vignette|Reconstitution d'une lettre envoyée par Mahomet à Munzir bin Sawa al Tamimi, gouverneur de Bahreïn, imposant le paiement de la djizîa aux Juifs et Majusi ().

Le mot dhimmi (en arabe : ) signifiant "protégé" en arabe est un terme du droit musulman qui désigne les sujets non-musulmans d'un État sous gouvernance musulmane. Ces sujets ont à la fois un statut protecteur contre le paiement d'un impôt particulier appelé djizîa et une loyauté envers l'État musulman, contrairement à un musulman qui lui doit s'acquitter obligatoirement de la Zakat, l'aumône constituant le 3ème pilier de l'islam. En échange, l'État offrait essentiellement la protection de leur vie et de leurs biens et la liberté de conserver leur propre religionGlenn, H. Patrick (2007). Legal Traditions of the World. Oxford University Press. p. 218–219. Les dhimmis sont les non-musulmans vivant sous la protection d'un État islamique. Les dhimmis étaient exonérés de certaines fonctions spécifiquement attribuées aux musulmans s'ils payaient la taxe de vote (djizîa) mais étaient par ailleurs égaux en vertu des lois sur les biens, les contrats et les obligationsH. Patrick Glenn, Legal Traditions of the World. Oxford University Press, 2007, p. 219.Le savant français Gustave Le Bon (auteur de « La civilisation des Arabes ») écrit "qu'en dépit du fait que l'incidence de la fiscalité a chuté plus lourdement sur un musulman qu'un non-musulman, le non-musulman était libre de jouir également avec chaque musulman de tous les privilèges accordés aux citoyens de l'État. Le seul privilège réservé aux musulmans était le siège du califat, et ce, en raison de certaines fonctions religieuses qui y étaient attachées, qui ne pouvaient naturellement pas être libérées par un non-musulman." Mun'im Sirry (2014), Scriptural Polemics: The Qur'an and Other Religions, p. 179, Oxford University Press .. Les juifs et les chrétiens étaient tenus de payer la djizîa tandis que les non croyants, selon les différentes décisions des quatre écoles de droit (malikisme, hanafisme, hanbalisme et chaféisme), pouvaient être tenus d'accepter l'islam, de payer la djizîa, d'être exilés ou d'être tuésWaines (2003) "An Introduction to Islam" Cambridge University Press. p. 53Winter, T. J., & Williams, J. A. (2002). Understanding Islam and the Muslims: The Muslim Family Islam and World Peace. Louisville, Kentucky: Fons Vitae. p. 82. . Extrait : Les lois de la guerre musulmane interdisent toute conversion forcée et la considèrent comme invalide si elle se produit.

La tradition débutant au attribue la paternité du statut de dhimmi au deuxième calife Omar. Ce statut a codifié pendant des siècles la place des personnes de religion monothéiste, principalement les minorités juives et chrétiennes à l'origine majoritaires dans les pays soumis aux autorités musulmanes.

L'ensemble de règles ou le régime juridique auquel étaient soumis les dhimmis était appliqué avec plus ou moins de négligence ou de sévérité selon les périodes et les régimes. La distance était parfois considérable entre le discours rigoriste des théologiens, et l'attitude des juristes (faqîh), plus laxistes et pragmatiques, qui l'ont souvent emporté dans la réalité"Il ne fait pas de doute que c'est l'attitude prônée par les juristes plutôt que celle des théologiens qui l'emporta dans la réalité. Dans le traitement des dhimmi, comme dans bien d'autres domaines, les autorités et l'administration musulmanes n'ont pas toujours montré le zèle farouche qu'attendaient d'elles leurs conseillers et autres censeurs religieux", Bernard Lewis, Juifs en terre d'islam, 1998, p.31. Des juifs et des chrétiens furent ainsi nommés vizirs (Premiers ministres)Aly Mazahéri, L'Âge d'or de l'islam, p.167, https://books.google.fr/books?id=tVdbktV61Y0C&pg=PA167&lpg=PA167&dq=vizirs+chrétiens+juifs&source=bl&ots=gcE2Kn81ld&sig=pPPxcrzMBP_7eBI6iVc2y6rbF44&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiN_IOrpdLUAhXFJMAKHcJnA28Q6AEIPDAE#v=onepage&q=vizirs%20chrétiens%20juifs&f=false, et gouvernèrent les musulmans, malgré leur statut de dhimmis.

