Le mot russification (en , roussifikatsia) désigne plusieurs processus différents mais complémentaires, destinés à augmenter l’influence de la langue et de la culture russes. Cela se matérialise en l’occurrence par : l'adoption de la langue russe et, ou d'autres éléments de la culture russe (que cette adoption soit spontanée, volontaire ou imposée) par une communauté non russe ; l'influence du russe sur certaines langues slaves, baltes ou autres, parlées dans des régions contrôlées ou ayant été sous contrôle de la Russie, amenant à l'émergence dans ces langues de calques linguistiques du russe (« russismes »), voire de langues mêlées comme le trasianka en Biélorussie ou le sourjyk en Ukraine ; le changement de patronymes ou de toponymes dans les régions initialement non russes de l'Empire russe puis de l'URSS, comme Haydar Ali devenant Gaïdar Aliev ou Cetatea Albă devenant Belgorod-Dniestrovskyï ; les politiques démographiques, culturelles et économiques, tant officielles que non officielles de la Russie impériale et de l'Union soviétique à l'égard des différentes nations et minorités nationales qui les composaient, afin d'asseoir la domination russe (domaine qui inclut des déportations, des transferts par l'affectation professionnelle, le choix du russe comme seule langue de communication inter-ethnique, l'interdiction des symboles locaux, la promotion préférentielle de la culture russe, l'architecture…).

En politique, un des éléments de russification est la nomination de Russes aux postes clés de l'administration des institutions nationales. Dans le domaine de la culture, la russification passe d'abord par la domination du russe dans les échanges officiels, et sa prise d'ascendance sur les autres langues nationales. Les changements démographiques, avec notamment l'arrivée massive de populations russes (colonisation…) peuvent être considérés également comme des formes de russification.

Certains universitaires distinguent la russisation, soit le développement de la langue et de la culture russes, ainsi que l'installation de Russes dans des régions et des cultures non russes, de la russification, processus de changement d'identité ethnique, avec changements d'ethnonymeAspaturian, V. V. « The Non-Russian Peoples ». In Kassof, A. (1968). Prospects for Soviet Society. New York : Praeger. 143-198. Aspaturian distingue également la russisation et la russification de la soviétisation, processus visant à l'extension du modèle institutionnel soviétique et à la refonte des relations socio-économiques selon un modèle socialiste soviétique en accord avec la vision du Parti communiste au pouvoir.. En ce sens, la diffusion de la langue et de la culture russes, l'installation de Russes dans le cadre de la russification ne peut être assimilée aux effets d'un rayonnement culturel. Bien que la plupart des personnes confondent les deux notions, l'une ne mène pas forcément à l'autre, et ce dans les deux sens.

Histoire Les premières tentatives de russification eurent lieu durant le dans les régions conquises du khanat de Kazan et d'autres zones auparavant sous contrôle des Tatars. Les principaux éléments constitutifs de cette tentative furent la christianisation des populations et l'usage du russe comme seule langue administrative.

Pologne et Lituanie

Durant le , un des exemples les plus flagrants de russification fut le remplacement du polonais, du biélorusse et du lituanien par le russe dans les régions de la république des Deux Nations passées sous contrôle de l'Empire russe après les partitions de la Pologne successives. La russification s'intensifia après la révolte de 1831, et plus encore après le soulèvement de janvier en 1863O'Connonr, K. The History of the Baltic States. Greenwood Press. . Google Print, p. 58. En 1864, le polonais et le biélorusse sont bannis des lieux publics. Dans les années 1880, le polonais est interdit dans les écoles et les bureaux du royaume du Congrès. L'étude et l'enseignement du polonais, ainsi que l'histoire du catholicisme, sont eux aussi interdits. Cela conduisit à la création d'un réseau souterrain d'enseignement polonais, dont la fameuse Université volante.

