La république démocratique fédérative de Transcaucasie (RDFT) (en arménien , ; en azéri ; en géorgien , ; en russe , Zakavkazskaïa demokratitcheskaïa federativnaïa respoublika, [ZKDFR]), connue également sous l'appellation Fédération transcaucasienne, est une fédération éphémère ayant existé en avril-.
La région formant la RFDT appartenait auparavant à l’Empire russe. Lors de la révolution de Février 1917, la chute de l’Empire entraîna la mise en place d’un gouvernement provisoire, auquel fit écho dans le Caucase la création d’un Comité spécial transcaucasien (Ozakom). Après la révolution d'Octobre et l’arrivée des bolcheviks au pouvoir, l’Ozakom fut remplacé par le Commissariat transcaucasien. En , en pleine Première Guerre mondiale, ce commissariat engagea des négociations de paix avec l’Empire ottoman, qui avait envahi la région. Ces pourparlers échouèrent rapidement, les Ottomans refusant de reconnaître l’autorité du Commissariat.
Le traité de Brest-Litovsk, qui mit fin à la participation de la Russie soviétique au conflit, concéda plusieurs territoires transcaucasiens à l’Empire ottoman, qui intensifia son invasion pour en prendre le contrôle. Face à cette menace immédiate, le , le Commissariat se dissout et proclama la RFDT comme État indépendant. Un parlement, le Seim transcaucasien, fut créé pour mener les négociations avec l’Empire ottoman, qui reconnut aussitôt ce nouvel État.
Toutefois, les objectifs divergents des trois groupes principaux mirent rapidement en péril l’existence de la fédération. Les pourparlers échouèrent une nouvelle fois et, face à une reprise de l’offensive ottomane en , les délégués géorgiens du Seim annoncèrent que la RFDT ne pouvait plus subsister, déclarant le l’indépendance de la république démocratique de Géorgie. Deux jours plus tard, le , l’Arménie et l’Azerbaïdjan proclamèrent à leur tour leur indépendance, mettant définitivement fin à la RFDT.
En raison de sa brève existence, la république fédérative démocratique de Transcaucasie est largement absente des historiographies nationales de la région. Elle n’est généralement considérée que comme la première étape vers la formation d’États indépendants.
Histoire 150px|thumb|left|Evguéni Guéguétchkori, de l'exécutif transcaucasien.
Contexte
La majeure partie du Caucase du Sud fut absorbée par l’Empire russe au cours de la première moitié du . Une Vice-royauté du Caucase fut initialement établie en 1801 pour permettre une administration directe par la Russie. Dans les décennies qui suivirent, l’autonomie locale fut progressivement réduite et le contrôle impérial renforcé, notamment en 1845, lorsque la vice-royauté vit ses pouvoirs accrus. Tiflis (aujourd’hui Tbilissi), ancienne capitale du royaume géorgien de Kartli-Kakhétie, devint le siège du vice-roi et la capitale de facto de la région.
La région du Caucase du Sud demeurait à dominante rurale : en dehors de Tiflis, la seule ville d’importance était Bakou, qui connut un développement significatif à la fin du avec l’essor des exportations de pétrole, devenant alors un centre économique majeur. Sur le plan ethnique, la région était extrêmement diverse. Les trois principaux groupes locaux étaient les Arméniens, les Azerbaïdjanais et les Géorgiens ; les Russes s’y étaient également implantés après l’annexion de la région par l’Empire russe.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclata en 1914, le Caucase devint un théâtre d’opérations majeur, opposant les empires russe et ottoman. Les Russes remportèrent plusieurs batailles et pénétrèrent profondément en territoire ottoman. Toutefois, ils redoutaient que la population locale – majoritairement musulmane – reste loyale au sultan ottoman Mehmed V, considéré également comme calife, c’est-à-dire autorité spirituelle suprême de l’islam, et qu’elle ne perturbe ainsi l’effort de guerre russe.
