thumb|upright 1.12|La maison natale d'Alfred Krupp et de son père Friedrich place du Marché au Lin (Flachsmarkt) à Essen, vers 1850–1880.|alt= thumb|right|upright 1.12|Alfred Krupp. Huile sur toile de Julius Gruen. thumb|upright 1.12|Alfred Krupp.|alt= Alfred Krupp (né le à Essen et mort le à Essen, de son vrai nom Alfried Krupp) est un inventeur et un sidérurgiste prussien. Il fit de l'usine Friedrich Krupp, la Kruppsche Gussstahlfabrik, aujourd'hui propriété de la multinationale ThyssenKrupp AG, l'une des premières entreprises d’Europe. Il amorça cette spectaculaire croissance en se lançant dans la fabrication de roues monobloc qui connurent un succès foudroyant sur le marché en pleine croissance des locomotives, mais c'est surtout dans l'industrie d'armement que sa compagnie se hissa au premier rang. Alfred Krupp devint en effet le plus gros producteur d'armes de son époque, qui lui valut le surnom de « roi du canon » (Kanonenkönig). Tout au long de l'évolution de l'entreprise, de nombreux salariés rejoignent l'usine. On y retrouve des forgerons, des potiers et bien d'autres métiers de travaux manuels.

Biographie Les débuts Alfred Krupp est le fils du sidérurgiste Friedrich Krupp (1787–1826) et de Therese Helene née Wilhelmi (1790–1850). Il vint au monde dans la petite maison familiale au de la place du Flachsmarkt à Essen. Depuis des générations, les Krupp étaient des commerçants en vue de cette petite villeEssen ne comptait en 1812 que ; en 1867, ce nombre était décuplé, et en 1915, il était centuplé. du nord de la Rhénanie. Le père fondateur de la lignée serait un réfugié calviniste néerlandais, Arndt Kruipe († 1624).

Le père d’Alfred, Friedrich Krupp, ne parvint jamais à faire décoller financièrement l’usine d'acier, équipée d'une martinette en sortie de coulée, qu’il avait aménagée en 1812 à partir d’un moulin à foulon au nord d’Essen. Cette usine restera propriété des Krupp jusqu'en 1839. En 1819 l’usine fut transplantée sur la propriété familiale à Essen, dans l’Altendorfer Chaussee. Les travaux siphonèrent bientôt tout le patrimoine familial : dès 1824 il fallut vendre la maison du Flachsmarkt, si bien que la famille dut se contenter des appartements du concierge, qui sera plus tard baptisée « maison-mère » des Krupp. Lorsqu’en 1826 Friedrich Krupp mourut, son fils n'avait que , mais il était déjà initié à la sidérurgie. La famille résidait désormais chez une tante à Metternich, qui seule pouvait encore les aider. L’entreprise, qui employait sept ouvriers mais était endettée de plus de , alla en héritage à Therese, la mère d’Alfred. Avec l’aide de sa belle-sœur Hélène von Müller (née Krupp), elle créa une usine de fonte. Les parts de cette nouvelle compagnie étaient détenues par les héritiers de Friedrich, avec Hélène von Müller comme nouvelle actionnaire. Alfred interrompit alors sa scolarité et prit la direction de l’entreprise, quoique sa mère fût alors la directrice de l’usine. Pendant plusieurs années, l’affaire vivota en n’employant que quelques ouvriers. La situation n’évolua qu’à partir de 1830, avec l’expansion du chemin de fer en Allemagne et dans toute l'Europe. L'acier, nécessaire pour fabriquer rails et essieux, connut une explosion de la demande. Le , Krupp, au prix d'une accélération des cadences, parvint à livrer des tambours en acier à la Sté Hüsecken de Hohenlimburg.

L'ouverture du Zollverein en 1834 affranchit le trafic des marchandises à travers l'Allemagne du Nord. Dès 1836 l'entreprise Krupp employait environ . Alfred Krupp s’occupa toute sa vie du bien-être de ceux qu'il appelait ses Kruppianer : il mit sur pied une assurance maladie et à partir de 1861 fit construire une cité ouvrière, les Meisterhäuser. Il exigeait en contrepartie de ses employés loyauté et dévouement entier à la compagnie.

