La Disparition est un roman en lipogramme de Georges Perec publié en 1969, qui sur près de trois cents pages, ne comporte pas une seule fois la lettre e, pourtant la plus utilisée dans la langue française.
Partant de sa propre contrainte, le roman décrit les événements tragiques qui suivent la disparition d'Anton Voyl. Les personnages se heurtent sans cesse aux limitations provenant du symbole manquant, et finissent par mourir dès qu'ils s'approchent trop de la vérité.
Résumés « La pensée se trouble si l’on tente de résumer le roman » indique d'emblée Ali Magoudi au début de son ouvrage critique sur La DisparitionAli Magoudi, La Lettre fantôme, Éditions de Minuit, 1996, p. 16..
Plusieurs approches ont été tentées : par la synthèse : « Un drame personnel s’emboîte dans un drame collectif et aboutit à la mort de tous les protagonistes ou presqueÉric Lavallade, Le roman (policier) dans le roman, in La Disparition, 1969-2019 : un demi-siècle de lectures, Cahiers Georges Perec, , Bordeaux, Le Castor astral, 2019, p. 100.. » par l'argument : « La Disparition est roman d’une disparition qui est la disparition du e, est donc tout à la fois le roman de ce qu’il raconte et le récit de la contrainte qui crée ce qui se raconteJacques Roubaud, La Mathématique dans la méthode de Raymond Queneau, in Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Gallimard, 1981, p. 55.. » par le contenu : « On y trouvera un florilège de poèmes, une théorie de la production littéraire, un roman policier entrecoupé de pas mal de récits d’aventures, quelques chansons, une comptine, une variation sur le Cantique des cantiques, des lipogrammes dans le lipogramme, un palindrome, plusieurs sagas de vengeance, une mine de calembours, une réécriture lipogrammatique d’un exemple pour manuel de dactylographie, quelques enchâssements narratifs, un compendium de citations, du latin, de l’allemand, de l’anglais, du français châtié, banal, argotique, désuet, cuistre, franglais, inouï, impossibleClaude Burgelin, Georges Perec, Seuil, collection Les Contemporains, 1988, p. 93, 104 et 109.. » par l'intrigue : « Les principaux personnages descendent d’une puissante tribu d’origine albanaise qui est composée de vingt-six membres (les lettres de l’alphabet) chacun desquels tend à avoir une descendance nombreuse, parfois même des sixains (le nombre des voyelles). Pour éviter que de successives divisions n’amenuisent le patrimoine commun un strict droit d’héritage est adopté qui instaure le fils aîné en unique héritier, quitte à condamner les cadets à la misère absolue. La sévérité de cette règle entraine d’inévitables injustices sanglantes et des jalousies justifiées qui débouchent sur des luttes intestines et des assassinats multiples susceptibles de conduire à l’extermination et la disparition même du clan. Pour éviter ce danger la descendance est limitée à l’enfant unique et l’obligation pour la famille d’éliminer tout nouveau-né en surplus. La règle est néanmoins enfreinte par une mère qui accouche de trois jumeaux à l’insu de son mari. Deux des nouveau-nés sont donnés à la nourrice qui fuit avec eux. Vingt ans plus tard, quand le père, dénommé le Barbu d’Ankara, découvrira le subterfuge il exécutera la loi qui lui commande de tuer son fils et jurera vengeance sur les deux fugitifs et toute leur descendanceHermes Salceda, La Reconstruction de la mémoire dans La Disparition, 2011. (Résumé par l'intrigue aux pages 1-2, liste détaillée des personnages aux pages 10-15, reconstitution d'une table des matières aux pages 16-19.) Lire en ligne.. » par la reconstitution d'une table des matières.
Intrigue Deux intrigues semblent entremêlées : une histoire de vengeance, de meurtres et de crimes dont il faut rechercher le coupable, mais aussi les effets parfois fatals de la disparition de la lettre e. Par une telle disposition, La Disparition se présente comme un double roman policier. Cette mise en forme permet d'introduire le dispositif lipogrammatique dans l’intrigue, non seulement par la disparition des personnages, mais aussi en métamorphosant radicalement la lecture en investigationMaxime Decout, La Disparition : un roman de l’herméneutique, in La Disparition, 1969-2019 : un demi-siècle de lectures, Cahiers Georges Perec, , Bordeaux, Le Castor astral, 2019, p. 41..