Le statut de dhimmi fut aboli en 1855 dans tous les pays gouvernés par l'Empire ottoman"En 1855, le statut de dhimmi fut aboli avec l'acceptation des oulémas. L'année suivante, l'Hatti-Humayoun, un décret royal (firman) promulgua l'égalité entre citoyens entérinant l'accès progressif des non-musulmans aux fonctions centrales du pouvoir". http://www.lemondedesreligions.fr/savoir/les-ottomans-a-la-croisee-de-l-islam-et-de-constantinople-12-05-2014-3916_110.php..

Étymologie et vocabulaire Le mot arabe dhimma (arabe : ḏimma, , « engagement », « pacte », « obligation ») est un terme technique du droit musulman qui désigne le régime juridique auquel sont soumis en terre d'islam les non-musulmans appelés dhimmis (en arabe : , habituellement traduit en français par « pactisants », « alliés », « protégés » ou « tributaires ».). Le terme renvoie à la fois à l'obligation qui lie le débiteur au créancier et à la capacité de jouissanceFrançoise Micheau, "Dhimmi, Dhimma", Dictionnaire du Coran, Paris, 2007, ..

L'expression Ahl adh-dhimma (arabe : ahl aḏ-ḏimma , « les gens de la dhimma »), ou parfois plus simplement dhimmaCl. Cahen, "Dhimma", Encyclopedia of islam, 1991, Brill, et suiv., désigne la communauté des dhimmis..

Dans le Coran, on trouve une seule occurrence du terme dhimma, dans la sourate 9Voir la sourate 9, versets 8 à 10 sur Wikisource, traduction de Mouhammad Hamidullah., en ses huitième et dixième versets, qui vilipendent les polythéistes qui ne respectent pas leurs engagements pris sur le plan familial et contractuel. Il n'a donc pas dans le Coran le sens qu'il aura par la suite. Dans quelques hadîths, on rencontre les expressions « dhimma de Dieu », « dhimma de Dieu et de son Prophète » ou encore « dhimma de tous les musulmans » qui soulignent également cet aspect contractuel qui implique à la fois protection et obligations.

Historique du statut de dhimmi La situation des dhimmis en terre d'islam est souvent l'objet de stéréotypes de création relativement récente et occidentale, qui s'opposent dans des excès contradictoires. : à l'image utopique d'un islam tolérant pratiquant l'égalité des droits dans une relative concorde religieuse s'oppose la caricature d'un islam intolérant, bigot et tyrannique., dans une conceptualisation qui, appliquée à « une société pré-moderne dont les cadres ne pouvaient être définis en dehors de la référence religieuse » est de ce fait anachronique..

La réalité est plus complexe, à mi-chemin entre ces positions simplistes, des aspects négatifs coexistant avec des aspects positifs. Si le statut de dhimmi est obligatoirement inférieur à celui du groupe religieux dominant que constitue celui des musulmans, à la fois marqué de restrictions sociales et fiscales parfois lourdes ou dégradantes, il reste cependant un statut légal de citoyenneté reconnu : les relations sont régies dans un cadre contractuel, partie des lois sacrées de l'islam que les croyants musulmans se doivent de respecter et défendre..

Le statut des non-musulmans monothéistes trouve son fondement d'une part dans le comportement de Mahomet tel que rapporté par la tradition et, d'autre part, dans les conditions de la conquête musulmane. Ainsi, le comportement de Mahomet vis-à-vis des groupes juifs a ainsi varié entre une tentative d'intégration, un rejet puis l'imposition d'un statut de soumission et de protection.

Dans le Coran D'après Françoise Micheau, disciple de Claude Cahen, le statut des non-musulmans en terre d'islam trouve son fondement d'une part sur le comportement de Mahomet rapporté par la tradition et, d'autre part, sur les conditions de la conquête musulmane.

