La position de Roosevelt au début de son second mandat

Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) est à lui seul le symbole de la société américaine des années 1930 et 1940 : élu président des États-Unis d'Amérique en 1932, 1936, 1940 et 1944, il a profondément marqué son époque.

Démocrate, il avait notamment été l’homme qui avait su prendre le pays en main après la crise de 1929 ; crise encore très fortement ancrée dans les esprits des Américains en 1937, début de son second mandat présidentiel (la parution cette année-là du roman de John Steinbeck, Les Raisins de la colère, en est une parfaite illustration). Profondément convaincu des vertus du capitalisme, ce président s’est tout de même entouré d’une équipe d’intellectuels keynésiens qui lui ont fait comprendre qu’il pouvait remplacer le cercle vicieux de la déflation par le cercle vertueux de la reprise par la consommation. Cela s’est traduit par le « New Deal », intervention accrue de l’État dans l'économie qui vise à redonner à chacun de nouvelles chances pour permettre à tous de prendre part à l’effort collectif. Ce fut un succès.

Au début de son second mandat, en 1937, la conjoncture lui était donc favorable. Il n’y avait plus que 7 à 8 millions de chômeurs (14 % de la population active en 1937) ; d’emplois avaient été créés depuis 1933, la production industrielle avait été multipliée par deux, l’industrie automobile avait retrouvé le niveau de 1929. L’Amérique semblait sur la voie de sortir de la crise. Face à l’hostilité de plus en plus nette de ses ennemis qui l’accusaient de prendre ses ordres à Moscou et d’organiser la planification et la socialisation de l’économie, Roosevelt choisit d’accentuer encore sa rhétorique progressiste et anticapitaliste. Il assurait combattre les « forces du privilège de l’avidité » et « les forces de l’égoïsme et du pouvoir sans frein ». Il venait d’être élu haut la main, obtenant la majorité dans tous les États sauf le Maine et le Vermont, affichant 60,8 % de voix, marge la plus élevée dans toute l’histoire des États-Unis. Les Démocrates avaient encore progressé aux deux Chambres. Il s’agissait véritablement d’un plébiscite du New Deal.

Le second mandat de Roosevelt Malgré cette bonne situation à ses débuts, le second mandat de Roosevelt fut marqué par des difficultés. Il commença par un inutile conflit ouvert avec la Cour suprême, très hostile au New Deal et qui en avait annulé les principales dispositions. Roosevelt, lassé d’une hostilité qu’il percevait comme trop conservatrice, envisagea d’en modifier le recrutement : officiellement pour diminuer l’engorgement des tribunaux, il présenta un projet de loi permettant de nommer un nouveau juge pour tout juge de plus de qui refuserait de se retirer. À la Cour suprême, dont l’effectif de neuf membres n’était fixé que par la coutume et non par les institutions, la moyenne d’âge était alors de , et aucun poste n’avait été vacant depuis 1932.

Ce n’était pas un coup de force contre la Constitution ; mais c’était une énorme maladresse. On ne modifie pas comme cela des institutions aussi anciennes et « sacrées » ; la Cour suprême était une institution très populaire pour l’immense majorité des Américains, même partisans de Roosevelt : c’est la gardienne suprême de la démocratie face aux aléas de l’élection, et des pouvoirs locaux face aux empiètements de Washington. Roosevelt inquiéta l’opinion par sa volonté de placer le pouvoir judiciaire sous contrôle indirect de l'exécutif ; par la manière dont il procéda aussi, sans jamais désigner explicitement la Cour suprême comme la cible de sa réforme. Très vite, ce fut le blocage : à l’automne 1937, Roosevelt dut se contenter d’une version émasculée de sa proposition. Entre-temps, la Cour suprême, en partie par prudence, avait évolué dans un sens plus favorable au New Deal, validant notamment la loi sur la sécurité sociale. De plus, en mai 1937, la démission d’un conservateur âgé permit à Roosevelt de sauver la face en nommant un juge plus libéral, sans avoir à toucher aux institutions ; puis le hasard voulut que trois postes vaquassent de 1937 à 1939. Mais le mal était fait : pour certains, le démagogue Roosevelt avait des tendances dictatoriales ; par ailleurs, pour la première fois, il avait dû reculer et toute l’année 1937 avait été perdue dans ces luttes vaines.

Et surtout, alors que le PNB venait tout juste de retrouver le niveau de 1929, dans l’été 1937 la situation économique et sociale se détériora à nouveau, très brutalement. Le nombre de chômeurs grimpa de en , revenant à 20 % de la population active ; la production industrielle baissa de 30 % en ; le Dow Jones perdit 30 % de sa valeur ; les capitaux fuyaient le pays… Cette reprise de la crise était principalement due à la perte de confiance des milieux financiers et en partie aussi à des maladresses de Roosevelt qui, pour revenir à l’équilibre budgétaire, avait brutalement coupé une série de subventions.

Le président, désemparé, ne fit rien durant six mois : toutes les mesures prises depuis cinq ans semblaient avoir échoué ; il n’avait plus à offrir au pays que son optimisme, intact. Ce ne fut qu’en 1938 qu’il s’est décidé à faire passer quelques nouvelles mesures, que l’on désigne parfois du nom de « troisième New Deal » : certains historiens le considèrent comme le plus keynésiens des trois trains de mesures prises dans les années 1930, notamment parce qu’il faisait appel systématiquement, et ouvertement, au déficit budgétaire. Il s’agissait dans l’ensemble de mesures d’urgence prises dans la panique ; mais elles se traduisirent par une relance des dépenses fédérales, donc un déséquilibre du budget.

