Le championnat du monde d'échecs de 1972 a vu s'affronter le challenger, l'Américain Bobby Fischer, et le tenant du titre, le Russe Boris Spassky au centre sportif Laugardalshöll à Reykjavik, en Islande, du au . Surnommé le « match du siècle »Bien que le nom de « match du siècle » soit parfois aussi associé au match Match URSS - Reste du monde de 1970, c'est ainsi qu'est désigné le match de 1972, en russe, et aussi par Edmar Mednis dans How to beat Bobby Fischer (Quadrangle 1974), , il a été remporté par Fischer 12,5 - 8,5.
Contexte Le match se déroule en pleine guerre froide, mais dans une période de détente croissante. L'Union soviétique domine sans partage les échecs de haut niveau depuis un long moment. Spassky est le dernier d'une suite ininterrompue de champions du monde soviétiques depuis 1948. Fischer, un Américain excentrique de 29 ans, est très critique vis-à-vis du système soviétique aux échecs. Il pense par exemple que les joueurs d'URSS obtiennent un avantage illégitime en s'accordant des parties nulles rapides entre eux en tournoi. Doué d'un esprit combatif, Fischer n'accepte que rarement des nulles de salon dans des positions peu claires. Les attentes qui reposent sur Spassky sont énormes car pour les Soviétiques, les échecs font partie du système politique. Alors que Fischer est critique vis-à-vis de son propre pays (), il porte aussi sur ses épaules le poids de la signification politique de ce match « Fisher's 1972 Match Was Cold War Battle », 19 janvier 2008..
Fischer est absent lors de la cérémonie d'ouverture. Pendant les jours qui suivent, il n'est pas sûr que le match aura bien lieu, dans la mesure où il s'avère impossible à la Fédération internationale des échecs de satisfaire la multitude de demandes de Fischer, comme l'interdiction des caméras de télévision et une part de 30 % des revenus des spectateurs.
L'attitude de Fischer est empreinte de contradictions, comme sa carrière tout entière. Finalement, après un doublement inattendu des prix en espèces et de nombreux efforts de persuasion, dont un appel téléphonique de Henry Kissinger, Fischer se rend en Islande. De nombreux commentateurs, en particulier d'URSS, ont émis l'hypothèse que tout ceci (ainsi que ses demandes déraisonnables continuelles) fait partie du plan de Fischer pour déstabiliser psychologiquement Spassky. Les admirateurs de Fischer estiment par contre que la victoire en championnat du monde est la mission de sa vie, et qu'il cherche simplement à ce que l'organisation soit parfaite pour le début du match, et que son comportement n'est pas différent de celui des 15 dernières années.
Les secondants de Spassky pour le match sont Efim Geller (l'un des joueurs qui ont posé le plus de difficultés par son jeu à Fischer), Nikolaï Kroguious et Iivo Neï. Le secondant de Fischer est William Lombardy. Dans son entourage, on trouve aussi l'avocat Paul Marshall, dont le rôle dans les mois suivants n'est pas sans importance, et le représentant de la Fédération américaine des échecs est Fred Cramer. L'arbitre du match est Lothar Schmid.
Avant le match, Fischer avait joué cinq parties contre Spassky : deux nulles et trois victoires pour Spassky. Cependant, aux matchs des candidats, Fischer avait écrasé des piliers comme Mark Taimanov et Bent Larsen 6-0 (sans nulle), et avait gagné quatre parties de suite dans son match suivant contre l'ancien champion du monde Tigran Petrossian. Il est donc considéré comme le favori, mais de nombreux grands maîtres relèvent que Fischer n'a jamais gagné de partie contre Spassky auparavant.
La pratique habituelle du jeu à très haut niveau en match (c'est-à-dire une suite de parties entre deux joueurs) veut que les joueurs préparent une ou deux ouvertures très profondément, et qu'ils les jouent fréquemment au cours du match. La préparation du match inclut aussi l'analyse des variantes d'ouverture utilisées par l'adversaire. Fischer surprend Spassky en ne réutilisant jamais deux fois la même variante d'ouverture sur le match, et en jouant des variantes qu'il n'avait jamais pratiquées au cours de sa carrière, ce qui dénote un extraordinaire niveau de préparation. Dans la seconde moitié du match, Spassky abandonne ses variantes préparées et tente de dominer Fischer dans des variantes qu'aucun des deux n'a probablement préparées, mais cela s'avère infructueux pour le champion sortantSvetozar Gligoric Fischer vs. Spassky, The Chess Match of the Century. The Chess Player 1972..