Les deux camps cherchèrent également à instrumentaliser la population arménienne, implantée des deux côtés de la frontière, pour susciter des soulèvements favorables à leur cause. Après plusieurs défaites militaires, le gouvernement ottoman se retourna contre les Arméniens et initia un génocide dès 1915, lors duquel environ un million d’entre eux furent tués.
La révolution de Février 1917 entraîna la chute de l’Empire russe et l’établissement d’un gouvernement provisoire à Petrograd. Le vice-roi du Caucase, le grand-duc Nicolas, apporta d’abord son soutien à ce nouveau pouvoir, mais dut démissionner rapidement, à mesure que le pouvoir impérial s’effondrait. Le gouvernement provisoire mit alors en place une nouvelle autorité temporaire : le Comité spécial transcaucasien (en russe : Ozakom), institué le ( selon l’ancien calendrier julien). Il était composé de députés caucasiens à la Douma et d’autres responsables locaux. Il devait fonctionner comme une forme de vice-royauté collective, incluant des représentants des principaux groupes ethniques de la région.
À l’image de ce qui se produisait à Petrograd, un système de double pouvoir émergea dans la région : l’Ozakom se trouvait en concurrence avec les soviets locaux. Faiblement soutenu par le gouvernement de Petrograd, le comité eut de grandes difficultés à asseoir son autorité sur ces soviets, notamment celui de Tiflis, particulièrement influent.
Commissariat transcaucasien
La nouvelle de la révolution d’Octobre, par laquelle les bolcheviks prirent le pouvoir à Petrograd le ( selon l’ancien calendrier), parvint au Caucase dès le lendemain. Le soviet de Tiflis se réunit immédiatement et déclara son opposition aux bolcheviks. Trois jours plus tard, Noé Jordania, un menchevik géorgien, fut le premier à évoquer publiquement l’idée d’un gouvernement autonome local. Selon lui, la prise du pouvoir par les bolcheviks était illégitime, et le Caucase ne devait pas se soumettre à leurs directives, mais attendre un retour à l’ordre.
Lors d’une nouvelle réunion tenue le ( calendrier julien), rassemblant des représentants du soviet de Tiflis, de l’Ozakom et d’autres groupes politiques et sociaux, il fut décidé de dissoudre l’Ozakom et de le remplacer par un nouveau corps exécutif : le Commissariat transcaucasien. Celui-ci n’était pas subordonné aux bolcheviks. Il réunissait des représentants des quatre principaux groupes ethniques de la région – Arméniens, Azerbaïdjanais, Géorgiens et Russes – et devint l’organe exécutif du Caucase du Sud. Il devait assurer cette fonction provisoire jusqu’à la tenue de l’Assemblée constituante russe, prévue pour . Le commissariat fut présidé par Evguéni Guéguétchkori, un Géorgien, qui fut également nommé commissaire aux Affaires étrangères.
Les autres portefeuilles du commissariat furent répartis entre représentants arméniens, azerbaïdjanais, géorgiens et russes. Créé comme un gouvernement intérimaire, le commissariat ne parvint toutefois pas à imposer son autorité : il dépendait fortement des conseils nationaux nouvellement formés, organisés selon des lignes ethniques, pour toute capacité militaire. Il se retrouva de fait incapable de faire appliquer ses décisions.
Alors que les forces russes et ottomanes restaient nominalement en conflit dans la région, un cessez-le-feu temporaire, connu sous le nom d’armistice d’Erzincan, fut signé le ( julien). Profitant de cette accalmie, le ( julien), les diplomates ottomans invitèrent le Commissariat à se joindre aux négociations de paix à Brest-Litovsk, là où les bolcheviks négociaient la sortie de la Russie du conflit avec les puissances centrales. Refusant d’agir en rupture avec la Russie, le Commissariat ignora l’invitation et ne participa pas aux négociations.
Deux jours plus tard, le ( julien), l’Assemblée constituante russe se réunit pour sa première et unique session, rapidement dissoute par les bolcheviks, qui consolidèrent ainsi leur pouvoir en Russie. Ce coup de force confirma au Commissariat qu’aucune coopération sérieuse avec le pouvoir bolchevik n’était possible, ce qui le poussa à envisager la mise en place d’un gouvernement plus stable.
