Le prieuré Saint-Morand, construit à Altkirch, est fondé vers 1105 par les comtes de Ferrette.
Il fait d'abord partie du chapitre canonial, puis est donné aux clunisiens par le comte Frédéric Ier de Ferrette. Les biens et les bâtiments passent aux mains des Jésuites en 1621.
Le prieuré est inscrit partiellement au titre des monuments historiques en 1937.
Les survivances architecturales de l’ancien prieuré sont intégrées aujourd’hui dans le Centre Hospitalier Saint-Morand.
Fondation
Donation de Frédéric Ier à Hugues de Semur Le prieuré est fondé entre 1049 et 1066, lors de la percée de Cluny vers le Rhin, en même temps que celui de Froidefontaine. Il s'agit à l'origine d'une église dédiée à saint Christophe appartenant aux comtes de Ferrette. Cette église est alors desservie par un petit chapitre de quatre chanoines (Burchard l’Ancien, Werner, Burchard le Jeune, Pierre, Azzo) et un prévôt (Reinbold) à leur tête.
Le , , donne Altkirch et son église à l’abbé Hugues de Semur et à ses successeurs. Cette donation intéresse particulièrement l'abbé, qui porte un intérêt pour Altkirch et le Sundgau depuis le début de son abbatiat : le don s'inscrit dans la conquête clunisienne de l'Alsace. La donation est confirmée par le pape Pascal II le lorsqu’il visite Cluny. Dans l'acte de donation de 1105, le comte Frédéric ne s'est pas réservé l'avouerie seigneuriale ; elle revient donc à l'abbaye de Cluny. Dans les faits, Ulrich II vers 1247, se comporte en avoué.
L'ordre clunisien rencontre cependant un problème dans sa percée en Alsace : la langue. Le prieur Constantius et les premiers moines de Cluny utilisent la langue romane et ne connaissaient pas l’alémanique, et encore moins le dialecte sundgauvien.
Hugues de Cluny envoie donc un moine, Morand, qu'il envoie à Altkirch pour ses compétences linguistiques.
Saint Morand
Origine de saint Morand Né de parents nobles, il est originaire de Rhénanie, près de Worms où il fait ses études bien que son hagiographe place sa naissance aux « confins de la Gaule ». Il est ordonné prêtre à Worms et part en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. En chemin, il s’arrête à Cluny et est impressionné par Hugues de Sémur. Il se résout à se faire moine à son retour de pèlerinage.
Il part d’abord en Auvergne pour propager la réforme clunisienne (notamment à Sauxillanges, Souvigny, Mozac) et d'y renforcer la présence de Cluny dans le Massif central. Il rejoint ensuite Altkirch pour seconder la nouvelle fondation grâce à ses vertus monastiques et son bilinguisme. De son vivant, il est en effet connu pour la ferveur de son observance, son assiduité à la prière, son don d’établir la concorde ainsi que son pouvoir de chasser les démons. Il est décrit par ses hagiographes comme très amaigri, avec des cheveux blancs et doté d'une grande douceur et modestie.
Arrivée à Altkirch et canonisation Morand arrive à Altkirch avant la mort de l’abbé Hugues de Semur, qui décède le . Il y reste jusqu'à sa mort en 1115 afin d'y développer la communauté.
Dans le Sundgau, il est connu pour sa charité, sa sainteté, sa doctrine monastique, ses dons en thaumaturgie, son pouvoir contre les démons et ses guérisons. Il aurait accompli plusieurs miracles. Il délivre notamment le comte Frédéric d’une paralysie faciale, chasse le diable une fois dans la nuit et éteint un incendie menaçant le prieuré. Il est proclamé de son vivant patron du Sundgau et canonisé spontanément après sa mortLa date de sa mort n'est pas connue.. Il est célébré le depuis 1347. Après sa mort, un pèlerinage se développe autour de sa tombe pendant un temps.
Le pèlerinage de saint Morand Rapidement après sa mort, saint Morand exerce une fascination de par l'importance de ses miracles et sa sainteté attire les foules, les moines et les clercs. Dès 1280, une confrérie de saint Morand est créée et bénéfice de lettres d’indulgences en 1289 et 1326. En 1491, elle est associée spirituellement à l’ordre de Cluny.