Pour Yû Maeyama, si l'intrigue est loin d’être hospitalière pour le lecteur, elle participe de façon exemplaire du polar moderne, mettant en scène une réalité dont le sens éclate ou s’annuleYû Maeyama, La Disparition, roman policier trompeur, in La Disparition, 1969-2019 : un demi-siècle de lectures, Cahiers Georges Perec, , Bordeaux, Le Castor astral, 2019, p. 246-248..
Cependant, pour Éric Lavallade, « Il y a une autre disparition : celle de l’intrigue. Phénomène récurrent des textes à lourde contrainte, le contenu a tendance à disparaître derrière le contenant, à savoir la contrainte elle-même. Pourtant, il y a une intrigue parfaitement construite dans ce roman, à la fois criminelle, familiale, internationale. Mais celle-ci se dilue dans les récits enchâssés que chaque protagoniste rapporte au sujet de sa propre histoire, ainsi que dans le jeu de nombreuses références littéraires et réécrituresÉric Lavallade, Le roman (policier) dans le roman, in La Disparition, 1969-2019 : un demi-siècle de lectures, Cahiers Georges Perec, , Bordeaux, Le Castor astral, 2019, p. 99.. »
Personnages Parmi les nombreux personnages mêlés à la disparition d'Anton Voyl, plusieurs se détachent : Maximin, qui tue ses frères par des procédés pleins d'imagination, mais en respectant l'ordre alphabétique : d'abord Nicias, puis Optat, Parfait, Quasimodo, Romuald et Sabin. Le Barbu d'AnkaraPerec s'est décrit lui-même dans ce personnage : « Il s'agissait d'un individu aux traits plutôt lourdauds, pourvu d'un poil châtain trop abondant, touffu, ondulant, plutôt cotonnant, portant favoris, barbu, mais point moustachu. Un fin sillon blafard balafrait son pli labial. » Claude Burgelin commenta : Ainsi Perec peut « être auteur pour être ôteur ; être ôteur pour être auteur. » (Georges Perec, Seuil, collection Les Contemporains, 1988, p. 107), qui découvre que l'existence de jumeaux lui a été cachée en violation de la loi du Clan. Il ordonne leur assassinat ainsi que celui de leur descendance. Amaury Conson, l'un des jumeaux, qui a oublié son passé. Ses six enfants, Adam, Aignan, Ivan, Odilon, Urbain et Yvon, meurent dans des conditions mystérieuses. Arthur Wilburg Savorgnan, l'autre jumeau. Il recherche son frère de Sofia à Ankara et Zurich. Ayant compris la malédiction, il met à l'abri ses enfants en les confiant à d'autres : Anton Voyl à Lord Horatio Voyl à Dublin, Douglas Haig à Clifford, Hassan Ibn Abbou à une mère dont on ne connaît pas le nom, Olga Mavrokordatos à une star déchue nommée Anastasia ; il garde seulement deux de ses fils auprès de lui : Yorick, et Ulrich qui changera de nom par la suite et deviendra Ottavio Ottaviani.
Tous ces personnages ne parviennent pas à se situer, ils ignorent leur filiation. Leur généalogie est bâtarde, incestueuse ou interrompue, ils souffrent d’un non-dit originel et d’une mémoire mutiléeRabâa Ben Achour-Abdelkéfi, Jeu et enjeu de la métamorphose dans La Disparition de Georges Perec, in De Perec etc., derechef. Textes, lettres, règles et sens. Mélanges offerts à Bernard Magné, Éditions Joseph K, 2005, p. 108..
Organisation de la narration
Structure Le roman est encadré par un Avant-propos et un Post-scriptum.
Claude Burgelin identifie dans le roman une structure en deux parties : l’histoire d’Anton Voyl dans les quatre premiers chapitres puis, « après le blanc du chapitre V, une tout autre histoire se déploie. La recherche d’Anton Voyl le disparu engendre un conglomérat d’histoires de gémellités masquées, de fratries redécouvertes emmêlées à des scénarios de vengeance, comme dans les tragédies antiques. » Cette construction d'un texte cassé où la première partie semble détachée de la seconde se retrouve également dans W ou le souvenir d'enfance et dans Le Voyage d'hiverClaude Burgelin, Le silence de Perec, in Relire Perec, actes du colloque de Cerisy, La Licorne 122, Presses Universitaires de Rennes, 2016, p. 18..