Le même genre d'enchaînement de faits se tint en LituanieId.. Son gouverneur général, Mikhaïl Mouraviov-Vilenski, mena une politique linguicide en interdisant l'usage public du lituanien, et fit fermer les écoles lituaniennes et polonaises. Des maîtres ne parlant pas ces langues furent amenés d'autres parties de la Russie afin qu'ils enseignent aux enfants. Mouraviov interdit également l'usage des caractères latins et gothiques dans les publications. On rapportait que ce personnage déclara : (« что не доделал русский штык — доделает русская школа »). Cette interdiction, qui ne fut levée qu'en 1904, fut contournée par les Knygnešiai, des contrebandiers de livres lituaniens.

Il s'agissait également de promouvoir la foi orthodoxe russe au détriment du catholicisme. Les mesures prises à cet égard allèrent de la fermeture de monastères catholiques à l'interdiction officielle d'édifier de nouvelles églises, en passant par l'attribution de nombreuses églises existantes au culte orthodoxe. On interdit également les écoles privées catholiques, en fondant des écoles publiques qui enseignaient uniquement la foi orthodoxe. Les prêtres n'avaient le droit de dire des sermons que si ceux-ci avaient été au préalable approuvés par les autorités. Les catholiques qui souhaitaient se marier avec un ou une orthodoxe devaient obligatoirement se convertir à la foi orthodoxe. Les nobles catholiques devaient payer un impôt supplémentaire, représentant 10 % de leurs revenus. On limita également la superficie de terres qu'un paysan catholique pouvait posséder. On adopta également le calendrier julien au lieu du calendrier grégorien.

Après les soulèvements, de nombreux manoirs et de grandes étendues de terres furent confisquées aux nobles d'ascendance polonaise ou lituanienne, accusés d'avoir soutenu la rébellion. Ces propriétés furent par la suite données ou vendues à des nobles russes. Les villages qui hébergeaient des partisans de la rébellion furent repeuplés par des Russes. L'université de Vilnius, où la langue d'enseignement demeurait le polonais, fut fermée en 1832. On interdit en Lituanie aux Lituaniens et aux Polonais l'exercice de fonctions dans les administrations publiques, y compris le rôle de professeur ou de médecin. On contraignit l'élite instruite lituanienne à partir exercer dans d'autres régions de l'Empire russe. L'ancien code civil fut démantelé et un nouveau, basé sur la loi russe, et écrit en russe, entra en vigueur. Le russe devint la seule langue administrative et juridique de la région. La plupart de ces restrictions et interdictions cessèrent au commencement de la guerre russo-japonaise, mais d'autres persistèrent. L'université de Vilnius ne rouvrit ses portes qu'une fois que la Russie eut perdu le contrôle de la ville, en 1919.

Autre exemple dans la région, l'oukase d'Ems de 1876 interdisait l'usage de l'ukrainien.

Grand Duché de Finlande

La russification de la Finlande (1899-1905, 1908-1917, soit « temps d'oppression » en finnois) fut une politique gouvernementale officielle de l'Empire russe visant à supprimer définitivement l'autonomie de la Finlande.

Russification de l'Ukraine

L'Ukraine a été conquise au . C'est là que cette politique a perduré le plus longtemps et se poursuit dans les territoires ukrainiens ethniques rattachés à la Russie, ainsi que dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie à ce jour. Elle se manifeste par la démolition de monuments, la destruction d'objets historiques ukrainiens et l'interdiction ou la restriction sévère de l'usage de la langue ukrainienne.

Russification de la Biélorussie

En Biélorussie, cette politique a débuté à la fin du et s’est avérée particulièrement destructrice. Conduisant la langue et la culture biélorusses à risquer l’extinction au , selon l’UNESCO.