Les seigneurs laïcs ont également un attrait pour le lieu. Les Habsbourg font de saint Morand un saint domestique de leur dynastie. Ainsi, en 1365, le duc d’Autriche Rodolphe IV institue dans la Marienkapelle de Strassengel en Styrie une lumière éternelle et une messe en l’honneur du saint.
L’archiduc Frédéric III d’Autriche, comte du Tyrol, offre au prieuré, en 1428, une statue en argent de Morand. Les reliques du saint attirent également les convoitises : la moitié de son crâne est envoyée à Vienne, à la cathédrale de Saint-Étienne. Il y reçoit la vénération des fidèles.
Les paroissiens de Steinbach adoptent Morand comme patron du vignoble et du vin d’Alsace.
Histoire du prieuré L'histoire du prieuré est rythmée par la convoitise de laïcs mais aussi d'ecclésiastiques. Cet attrait est la conséquence directe du succès spirituel et temporel du monastère : Saint-Morand devient au fil des siècles un lieu de pèlerinage susceptible d'être lucratif.
La convoitise des seigneurs et laïcs
Les comtes de Ferrette Les comtes de Ferrette sont les premiers à faire valoir leurs droits sur le monastère, dont ils sont les fondateurs et dont ils restent les avoués, bien que l'acte de donation ne leur octroie pas cette fonction.
En 1247, Berthold, prévôt de la collégiale de Moutier-Grandval, se fait attribuer le prieuré d’Altkirch. Jadis florissant, le lieu sombre peu à peu dans la misère. Lutold, évêque de Bâle, décide d'intervenir auprès du pape Innocent IV, pour l'informer de la situation. Les difficultés rencontrées par le monastère sont causées par le comte Ulrich II de Ferrette, qui dilapide les biens ecclésiastiques et en fait profiter l'ex-empereur Frédéric II, adversaire du pape.
À la même période, Frédéric de Rougemont, fils d’Ulrich II, se fait moine et s’empare de la charge de prieur d’Altkirch. Il cherche ensuite à étendre son pouvoir, notamment en essayant d’obtenir les prieurés de Sankt Ulrich et de Thierenbach. Un des prieurs en avertit Cluny, qui réagit et met fin aux fonctions de Frédéric.
Berthold de Ferrette Aucun prieur n’est mis en place à la tête du prieuré à la suite de cet événement. Le monastère est à cette époque dans un mauvais état. En 1248, Berthold de Ferrette devient évêque de Bâle. Il souhaite rester propriétaire du prieuré afin de le réserver à son frère Ulrich et son neveu Thibaut. En 1259, Thibaut s’empare de force du prieuré : l’abbé de Cluny fait opposition de cet abus de droit. Dans les faits, Thibaut conserve sa mainmise sur le lieu jusqu’en 1269, lorsque le chapitre général consent à lui payer une rente annuelle. À partir de cette date, le prieuré est libéré de la mainmise des seigneurs locaux.
Bachelarius En 1276, la situation du monastère n'est guère florissante : le prieur n’est pas en mesure de redresser la situation financière et décide de concéder les biens temporels à un chevalier du nom de Bachelarius, pour une durée de 4 ans. Passé cette période, le prieur et la communauté récupèrent le monastère sans aucune dette. Pour faire rentrer un maximum de fonds, et en faire sortir peu, l’administrateur refuse de payer la collecte pour la Terre Sainte pour dépenser le minimum ; Saint-Morand est alors frappé de l’interdit de l’Office divin et est suspendu jusqu'en 1289.
En 1287, une confrérie en l’honneur de saint Morand et de la Vierge est fondée afin de prier pour les âmes du purgatoire. Elle rassemble des bourgeois et des nobles d’Altkirch, ainsi que des habitants de Steinbach et du petit prieuré de Saint-Morand à Ribeauvillé.