Le cessez-le-feu avec l’Empire ottoman prit fin le ( julien), lorsque l’armée ottomane lança une nouvelle offensive dans le Caucase, affirmant agir en représailles aux attaques de milices arméniennes contre la population musulmane dans les territoires ottomans occupés. Les troupes russes s’étant pour l’essentiel retirées du front, le Commissariat comprit qu’il ne serait pas en mesure de résister à une offensive ottomane d’envergure. Le , il accepta donc d’ouvrir un nouveau cycle de négociations de paix.
Le Seim
L’idée de créer une assemblée législative transcaucasienne avait été discutée dès , sans qu’aucune décision concrète ne soit prise à ce moment-là. Après la dissolution de l’Assemblée constituante en janvier, les dirigeants du Commissariat comprirent que les liens avec la Russie étaient désormais pratiquement rompus. Ne souhaitant pas suivre la voie des bolcheviks, le Commissariat décida de créer sa propre instance législative afin de doter la Transcaucasie d’un gouvernement légitime, capable de négocier de manière crédible avec l’Empire ottoman. C’est ainsi que, le , fut institué le Seim (ou « assemblée ») à Tiflis.
Aucune élection spécifique ne fut organisée : les résultats des élections à l’Assemblée constituante russe furent réutilisés, mais le seuil électoral fut abaissé à un tiers de celui prévu pour l’assemblée nationale, afin de permettre l’entrée de partis plus modestes dans la nouvelle assemblée. Ce mécanisme facilita la représentation des formations politiques minoritaires. Nikolai Tchkheïdze, un menchevik géorgien, fut nommé président du Seim.
Le Seim comptait dix partis politiques, mais trois formations dominaient, chacune représentant un groupe ethnique majeur : les mencheviks géorgiens et le parti musulman Musavat (principalement azerbaïdjanais) disposaient chacun de 30 sièges, tandis que la Fédération révolutionnaire arménienne (Dashnaktsoutioun) en détenait 27. Les bolcheviks boycottèrent le Seim, affirmant que le seul gouvernement légitime pour la Russie, y compris la Transcaucasie, était le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom), qu’ils contrôlaient à Petrograd.
Dès sa création, le Seim rencontra des obstacles importants à son autorité. Composé de représentants aux identités ethniques et orientations politiques très variées, il souffrait d’un manque de reconnaissance institutionnelle claire, ce qui alimentait les tensions internes comme externes. Il dépendait largement des conseils nationaux des trois principaux groupes ethniques pour toute prise de décision, ce qui entravait son fonctionnement. Lorsque l’Empire ottoman proposa de reprendre les négociations de paix et exprima sa disposition à se rendre à Tiflis – siège du Seim –, l’offre fut refusée, les représentants craignant qu’une telle rencontre expose au grand jour les dissensions internes. Il fut donc décidé de se rendre à Trébizonde, dans le nord-est de l’Anatolie, pour engager les pourparlers.
Conférence de paix de Trébizonde
Une délégation représentant le Seim devait quitter Tiflis pour Trébizonde le . Mais ce jour-là, il fut annoncé que les négociations de paix de Brest-Litovsk venaient de se conclure, et que les Russes allaient signer un traité de paix. Ce traité prévoyait notamment que la Russie cédait de vastes territoires à l’Empire ottoman, dont plusieurs régions clés du Caucase du Sud : les territoires d’Ardahan, l'oblast de Batoum et l'oblast de Kars, annexés par la Russie après la guerre russo-turque de 1877-1878.
Face à cette annonce inattendue, la délégation reporta son départ, afin de réexaminer sa position diplomatique. Comme la Transcaucasie n’avait pas été représentée aux pourparlers de Brest-Litovsk, les membres du Seim envoyèrent des messages à plusieurs gouvernements étrangers pour déclarer qu’ils ne reconnaîtraient pas les termes du traité et refuseraient d’évacuer les territoires concernés. La délégation finit par partir le et arriva à Trébizonde dès le lendemain.