Mais Roosevelt avait de plus en plus de difficultés à faire passer ses propositions car le Congrès, lassé de son omnipotence, reprenait de l’indépendance, y compris certains démocrates hostiles au président. Du reste, plusieurs propositions de l'exécutif échouèrent, notamment un projet visant à renforcer numériquement les services de la présidence fédérale. Durant l’été 1938, les conservateurs du Congrès, tous partis confondus, votèrent la création d’une commission pour débusquer les agents communistes infiltrés dans les différentes agences du New Deal (la HUAC, House Un-American Activities Committee) ; l’année suivante, toute activité politique fut interdite aux fonctionnaires fédéraux. On dénonçait le favoritisme de Roosevelt et la corruption de son entourage. Les élections de mi-mandat () de 1938 furent un demi-échec pour les démocrates qui reculèrent sans perdre la majorité. L’élan de 1933 était brisé, le « New Deal » était mort ; du reste, d’autres problèmes commençaient à prendre le dessus sur l’économie.

Les analyses des économistes Nombreux furent les économistes, tant classiques que keynésiens, qui discutèrent durant cette période des causes de l’échec, à la fin de la décennie, du New Deal ; et ils le font encore aujourd’hui.

Selon les anti-keynésiens, il y eut d’abord des faiblesses conjoncturelles. Parmi celles-ci, il faut évidemment évoquer l’improvisation et, ajoutent certains, l’impossibilité de mener une politique économique à long terme dans un pays où il y a des élections à l’échelon fédéral tous les deux ans. Cela dit, rares furent à cette époque les pays démocratiques où une même équipe resta au pouvoir durant six ans… Par ailleurs, les mesures du New Deal ont été en grande partie des mesures d’urgence, sans grande cohérence, sans vraie vision d’avenir ; efficaces à court terme pour certaines, elles ne remédièrent pas aux problèmes structurels de l’économie américaine.

On note également que les politiques inflationnistes et le deficit spending ont d’étroites limites au niveau de l’économie interne d’un pays. Des prix maintenus artificiellement élevés par le biais de l'inflation exposaient les produits américains à la concurrence étrangère ; mais, surtout, ces prix étaient trop élevés pour les chômeurs, même indemnisés et pour ceux des ouvriers employés dont le pouvoir d'achat baissait. Comme les économistes libéraux l’ont amplement démontré dans les années 1980, l’inflation et le déficit budgétaire, solutions confortables à court terme, solutions de facilité, ne créent qu’une richesse illusoire et passagère, une richesse à crédit : un jour ou l’autre, il faut bien payer la note (rembourser le déficit budgétaire auprès des créanciers de l’État, avec intérêts, affronter une crise de confiance si on prétend les rembourser avec une monnaie dévaluée par l’inflation…), et on finit par la payer très cher sur le plan des performances économiques… sauf si la croissance revient très vite et très rigoureuse.

Les admirateurs du New Deal, cependant, défendaient une thèse bien opposée à celle-ci. Ils soutenaient en effet que l’expérience du New Deal n’a pas été suffisamment keynésienne, que la relance par la consommation n’a pas véritablement eu lieu. Pour eux, l’intervention de l'État a été trop timide, les mesures prises incohérentes et tardives. Ainsi il n’y eut pas de prise en charge directe de l’économie avant la Seconde Guerre mondiale. Roosevelt n’a pas eu assez d’audace dans le domaine du deficit spending et, surtout, ne le concevait pas comme un mode de gestion permanent de l’économie ; ainsi, en 1937, il réduisit brutalement les crédits des agences chargées de secourir les chômeurs, ce qui contribua à la reprise de la crise. À ces faiblesses s’ajoutèrent la résistance du patronat, des trusts notamment ; mais Roosevelt s’inquiéta seulement en 1938 de la « cartellisation » de l’économie qu’il avait contribué à encourager.

Il est également frappant de constater qu’il n’y eut jamais la moindre tentative de gestion internationale de la crise. Or, il était difficile de mener une relance de la production dans un seul pays, même immense, alors que le protectionnisme triomphait partout et que les échanges internationaux se contractaient, ce qui pénalisait tous les exportateurs. Cette contraction des échanges mondiaux hypothéquait gravement le New Deal, dont le principe en 1937 était toujours la relance de l’économie par la consommation, alors que le revenu des Américains baissait régulièrement depuis de nombreux mois, et ce, malgré les mesures sociales (tardives et timides). En refusant de stimuler les échanges extérieurs pour compenser cette baisse, les États-Unis accusèrent un manque de « vision mondiale », d’analyse à long terme, de conscience des devoirs liés à la première puissance économique mondiale, et ce fut l’une des erreurs majeures de Roosevelt.

Le dernier problème à évoquer est celui des chômeurs. À la fin de la décennie, Roosevelt n’avait toujours pas réussi à absorber la masse de 12 millions de chômeurs qui avaient hérité leur situation de la crise de 1929, peu qualifiés pour la plupart ; il faut souligner cependant qu’aucune économie, en temps de paix, ne pourrait être à même de résoudre un tel problème en quelques années seulement. Et ce fut en effet avec la guerre que ce problème disparut : la plupart des jeunes chômeurs et des jeunes travailleurs étaient sous les drapeaux, le gîte et le couvert leur était assuré par l’État sans que personne, pour le coup, protestât contre ces dépenses. L’opinion accepta, dans les années 1940, parce que l’Amérique était menacée, ce qu’elle avait refusé dans les années 1930, lorsqu'aucun danger militaire ne la guettait.

Les Américains de la fin des années 1930 (Société) Les syndicats