En 1838, Krupp déposa un brevet pour un laminoir en acier permettant la fabrication de couverts (cuillères et fourchettes). Puis il voyagea en Europe, sans cesse à la recherche de nouveaux clients pour permettre la survie de son usine. Peu à peu, la société se développait, mais sa trésorerie restait précaire et elle n'était jamais à l'abri de la banqueroute. À Berndorf (Basse-Autriche), Krupp s'associa au banquier et négociant Alexander von Schoeller pour fonder une coutellerie, la Berndorfer Metallwarenfabrik, où il fabriqua d'abord des couverts d'argent, mais où bientôt il eut l'idée de remplacer l'argenterie par des couverts en maillechort, meilleur marché. À son retour en province de Rhénanie, il confia cette usine à son frère, Hermann Krupp.

La fabrication d'armes ne fut d'abord pour Alfred Krupp qu’un passe-temps : en 1843, après sept années de recherches, il construisit un prototype de fusil en acier. Ses premiers contacts pour commercialiser la nouvelle arme furent un échec car les militaires ne s'en remettaient alors qu'au bronze, plus ductile et réputé pour la précision de facture ; à leurs yeux, l’acier était apparenté à la fonte, métal cassant et impropre à l'usage militaire.

Krupp cultivait l'amitié de Friedrich Karl Devens (1782-1849) et de sa famille. Lors d'une de ses visites à , il offrit aux Devens des carabines et des pistolets en acier fabriqués dans son usine d'Essen. Il allait souvent à la chasse à la , où il testait ses nouveaux fusils Wilhelm Berdrow: „Die Familie Krupp in Essen von 1587 bis 1887", Graphische Anstalt der Friedrich Krupp AG, Essen, 1931. .

C'est en 1847 qu'il fit fabriquer un premier canon en acier forgé, avec l'intention d'en faire la démonstration au ministre de la guerre prussien. Livré à l'Arsenal, le canon ne fut testé qu'au bout de deux ans. En 1849, le gouvernement prussien décide de confier le contrat de production d'armes à Alfred Krupp bien que son rival, l'industriel Jacob Mayer, fût parvenu à réaliser des canons en acier moulé, avec une cadence de production supérieureMira Thiel, Birgit Tanner, documentaire « Les maîtres de l'acier - Duel dans la Ruhr » sur Arte, 19 mai 2012.

Alfred Krupp était le dernier et unique actionnaire de l'usine sidérurgique d'Essen, dont il fit évoluer la production vers le marché des laminoirs et des machines-outils (en acier).

Novateur dans l'industrie thumb|left|upright 0.92|Une usine sidérurgique Krupp à Essen (1864). Mais Alfred Krupp n'accomplit la percée industrielle décisive qu'avec l'introduction sur le marché des roues pleines en 1852-53 : on les obtenait en fendant par le milieu une longue barre d'acier forgé, que l'on cintrait jusqu'à la conformer en un anneau, que l'on emboutissait puis que l'on laminait. Pendant des décennies, les roues de locomotives furent le produit de base des usines Krupp, car la plupart des compagnies de chemin de fer américaines en faisaient une consommation exclusive. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le logo de la firme Krupp est, non pas un canon, mais un entrelacs de trois roues pleines (non concentriques, ce qui les distingue d’anneaux). Conséquence de ce succès industriel, la firme employa dès les années 1850 un millier d'ouvriers.

Alfred Krupp épousa Bertha Eichhoff ( † ) en 1853. Quoiqu'ils eussent un fils, Friedrich, le couple ne s'entendit guère. La répugnance de la jeune mariée pour la pollution d'Essen ne s'accommodait guère de la passion exclusive de l'industriel pour ses usines. Bertha déménagea bien vite en Italie avec son fils Friedrich.

Vers 1857, Krupp mit au point sa propre version du canon à chargement par la culasse. Mais lorsqu'il le proposa à l’État-Major prussien en 1858, on lui opposa des doutes sur la fiabilité de ce système et sur la sécurité du verrouillage. Alfred Krupp n'en poursuivit pas moins son objectif de se lancer en tant qu'armurier, et en il parvint à vendre ses premiers canons en acier : la Prusse lui commandait 312 canons de six livres à chargement par la bouche.