Frédéric le Beau d'Autriche En 1325, Frédéric le Beau d’Autriche extorque les biens du monastère, qui s’endette à nouveau. Les puissants se servent du prieuré comme d’un appui politique mais aussi d’un réservoir de ressources.
Les convoitises ecclésiastiques
Les revendications des évêques de Bâle En 1289, l’évêque de Bâle, Pierre Ier Reich de Reichenstein, exige des prieurés clunisiens (Altkirch, Froidefontaine, Feldbach) le versement d’une contribution financière, le cathedraticum, un impôt épiscopal prélevé sur les activités pastorales. Jusqu'à présent, ces lieux en étaient exemptés. L'évêque demande les arriérés des cent dernières années pour non-versement de la taxe. Cluny ne réagit pas dans un premier, puis l'abbé finit par s’y opposer mais sans succès : le prieur d’Altkirch est imposé de 10 sous en 1302 pour le compte des décimes. La taxe épiscopale de 1441 est plus élevée : le chapelain est redevable de 2 marcs, le prieur et le prieuré de 80 marcs chacun.
La tentative de mainmise des ordres mendiants Au cours du , les Ordres mendiants des frères mineurs, des frères prêcheurs et des chanoines réguliers de Saint-Augustin essayent de faire main basse sur le prieuré. Ils sont probablement attirés par le rayonnement du pèlerinage, les ressources qui en découlent et la spiritualité de Saint-Morand. Pendant un temps, ces ordres finissent par s’emparer du pèlerinage. L’abbé de Cluny sollicite l'aide d'Ulrich III, comte de Ferrette, afin de rétablir avec succès l'autorité clunisienne sur le prieuré.
Une baisse de la ferveur ecclésiastique À la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe, la situation spirituelle et morale de la communauté monastique semble avoir été en baisse, comme le laissent suggérer plusieurs scandales. En 1287, un moine, frère Jean de Rompont, est possédé par le démon : il agresse un laïc et se jette sur les moines. En 1295, frère Jean de Saint-Alban, accuse, à tort, son prieur d’incontinence. Ce même moine avait déjà été emprisonné auparavant pour des petits larcins par l’évêque de Bâle. Il finit par être emprisonné à Cluny. En 1298, Regnaud de Bouclans manque à son vœu de célibat ; il est transféré dans un autre monastère de l’Ordre. En 1301, c'est également le cas d'un autre moine nommé Pierre.
Au , le monastère est solidement ancré dans le réseau de la noblesse régionale. À la fin du Moyen Age, les comtes de Ferrette sont oubliés. La donation du patrimoine est alors vieille de trois siècles et demi : la famille des donateurs s’est éteinte depuis plus d’un siècle. Ce sont les ducs et archiducs d’Autriche qui prennent leur place. Frédéric III d’Autriche s’occupe des pays antérieurs et offre en 1428 une statue argentée de saint Morand au prieuré. Plusieurs autres familles jouent également les rôles de donateurs et de bienfaiteurs. Ainsi, la famille des nobles de Zaessingue, vassaux des comtes de Ferrette, puis des ducs d’Autriche, figure en tête des legs depuis le milieu du XIIIe siècle. Les Stocker de Porrentruy, qui possèdent un caveau domestique devant l’autel à l’église prieurale, et les nobles de Knoeringue sont également très liés au prieuré. La famille des Schorin a fourni un administrateur à Saint-Morand ; celle des Hagenbach, le prieur Jean d’Altdorf. D'autres familles telles que les Friesen, les Munch, les Schwigger, les Wunnenberg ou les Obersept sont en relations avec Saint-Morand d'Altkirch. En échange des dons, les moines prient pour leur âme.
Par l’intercession accordée en échange des biens temporels, le prieuré tisse des appuis utiles.
En 1358, la qualité des offices est en baisse : les moines ne potent plus la coule, seulement le petit scapulaire. En 1367, le prieur n'obéit pas à Cluny.
Entre 1375 et 1379, le prieuré est détruit notamment en raison des guerres du seigneur de Conchiacus. Les édifices sont réparés en 1400.
XV siècle
Un restaurateur, Martin Grantner (1451-1477)