Dans les dernières années de sa vie, après avoir soumis l'Arabie, Mahomet a conclu des accords de soumission avec les gens du Livre — les monothéistes juifs de Khaybar et chrétiens de Najran — qui, distingués des polythéistes, ne doivent plus être combattus s'ils se soumettent en payant un tribut. C'est ce que relate, dans le Coran, la sourate 9 « Le repentir » (At-Tawbah), verset 29 : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier (...) parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés.»Traduction partielle par Hammidullah, révisée 2000 ; on trouve de ce verset de nombreuses traductions et interprétations, qui prêtent souvent à polémique quoique le sens en reste approchant. Exemple, Blachère 1957: «(...) parmi ceux ayant reçu l’Écriture! [Combattez-les] jusqu’à ce qu’ils paient la jizya, directement et alors qu’ils sont humiliés.».

Origines du statut L'apparition et la mise en place du système de dhimma sont encore mal connues. Une des plus anciennes traces d'apparition du terme est un papyrus trouvé à Nessana en Palestine, daté de 680Robert Hoyland, Hannah Cotton, "The Earliest Attestation of the Dhimma of God and His Messenger and the Rediscovery of P. Nessana 77 (60s ah/680 ce)", Islamic Cultures, Islamic Contexts, 2014, p. 51-71.. Il a le sens, dans ce papyrus, de promesse de protection pour un village chrétienK-F Pohlmann, "Sourate 9", Le coran des historiens, 2019, p. 385. mais peut encore concerner, à cette époque, aussi des musulmans. Les mesures discriminatoires semblent apparaître dès l'époque marwanide avec le port de sceaux métalliques pour les dhimmi ayant payé la capitationA Borrut, "De l'Arabie à l'empire", Le Coran des historiens, 2019, p. 260 et suiv..

La capitation imposée connait un précédent dans les institutions perses, découvertes lors conquêtes arabes, après la mort de Mahomet.M. Azaiez (Ed.), G.S. Reynolds (Ed.), T. Tesei (Ed.), (2016). The Qur'an Seminar Commentary / Le Qur'an Seminar. A Collaborative Study of 50 Qur'anic Passages / Commentaire collaboratif de 50 passages coraniques. Berlin, Boston: De Gruyter. partie QS 12 Q 9:29–32. On retrouve également certaines dispositions comparables au statut de dhimmi dans le système législatif de l'Empire byzantin (chrétien) qui codifiait les relations entre les chrétiens et les sujets juifs de l'empire — soumis à de nombreuses interdictionsV. déroche, M. Débié, "Les communautés religieuses dans l'empire byzantin", Le Coran des historiens, 2019, p. 336. —, et dont la transgression était punie avec la même sévérité..

Dans le cadre des conquêtes

D'après Bernard Lewis, la conquête rapide entreprise après la mort de Mahomet a placé de vastes territoires — de l'Atlantique ouest aux confins de la Chine — et de nombreuses populations autochtones sous l'autorité musulmane. Mais les conquérants s'y retrouvent souvent minoritaires et doivent faire preuve de souplesse et de créativité législative, se gardant apparemment d'imposer des conversions forcées — ce qu'interdit le Coran — tout en assurant leur autorité et en l'inscrivant dans la loi : c'est à ce moment qu'apparaissent les premières restrictions qui semblent être d'origine militaire, afin de sécuriser les groupes de musulmans qui occupent et gouvernent ces régions.. Progressivement incorporés dans les textes sacrés, ces usages, de sécuritaires qu'ils sont initialement, vont petit à petit devenir des interdits sociaux et légaux.

Au fil des époques et des conquêtes, le statut de dhimmi s'étendra parfois aux sujets samaritains, sabéens, zoroastriens mais aussi hindous sous l'autorité musulmane. Il ne sera jamais étendu aux manichéens.. L'application de ces lois sera aléatoire suivant les lieux et les périodes, en fonction des crises ou des périodes plus calmes qui traverseront l'aire à domination musulmane.