Un Memorbuch (allemand « livre de la mémoire », plur. Memorbücher) est un ouvrage destiné à entretenir la mémoire des martyrs de différentes villes et régions du monde ashkénaze.

La pratique des Memorbücher commence dans le Saint-Empire romain germanique, à la suite du massacre de Juifs lors de la première croisade à Worms, Spire, Mayence, Bonn, Cologne. Un Memorbuch se compose la plupart du temps de quatre parties : une brève partie liturgique (prières dites lors de la commémoration des défunts), un martyrologe, un nécrologe des rabbins et des bienfaiteurs de la communauté, et enfin une liste des défunts dont le souvenir doit être entretenu. Dans un Memorbuch, on trouve des noms de personnes et de localités, mais très rarement un fait historique proprement dit. Les Memorbücher sont de précieux documents pour les généalogistes désireux de retracer l'histoire et les pérégrinations des familles juives rhénanes.

Les livres du souvenir sont redevenus, après une interruption au , un élément important de la mémoire juive pour commémorer la disparition du Yiddishland et les victimes de la Shoah. Ces livres sont généralement appelés Yizker-bikher.

Les origines des Memorbücher Le terme Memorbuch vient d'un mot d'origine latine Memor et du mot allemand Buch. Dans la tradition juive, une place importante est réservée au rappel du souvenir des morts. Il s'agit de les extraire ainsi de la géhenne grâce au recours de la miséricorde divine. Le rappel du souvenir des morts devient donc une obligation car les bienfaits et les aumônes des vivants permettent d'assurer le salut des morts Salomon B. Freehof, article « Hazkarat Neshamot », Talmudic Encyclopedia, VIII, Jérusalem, 1957, . Certains pensent aussi que l'homme pieux peut couronner son existence en faisant un don à une œuvre charitable, à la condition que celle-ci, ou la communauté, pourvoit au rappel de sa mémoire. Peu à peu, le « commémoré » ou ses héritiers, prennent l'habitude d'établir les dispositions nécessaires pour entretenir le souvenir d'un homme pieuxRené Gutman, Le Memorbuch, mémorial de la déportation et de la résistance des juifs du Bas-Rhin, La Nuée Bleue, 2005, Introduction. Cette pratique est à l'origine des Memorbücher. Le plus ancien est le Memorbuch de Nuremberg écrit entre 1296 et 1298. Il est si complet que les historiens pensent que d'autres manuscrits plus anciens ont dû servir de base de référence « Memor-Book », JewishEncyclopedia en ligne, consulté le 17 mars 2008. Les historiens ne disposent pas de l'original mais de copies du . Le premier Memorbuch publié est un morceau d'un Memorbuch concernant les communautés de Worms et de Vienne vers 1880.

Le Memorbuch a aussi pour fonction de rappeler le nom des disparus lors des diverses persécutions qu'ont subies les Juifs depuis le Moyen Âge. À ce titre la prière introductive demande à Dieu de se souvenir d'euxS. Salfeld, Le Martyrologe de Nuremberg, Berlin, 1898. Si Dieu se souvient de ceux qui ont été assassinés, il pourra les venger.. L'idée de vengeance a profondément pénétré le rituel religieux des Ashkénazes du Moyen Âge.

Composition Les Memorbücher sont presque tous constitués de quatre parties M. Weinberg, « Untersuchungen über das Wesen des Memorbuches », Jahrbuch des jüdisch-literarischen Gesellschaft, Francfort, XVI, 1924, ; Die Memorbücher des jüdischen Gemeinden in Bayern, I-II, Francfort, 1937-1938 : La première partie comporte un titre descriptif qui porte l'indication de la communauté qui l'utilise, le nom du scribe et l'année où la copie en a été effectuée. La seconde partie est constituée d'un court paragraphe liturgique, qui comprend les prières qu'il est d'usage de réciter avant et après la cérémonie de commémoration: un cycle de Kinot (élégies) qui relate les persécutions subies, l'Ab ha-Raḥamim, la prière pour les martyrs d'Israël, une autre prière pour les héros et bienfaiteurs d'Israël, le Yizkor, la prière pour les morts. On trouve ensuite un nécrologe, qui rappelle la mémoire de bienfaiteurs et, d'autre part, le souvenir des morts de la communauté qui ont été estimés dignes de cet honneur. Enfin, un martyrologe rappelle la mémoire des martyrs dans l'ordre des villes et des régions où ils ont été tués. Le nom des martyrs n'est pas toujours donné.

Les Memorbücher commencent en général par la liste des martyrs de 1096, lors de la première croisade. On y trouve aussi la liste des persécutions pendant la grande peste en 1349-1350.

Les Memorbücher sont écrits en hébreu ou dans la langue vernaculaire de la communauté, le yiddish par exemple. Ils peuvent aussi collecter le nom des victimes de massacres et de persécutions des communautés voisines. C'est le cas des plus anciens Memorbücher. Le rappel des noms des défunts, martyrs ou bienfaiteurs se faisaient généralement le jour de Kippour et très souvent le jour anniversaire des massacres de la première croisade. On lisait la Loi, les prières rituelles étaient récitées ainsi que les listes des martyrs. Au , le rappel des noms perd progressivement de son importance, et disparaît complètement dans de nombreuses communautés.