Bessarabie

Annexée par l'Empire russe en 1812, la partie orientale de la principauté de Moldavie, alors appelée Bessarabie, voit son autonomie garantie en 1816, mais abolie en 1828. En 1829, l'usage du roumain est interdit dans l'administration, en 1833 dans les églises, en 1842 dans les établissements d'enseignement secondaire, et en 1860 dans les écoles primaires. Les autorités russes encouragèrent l'émigration ou déportèrent les Roumains vers d'autres provinces de l'empire (notamment au Kouban, au Kazakhstan et en Sibérie), tandis que d'autres groupes ethniques, notamment Russes et Ukrainiens (appelés au « Petits Russes »), étaient invités à s'installer dans la région. Selon le recensement de 1817, la Bessarabie était peuplée à 86 % de Roumains, 6,5 % d'Ukrainiens, 1,5 % de Russes (Lipovènes) et 6 % issus d'autres groupes ethniques. Quatre-vingts ans plus tard, en 1897, la répartition ethnique avait sensiblement évolué, avec seulement 56 % de Roumains (désormais appelés Moldaves), mais 11,7 % d'Ukrainiens, 18,9 % de Russes et 13,4 % de personnes issues d'autres groupes ethniques. En quatre-vingts ans, la part de la population autochtone avait donc chuté de 30 %Encyclopédie Brockhaus et Efron, t. IIIa, , « gouvernement de Bessarabie » .I. V. Lachkov, Бессарабия к столетию присоединения к России 1812‐1912 гг. Географический и историко‐статистический обзор состояния края, Chișinău 1912I. A. Antzoupov, Russkoe naselenie Bessarabii i levoberejnogo Podnestrovia v kontze XVIII–XIX v., Chișinău 1996, p. 14.

Bloc de l'Est Dans tous les pays du bloc de l'Est, les cours de russe, devenus obligatoires avec l'instauration de régimes communistes, furent accompagnés d'une promotion de la culture soviétique (plutôt que russe), donnée en exemple, et qui s'est souvent faite au détriment de la culture locale, jugée archaïsante et soigneusement expurgée de toute influence ouest-européenne (cosmopolite), philosophique (spéculations superflues) ou religieuse (aliénation), ainsi que de toute tentative de création artistique indépendante (art individualiste et décadent). Après 1965, cette promotion de la culture soviétique s'est atténuée, et l'enseignement du russe n'est resté obligatoire qu'en Bulgarie.

En Union soviétique Dans les zones sous contrôle soviétique en Asie centrale, dans le Caucase et dans le bassin de la Volga (y compris le Tatarstan), l'islamisation avait apporté l'alphabet arabe dans l'écriture des langues turques et du persan, mais peu de personnes étaient alphabétisées. Les autorités soviétiques des différentes RSS s'allient d'abord aux élites réformistes musulmanes dites "Djadids", qui voient dans la révolution une opportunité de mettre en œuvre leur projet modernisateur, initialement pensé dans une perspective anticoloniale et religieuse. Ces dernières mettent au point des alphabets latins, précédant l'alphabet turc. Toutefois, à la fin des années 1930, leur politique change lorsque le gouvernement turc prend ses distances avec l'URSS et se tourne délibérément vers l'EuropeInitialement, Atatürk s'était rapproché de l'URSS, qui lui avait fourni des armes pour résister aux Occidentaux, et lui avait cédé la région de Kars et rompent avec les élites réformatrices, purgées de l'appareil des partis d'Asie centrale et physiquement liquidées. En 1939-1940, les autorités centrales du Parti décident qu'un certain nombre de ces langues (dont le tatar, le kazakh, l'ouzbek, le turkmène, le tadjik, le kirghiz, l'azéri et le bachkir) devraient dorénavant s'écrire avec l'alphabet cyrillique. Ce changement est effectué sous prétexte qu'il était le fruit de « demandes de la classe ouvrière ». Il semble plus probable que ce changement ait fait partie du lot de décisions qui aboutit également en 1938 à la réglementation selon laquelle chaque écolier d'Union soviétique devait pouvoir lire l'alphabet cyrillique, véhicule de la « langue de communication inter-ethnique de l'Union » () : le russe.

Du début des années 1920 au milieu des années 1930 : l'« indigénisation »