilmontant à Montmartre, ils effectuent cinq déménagements. À la fin de l'année 1867, Aristide doit quitter le lycée impérial, car son père n'avait pu payer les derniers trimestres. Son père décide alors qu'il est en âge de travailler et le conduit chez un avoué. Il peut ainsi faire vivre toute sa famille. Mais, du fait de la traque régulière de ses parents par des huissiers, il doit changer de métier et devient apprenti bijoutier, puis ouvrier bijoutier. Il travaille l'or et l'argent et sertit des pierres précieuses dans les arrière-boutiques de quelques bijoutiers. Il suit ses parents à travers Paris et la banlieue, fréquentant les restaurants pour pauvres, les cafés d'ouvriers, côtoyant les malheureux, les révoltés, les filles et les mauvais garçons. Il écoute leurs confidences et s'initie, à leur contact, à leur jargon.

Pendant la guerre de 1870, il est engagé comme franc-tireur dans la compagnie des « gars de Courtenay ».

Premiers succès vignette|redresse|Concert à l'Horloge, affiche, avant 1888.

Démobilisé au lendemain de la guerre franco-prusienne de 1870-1871, à dix-neuf ans, Bruant entre à la Compagnie des chemins de fer du Nord. Durant quatre ans, il regarde vivre ses collègues et compare leur existence trop bien réglée à la vie aventureuse de hors-la-loi qu'il a rencontrée. Il se passionne pour leur langage, se met à rechercher les origines de l'argot jusqu'à François Villon et aux coquillards et travaille sur les dictionnaires d'argot des bibliothèques municipales. En attendant d'écrire des refrains argotiques, il compose des romances tendres.

Léon de Bercy évoque, quelques années plus tard, les débuts d'Aristide Bruant dans les goguettes. C'est là qu'il trouve son premier publicConférence faite le , à la salle des fêtes du Lac-Saint-Fargeau, par le citoyen Léon Drouïn de Bercy, pour présenter Aristide Bruant aux Électeurs de la première circonscription du arrondissement de Paris, in Montmartre et ses chansons, poètes et chansonniers, par Léon de Bercy ; orné de 5 portraits-charges par Charles Léandre, éditeur H. Daragon, Paris, 1902, . :

Il est remarqué par un chanteur qui l'encourage à aller se produire au Robinson, où il triomphe. Fort de ce succès, il tente sa chance au café-concert et se produit au Concert des Amandiers. Bien que le public y fût difficile, il triomphe à nouveau, ce qui lui donne de plus en plus d'assurance. Son répertoire comprend alors des chansonnettes comiques ainsi que des chants sociaux.

Un impresario le remarque et il est engagé chez Darelli à Nogent-sur-Marne, où il connaît à nouveau le succès. Il commence aussi à vivre dans une certaine aisance. Ces succès l'incitent à aller auditionner au Concert de l'Époque. Là, il se compose un costume de vedette : veston long, pantalon à pattes d'éléphant, gilet clair et chapeau haut-de-forme. L'effet est merveilleux, il connaît l'ivresse des rappels. Jusqu'au jour où il est incorporé au de ligne, à Melun. Opportuniste, il écrit aussitôt une marche militaire : V'la l'cent-treizième qui passe. Adaptée au pas redoublé par le chef de musique du , cette marche devient non seulement la marche du régiment, mais celle de la plupart des régiments de France.

Sa renommée commence à s'étendre. Dès sa démobilisation, il franchit rapidement les étapes. Des tréteaux du Concert de l'Époque, il passe sur les scènes des plus grands cafés-concerts, la Scala et l'Horloge. Chanteur élégant, il porte une jaquette beige rosé et un gilet fleuri (d'un bon faiseur), ainsi qu'un chapeau haut-de-forme sur-mesure. C'est de cette époque que datent les premiers chefs-d'œuvre qu'il compose sur les quartiers de Paris.

Le Chat noir

thumb|Photographie d'Aristide Bruant vers 1889. thumb|Portrait d'Aristide Bruant par Toulouse-Lautrec, affiche lithographiée, 1892.

Aristide Bruant est alors chanté par des interprètes illustres tels que Paulus et son ami Jules Jouy, qui lui ouvre les portes du Chat noir en 1881. Le Chat noir, cabaret artistique à la mode, avait été aménagé par Rodolphe Salis dans un ancien bureau de poste situé au 84, boulevard Rochechouart à Paris.

Pour sa réception au sein de ce cénacle, fréquenté par l'élite poétique, il compose la Ballade du Chat Noir, chanson restée célèbre jusqu'à aujourd'hui. Bruant troque alors le cérémonieux complet-jaquette contre une tenue de garde-chasse, vareuse de velours côtelé noir avec culotte assortie, enfoncée dans de grosses bottes noires, chemise et cache-nez écarlates, en guise de manteau une immense cape noire et, comme couvre-chef, le feutre noir à larges bords que son ami Toulouse-Lautrec a souvent croqué de face, de profil ou de dos. Il explique ainsi sa transformation : « Le guignol est terminé !… Un nouveau Bruant est né !… Et ce Bruant-là va dire deux mots à la foule des fils-à-papa, des fainéants, des incapables !… Il leur criera la haine menaçante des pauvres et des révoltés… ainsi que la douleur blottie dans les bas-fonds… » Un chanteur en costume de velours, qui met ses bottes sur les tables pour chanter des refrains argotiques, c'est une nouveauté que la clientèle du Chat noir apprécie. Il est applaudi tous les soirs. Le patron de l'établissement ne le paye pas et se contente de l'autoriser à vendre des sortes de petits formats dans la salle, ce qui ne lui rapporte que de maigres revenus. La fortune ne commence à sourire au chansonnier que lorsque Rodolphe Salis, effrayé par les voyous du quartier, abandonne le cabaret du boulevard Rochechouart, pour installer le Chat noir rue Victor-Massé, une petite rue parallèle au boulevard.