Titre S'il s'agit bien entendu de la disparition de la lettre e, David Bellos, le biographe de Perec, fait remarquer que ce terme est également « un euphémisme quelque peu guindé utilisé par l’administration française pour désigner les personnes portées manquantes et présumées mortesDavid Bellos, Une vie dans les mots, Seuil, 1994, p. 422. ». Un tel Acte de disparition concernant la mère de l'écrivain, Cyrla Perec, née Szulewicz, a été délivré en 1947 par le ministère des Anciens CombattantsUne copie en est publiée par Stella Béhar dans Georges Perec : écrire pour ne pas dire, Currents in Comparative Romance Languages and Literatures, Peter Lang, 1995, p. 91..
Le titre du roman peut ainsi être lu autant dans le sens littéral comme suppression d’une voyelle que dans le sens plus général de mort renvoyant autant à la mort systématique des personnages qu’à la coupure des origines, à l’effacement des souvenirs d’enfance et à la perte de l’identitéHermes Salceda, La Reconstruction de la mémoire dans La Disparition, 2011. Lire en ligne.
Avant-propos Dans lAvant-propos est décrite une situation chaotique non datée : « Où l’on saura plus tard qu’ici s’inaugurait la Damnation […] On pillait, on violait, on mutilait. Mais il y avait pis : on avilissait, on trahissait, on dissimulait. Nul n’avait plus jamais un air confiant vis-à-vis d’autrui : chacun haïssait son prochain. »
« Sorte de point aveugle à l’écriture, avant-écrire où se tient une histoire inapprochableMaxime Decout et Yû Maeyama, Avant-propos à La Disparition, 1969-2019 : un demi-siècle de lectures, Cahiers Georges Perec, , Bordeaux, Le Castor astral, 2019, p.7 et 10. », cet Avant-propos ne sera plus jamais évoqué par la suite, le laissant pièce disjointe. « Entre les deux, le lecteur a à mettre un point d’interrogation. Ou trois points de suspension. La Disparition ne s’écrit que parce qu’il y a eu au préalable « la damnation ». Ce qui est lourd de sensClaude Burgelin, Le silence de Perec, in Relire Perec, actes du colloque de Cerisy, La Licorne 122, Presses Universitaires de Rennes, 2016, p. 20.. »
Post-scriptum Le post-scriptum est le récit de la naissance et de l’évolution de l’écriture de La Disparition, ainsi qu'une tentative de situer l'œuvre dans le paysage du roman français de l’époque.
Inscription du lipogramme dans le texte À la sortie de l'ouvrage, aucune indication du procédé employé n'était fournie. Il revenait au lecteur de comprendre « ce qui avait disparu ». De nombreux indices mettaient cependant le lecteur sur la voie : l'inscription, sur la couverture de l'édition originale, d'un énorme « E » ; la définition de la chose disparue, « un rond pas tout à fait clos, fini par un trait plutôt droit », qui évoque la forme du e minuscule ; la forme du e majuscule est par ailleurs suggérée à plusieurs reprises sous la forme d'un trident ou d'une patte de canard ; le nom de famille du héros principal, qui disparaît mystérieusement à la fin du chapitre 4 : Anton Voyl, qui reprend le mot voyelle privé de ses e. Le héros qui prend la suite s'appelle Amaury Conson (le mot consonne privé du e final) ; le fait que le roman comporte numérotés de 1 à 4 et de 6 à 26 : il manque le cinquième (e est la lettre de l'alphabet du français), ce qui est clairement visible dans l'index en fin de volume ; le découpage du livre en six parties (le nombre des voyelles en français), dont il manque la deuxième (e occupe la deuxième place dans la série a, e, i, o, u, y). l'évocation, dans le cours du roman, de plusieurs séries de 26 où manque le : Anton Voyl voit dans une bibliothèque où manque le tome 5, une course hippique où le cheval ne prend pas le départ, etc.