La question se pose de savoir comment le nom des victimes de massacres des autres communautés allemandes a pu être connu et consigné par les rédacteurs du Memorbuch d'une autre communauté, celle de Nuremberg par exemple. Israel Jacob Yuval, professeur d'histoire juive à l'Université hébraïque de Jérusalem, pense que ces listes de martyrs ont pu être établies grâce aux registres des impôts des différentes communautés, les survivants des pogroms indiquant sur le registre ceux qui avaient été tués. La liste aurait pu être copiée et recopiée pour d'autres communautés afin de se souvenir du nom des morts.

Les Memorbücher célèbres vignette|Juif allemand portant la rouelle.(Manuscrit médiéval (v. 1476)). Le Memorbuch de Nuremberg appelé parfois Memorbuch de Mayence a commencé à être rédigé en 1296. Il a été publié pour la première fois dans la Revue des études juives en 1882. Il énumère la liste des massacres et leur lieu d'exécution. Pratiquement toutes les villes de Rhénanie et d'Allemagne du Sud sont citées. On y trouve le récit des femmes assassinées pour avoir fait circoncire leur fils, celui du meurtre d'Elazar qui avait refusé de manger du porcCollectif, Encyclopédie de l'histoire juive, Liana Levi, 1989, . Le Memorbuch raconte entre autres qu'en 1285, la communauté juive de Munich a été accusée de crime rituel. 180 juifs, hommes, femmes, enfants furent alors enfermés dans la synagogue et brûlés en même temps que le bâtiment , janvier 2001. Il cite le nom des du pogrom de Wurtzbourg en 1298, celui des de Rothenburg la même année lors des massacres menés par le chevalier Rindfleisch. Les massacres menés par les bandes d'Armleder entre 1336 et 1339 sont mentionnés.

Ces évocations montrent l'importance des communautés juives dans la vallée du Rhin et l'ampleur des persécutions. Des massacres ont lieu régulièrement jusqu'en 1349. Un chroniqueur des massacres, Salomon bar Shimshon, écrit :

Le Memorbuch garde aussi le nom de trente-huit Juifs, dont dix-sept femmes, accusés à tort de meurtre rituel à Blois en 1171 et qui ont été brûlés vifs article « Blois », Jewish Encyclopedia en ligne. Le Memorbuch de Nuremberg a été acheté par un habitant de Mayence qui l'a placé dans la bibliothèque de la communauté juive de la ville, d'où le second nom de Memorbuch de Mayence. Il a été emporté en Angleterre quand sa famille a fui les persécutions nazies Rescuing the Memory of a People.

Le premier Memorbuch de Metz (1610-1724) ne comporte que le nécrologe tenu par la Hevra kaddisha Kabranim, la confrérie qui avait la responsabilité d’organiser les enterrements au sein de la communauté. Il contient 865 notices nécrologiques de rabbins, de lettrés, d'officiants, de médecins, de dirigeants de la communauté, mais aussi de Juifs plus modestesLe premier Memorbuch de la communauté juive de Metz. Les notices citent la date du décès et de l’inhumation, l’origine du défunt s’il vient d’une autre ville, les éventuelles responsabilités dans la communauté, ses dons.

Le Memorbuch de Francfort est un document de plus de pages qui raconte l'histoire de la communauté juive de Francfort-sur-le-Main de 1628 à 1907. Il commence par un poème relatant l'incendie de la synagogue de la ville en 1711 Tracing the Tribe: Digitized Frankfurt Memorbuch.

Le Memorbuch de Fürth en Bavière est actuellement conservé au Jüdisches Museum Franken de la ville. Sa rédaction avait commencé, à Vienne, quelques années après l'instauration du ghetto de Vienne par l'empereur Ferdinand II en 1624. En 1670, l'empereur Léopold expulsa les Juifs de Vienne. La famille Fränkel prit le manuscrit et le transporta à Fürth où elle s'installa. Quand les nazis incendièrent la synagogue de Fürth pendant la Nuit de Cristal en 1938, on crut le manuscrit perdu. Mais il fut retrouvé en 1998, dans un appartement de la ville Vienna Jewish Museum Exhibits Rediscovered Viennese Memory Book of the Klaus Synagogue of Fürth. La communauté juive de Fürth a été anéantie par la Shoah. Dans la tradition des Memorbücher, Gisela Blume a écrit en 1997 Zum Gedenken an die von den Nazis ermorderten Fürther Juden 1933-45 Komitee zum Gedenken der Fürther Shoa-Opfer, Fürth, 1997.

En Alsace, il existe de nombreux Memorbücher qui attestent d'exécutions de Juifs jusqu'en 1764. On cite entre autres : Rabbi Jacob b. Moïse et Rabbi Moïse b. Efraïm, assassinés entre Colmar et Ribeauvillé en 1715 ; Moïse, fils de Salomon (sans doute de Ribeauvillé), assassiné par son domestique en 1764 dans les environs de Metz. Le Memorbuch de Dornach, datant de 1798 contient des prières en la mémoire des victimes de persécutions en Allemagne, en Autriche, en Bohème, en Espagne, en Pologne et en Hollande Le Memorbuch d'Haguenau, Central Archives for the History of the Jewish People, cité par Paula Hyman, The Emancipation of the Jews of Alsace, New Haven, 1991, .

Le Memorbuch d'Exeter de 1857 est un des rares mémoriaux qui ne concernent pas les communautés juives de Rhénanie. Il nomme les membres de la communauté d'Exeter ainsi que leurs dons. Hommes et femmes sont cités ainsi que leurs fonctions religieuses.

Les livres de la mémoire après la Shoah

Les Yizker-bikher vignette|350px|Le shtetl de Lakhva, en Pologne, en 1926