Le Mirliton vignette|left|L'Intérieur de chez Bruant : Le Mirliton (Louis Anquetin, vers 1886-1887). vignette|Le Mirliton, numéro du 9 mars 1894, illustration de Théophile Alexandre Steinlen, chanson Le Peuple.

Avec mille francs prêtés par un admirateur, il s'installe dans un local déserté qu'il baptise le Mirliton, du nom d'un instrument de musique populaire et bon marché. Le soir de l'inauguration du Mirliton, il n'y a que trois clients. Dépité, il se met à les insulter copieusement : le public apprécie. C'est ainsi qu'il crée son image de marque. Par opposition au style affecté de Rodolphe Salis, gentilhomme d'opérette, il choisit la grossièreté. Tandis que Rodolphe Salis saluait ses clients du titre de monseigneur, Bruant les appelle crapules. Lorsque Rodolphe Salis affectait la tenue d'un général en civil, Bruant s'habille en gouape. Chez Bruant, pour saluer l'arrivée d'un client, on chante : « Oh c'te gueule, c'te binette. » Ensuite, debout sur une table, Aristide Bruant donne d'une voix forte ses instructions aux gens du monde par la renommée : « Tas de cochons ! Gueules de miteux ! Tâchez de brailler en mesure. Sinon fermez vos gueules. » Si quelque jolie dame se montrait offensée, le maître de céans lui parle avec une très grande franchise : « Va donc, eh, pimbêche ! T'es venue de Grenelle en carrosse exprès pour te faire traiter de charogne ? Eh bien ! T'es servie ! » Il ajoutait même parfois : « Vieille vache ! »

La verdeur de ces propos, ainsi que les affiches qu'il commande à son ami Toulouse-Lautrec, ne sont pas les seules raisons de son succès. On se déplace d'Auteuil ou de Passy pour l'écouter chanter les peines et les joies de la crapule, alors à la mode, avec, à l'époque, les ouvrages des écrivains naturalistes. Son répertoire de qualité se répand en même temps que les œuvres de Zola, de Paul Adam, des frères Goncourt, d'Oscar Méténier ou de Joris-Karl Huysmans. Au Mirliton, le verre de bière est vendu treize sous, mais devant l'évolution de son public, Aristide Bruant décide d'instituer chaque vendredi une soirée « chic ». Ainsi, le vendredi le verre de bière est vendu cinq francs (cent sous). Des célébrités comme François Coppée, Lucien Guitry, le dompteur Pezon font partie des habitués de ces vendredis chics, entourés de bourgeoises endimanchées, ravies de s'entendre injurier par le « grand Bruant ». Une soirée mouvementée au Mirliton est décrite par Georges Courteline à la fin de son roman Messieurs les ronds-de-cuir où la Crécelle de Dérouet n'est autre que le Mirliton de Bruant.. Catulle Mendès et Courteline sont également les auteurs d'une pièce de théâtre fantaisie sur le Mirliton, Les Joyeuses Commères de Paris (1892)La chanson française et son histoire, Dietmar Rieger, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1988, p. 222, note 59..

En 1885, il se lance également dans la publication d'une revue hebdomadaire sur quatre pages, Le Mirliton, dont il est directeur. La une du journal s'orne d'un dessin, le plus souvent de Théophile Alexandre Steinlen, et le contenu fait la part belle aux textes des chansons de BruantAnnées 1893 et 1894 numérisées sur le site Gallica.fr.. La publication est interrompue en , puis reprend de jusqu'en 1906.

Reconnaissance

right|thumb|Illustration de Steinlen pour le recueil de chansons Dans la rue de Bruant (1889). vignette|redresse| Affiche pour la vente de ses premiers recueils de chanson (Édouard Yrondy, vers 1890).

La publication en 1889 du premier volume de ses œuvres, monologues et chansons intitulé Dans la rue, illustré par Steinlen, fait sensation : de Maurice Barrès à Anatole France , les critiques sont enthousiastes. Chacun salue le « poète sincère et vibrant, d'une rare originalité ». François Coppée le fait recevoir à la Société des gens de lettres en 1891 ; il ne ménage pas ses éloges au comité des gens de lettres : « Je fais grand cas de Dans la rue et je le tiens pour un descendant, en ligne directe légitime, de notre Villon… » C'est la réussite : ses chansons sont mises aux répertoires d'artistes célèbres : Eugénie Buffet, déguisée en fille de barrière, fait applaudir À la Cigale, À la Villette et À la Glacière, et lance À Saint-Lazare ; Yvette Guilbert, vedette du caf'conc', interprète À Belleville et Au Bois de Boulogne. Bruant atteint alors une gloire internationale et en 1895, il abandonne son cabaret et part en tournée à l'étranger.

Bruant se revendique comme un travailleur sérieux. Dans sa poésie apparemment simple, la puissance du raccourci et la précision du terme dissimulent de longues recherches : « sept mois pour une chanson ! » a-t-il déclaré à propos de À Biribi. Il lui faut moins de temps pour composer les mélodies qu'il veut nostalgiques et dépourvues de fioritures, à la manière de celle des cantiques de son enfance. En 1894, il est candidat à l'Académie française..

Le châtelain right|thumb|Illustration de Steinlen pour la chanson d'Aristide Bruant À la Villette.