Bientôt, les bénéfices tirés de la vente d'armes explosèrent à leur tour. Krupp livrait désormais des canons à toute l'Europe, à l'exception de la France, défiante. La croissance de l'entreprise accompagna la progression du marché grâce à l'adoption de techniques de pointe : dès 1861, Krupp investissait dans la fabrication d'un marteau à vapeur de plusieurs tonnes baptisé Fritz (diminutif du prénom du patron), et la production de masse d'acier fut enclenchée par l'adoption du procédé Bessemer, dont il acquit les droits en Angleterre, ainsi que du procédé Siemens-Martin, dont Krupp fut le pionnier en Allemagne. Le convertisseur Bessemer, qui permettait notamment de produire de l’acier à partir de fonte brute par injection d'air préchauffé, accéléra l'élaboration de fer en acier, la faisant passer de 24 heures de puddlage à seulement 20 minutes de décarburation, ce qui donna une impulsion inouïe à toute la chaîne de production.

La supériorité des canons Krupp sur l'artillerie en bronze des Danois n'est pas un facteur négligeable dans l'issue de la Guerre des duchés en 1864. En 1866, la guerre austro-prussienne fut le premier conflit à opposer des armées toutes deux équipées de canons Krupp. L'année suivante, Krupp perfectionna les canons à chargement par la culasse en adoptant un système de clavettes tronconiques. On a pu dire que la Guerre de 1870 a été décidée autant par le génie logistique du général von Moltke que par la portée des canons en acier prussiens, double de celle des canons français en bronze.

La plus grande entreprise d’Europe vignette|upright 0.92|Les trois roues du logo de la Sté Krupp. thumb|right|upright 1.12|La villa Hügel (côté jardin) : à gauche la bibliothèque, au centre la salle des Gobelins, à droite l'actuel musée Krupp. L’époque dite « des fondateurs » qui suivit la formation de l’Empire allemand vit le doublement des capacités de production de l’industrie lourde allemande, et « la firme » (comme on prit alors l'habitude de nommer l'entreprise Krupp) s'imposa comme la première d’Europe. Essen, surnommée Kruppstadt, s'accrut de en deux décennies. Pour autant, Krupp était toujours au bord de la banqueroute, et la crise financière de l’industrie lourde allemande, liée à la surproduction, faillit entraîner sa chute. En témoigne le fait qu'en 1874, il dut emprunter aux banques la somme respectable de 30 millions de Mark, qu'il remboursa d'ailleurs tout aussi vite grâce au boom du chemin de fer aux États-Unis. Fort de cette richesse, Alfred Krupp achète des mines de fer et de charbon pour former un conglomérat qui emploie à sa mort en 1887.

C'est vers cette époque que l'industriel fit construire la Villa Hügel, le somptueux château de la dynastie Krupp, dont l'ordonnance moderne doit tout aux idées d'Alfred Krupp. Sa peur panique d'un incendie le poussa à bannir l'emploi de tout corps combustible. Les équipements (le chauffage, la cuisine, etc.) donnent une image précise du confort à l'époque de la seconde révolution industrielle.

En réponse au mot d'ordre de grève générale lancé en 1871 par le parti ouvrier social-démocrate (SDAP), Krupp publia en 1872 un règlement général auquel tous les ouvriers devaient prêter serment. En , ce texte, qui demeura en vigueur jusqu’au démantèlement de l'entreprise familiale en 1967, énumère les droits et devoirs des Kruppianer. Ainsi :

Si les devoirs des ouvriers étaient très surveillés, ils bénéficiaient en contrepartie d'une couverture sociale complète : séjours de vacances à prix réduits, assurance maladie et même, exclusivité dans l'Allemagne de l'époque, maisons de retraite gratuites. Quand un employé était renvoyé, il perdait par là-même tous ces privilèges. Par la suite, la politique sociale d’Otto von Bismarck s’inspira largement du Kruppscher Generalregulativ.