Matchs des candidats
Le match
Le match se joue en 24 parties.
+Championnat du monde d'échecs 1972 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 Points Boris Spassky 1 1 0 ½ 0 0 ½ 0 ½ 0 1 ½ 0 ½ ½ ½ ½ ½ ½ ½ 0 8 ½ Bobby Fischer 0 0 1 ½ 1 1 ½ 1 ½ 1 0 ½ 1 ½ ½ ½ ½ ½ ½ ½ 1 12 ½
Le démarrage désastreux de Fischer
Dans la première partie, après des échanges habituels dans une défense nimzo-indienne pacifique, la position du diagramme est atteinte après 29.b5. Fischer semble avoir une partie confortable avec les Noirs.
Dans cette position plutôt inerte, Fischer commet une gaffe avec 29...Fxh2??, ne voyant pas 30.g3 h5 31.Re2 h4 32.Rf3 h3 33.Rg4 Fg1 34.Rxh3 Fxf2 35.Fd2, piégeant le fou. Anatoli Karpov a suggéré que la cause de la bévue est un excès de confiance. Selon Garry Kasparov, Fischer avait probablement calculé 32...h3 33.Rg4 Fg1 34.Rxh3 Fxf2 mais n'a pas vu 35.Fd2 et le fou piégé.
En raison des caractéristiques inhabituelles de la position, Fischer a encore de bonnes chances de faire nulle bien qu'il ne dispose que de deux pions pour le fou. Mais la position devient sans espoir quand il commet deux gaffes de plus avant l'ajournement (aux et ) How to Beat Bobby Fischer, Edmar Mednis (Quadrangle, 1974), . Il abandonne au .
Après cette défaite, Fischer formule de nouvelles exigences, il réclame notamment que les caméras soient retirées. Comme ses exigences ne sont pas suivies, il ne se présente pas à la deuxième partie et offre un point par forfait à Spassky. Son appel est rejeté. Karpov, dans son livre Karpov on Karpov, estime que cette défaite par forfait est un coup magistral de la part de Fischer, destiné uniquement à embarrasser le sens de l'équité de Spassky, qui était réputé pour être un parfait gentleman.
Avec un score de 2-0 favorable à Spassky, la plupart des observateurs croient le match terminé, et que Fischer va quitter l'Islande. Il n'en fait rien, une décision attribuée par certains à un nouvel appel de Henry Kissinger et à un déluge de télégrammes de soutien. L'esprit sportif, le respect et la sympathie pour Fischer conduisent Spassky à accepter de jouer la dans une petite pièce d'arrière-salle, hors de la vue des spectateurs. Pal Benko estime qu'il s'agit d'une gaffe psychologique de la part de Spassky.
Le tournant du match
Lombardy déclare :
Il s'avère que c'est le tournant du match.
Spassky a les Blancs. Après 1. d4 Cf6 2. c4 e6 3. Cf3 c5 4. d5 exd5 5. cxd5 d6 6. Cc3 g6 (défense Benoni, code ECO A61) 7. Cd2 Cbd7 8. e4 Fg7 9. Fe2 O-O 10. O-O Te8 11. Dc2, Fischer démontre son sens intuitif aigu de la position avec 11... Ch5! permettant aux Blancs de faire éclater la structure de pions noire qui semble anti-positionnel, mais le jugement de Fischer est que son attaque sur l'aile roi crée suffisamment de contre-jeu et est correcte.
Spassky continue dans le style passif qu'il a utilisé dans la première partie. Il perd après 12. Fxh5 gxh5 13. Cc4 Ce5 14. Ce3 Dh4 15. Fd2 Cg4 16. Cxg4 hxg4 17. Ff4 Df6 18. g3 Fd7 19. a4 b6 20. Tfe1 a6 21. Te2 b5 22. Tae1 Dg6 23. b3 Te7 24. Dd3 Tb8 25. axb5 axb5 26. b4 c4 27. Dd2 Tbe8 28. Te3 h5 29. T3e2 Rh7 30. Te3 Rg8 31. T3e2 Fxc3 32. Dxc3 Txe4 33. Txe4 Txe4 34. Txe4 Dxe4 35. Fh6 Dg6 36. Fc1 Db1 37. Rf1 Ff5 38. Re2 De4+ 39. De3 Dc2+ 40. Dd2 Db3 41. Dd4 Fd3+ 0-1.
C'est la première partie jamais gagnée par Fischer contre Spassky.
Dans la , Spassky utilise la défense sicilienne avec les Noirs. Il sacrifie un pion dans l'ouverture et grâce à une préparation impressionnante, obtient une forte attaque, mais ne parvient pas à la transformer en gain. La partie finit en nulle.
La est encore une nimzo-indienne et Spassky continue son style de jeu passif. Après quelques coups sans but, il arrive à la position du diagramme. Il se peut que la partie soit déjà perdue, mais il l'offre à Fischer sur un plateau avec 27. Dc2??, Fischer le clouant sur place avec l'inattendu 27... Fxa4! 0-1 (par exemple si 28. Dd2 pour protéger le fou blanc en d1 (ou 28. Db1 ; mais pas 28. Dxa4 Dxe4, qui mate), les noirs enfoncent la position blanche avec Fxd1 29. Dxd1 Dxe4 30. Dd2 a4). Par ailleurs, les menaces de fourchettes avec le cavalier en f4 sont maintenant trop fortes.
Fischer est à égalité (2½ partout), et bien que les règles de la FIDE stipulent que le champion garde son titre en cas de match nul après 24 parties, les conséquences des deux premières parties se sont évanouies.
Le rouleau compresseur (parties 6 à 13)
Dans la , Fischer commence avec 1.c4, un des très rares cas où il n'a pas joué 1.e4, anéantissant l'importante préparation de Spassky. Une fois encore, Spassky joue passivement.
Après 1.c4 e6 2.Cf3 d5 3.d4 Cf6 4.Cc3 Fe7 5.Fg5 O-O 6.e3 h6 7.Fh4 b6 8.cxd5 Cxd5 (gambit dame refusé, variante Tartakover, code ECO D59) 9.Fxe7 Dxe7 10.Cxd5 exd5 11.Tc1 Fe6 12.Da4 c5 13.Da3 Tc8 14.Fb5?! a6?! (Efim Geller avait déjà trouvé 14...Db7! mais selon lui, Spassky avait oublié ce coup) 15.dxc5 bxc5 16.O-O Ta7 17.Fe2 Cd7 18.Cd4 Df8 19.Cxe6 fxe6 20.e4 d4 21.f4 De7 22.e5 Tb8 23.Fc4 Rh8 24.Dh3 Cf8 25.b3 a5 26.f5, les Blancs ont une attaque dévastatrice.
La partie continue 26... exf5 27.Txf5 Ch7 28.Tcf1 Dd8 29.Dg3 Te7 30.h4 Tbb7 31.e6 Tbc7 32.De5 De8 33.a4 Dd8 34.T1f2 De8 35. T2f3 Dd8 36.Fd3 De8 37.De4 Cf6 (diagramme) 38.Txf6! gxf6 39.Txf6 Rg8 40.Fc4 Rh8 41. Df4 1-0
Après cette partie, totalement fair play, Spassky s'associe au public qui applaudit la victoire de Fischer. Il considérera cette partie comme la meilleure du match.
La est nulle, en dépit de deux pions de plus pour Fischer. Dans la , Fischer joue 1.c4, une ouverture anglaise cette fois-ci. Spassky perd la qualité avec peu de compensations, et il n'est pas sûr que ce soit un sacrifice plutôt qu'une gaffe.
Fischer gagne et mène alors par 5-3.
La est retardée car Spassky tombe malade. Elle se termine en nulle après 29 coups seulement. L'attitude des joueurs amuse le public, Fischer s'avançant et reculant sur sa chaise, et Spassky l'imitant, ce qu'un spectateur décrit comme deux morts qui dansent. À ce moment, les Soviétiques demandent à Spassky de revenir à Moscou et de réclamer la victoire par forfait. Conscient du risque important que cela implique, Spassky refuse. Fischer gagne la , dans une variante aiguë de la partie espagnole, l'une de ses ouvertures favorites. Spassky gagne la partie suivante avec une nouveauté théorique dans la variante du pion empoisonné de la sicilienne Najdorf, une des défenses de prédilection de Fischer. La est nulle.
La bascule dans un sens, puis dans l'autre et est finalement ajournée avec un avantage pour Fischer dans une position aiguë mais sans gain clair. L'analyse de l'équipe soviétique les a convaincus que la position était clairement nulle. Fischer continue à analyser toute la nuit jusqu'à 8 heures le matin (la partie reprend à 14h30). Il ne trouve pas non plus de gain, mais parvient à tendre des pièges à Spassky, qui tombe dedans. Les secondants de Spassky sont stupéfaits, et Spassky reste à la table longtemps après la fin de la partie, incapable de croire le résultat final.