vignette|200px|Juifs allemands au .
L’histoire des Juifs d'Allemagne est emblématique de l'histoire des Juifs en Europe occidentale, entre antijudaïsme, intégration liée à l'universalisme des Lumières et antisémitisme moderne.
Arrivée dans les régions rhénanes au temps de l'Empire romain, la communauté juive a prospéré jusqu'à la fin du . À partir de la première croisade, elle traverse une longue période de tourments ponctuée de massacres, d'accusations de crimes rituels, d'extorsions diverses et d'expulsions. Sa condition juridique se dégrade. La plupart des métiers sont interdits aux Juifs. Au , les philosophes des Lumières, grâce à Moses Mendelssohn, s'émeuvent de leur condition misérable. Mais le chemin qui mène à leur émancipation est long et dure près d'un siècle. Il s'accompagne de l'intégration des Juifs à la société. Leur assimilation permet une réussite économique et intellectuelle qui suscite des jalousies dans certains milieux. L'arrivée au pouvoir de Hitler en 1933 met les Juifs au ban de la société allemande. Aux persécutions succèdent la déportation puis l'anéantissement pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, la communauté juive se reconstruit lentement. Le gouvernement fédéral accorde une attention particulière et privilégiée aux juifs allemands.
Les origines de la communauté juive allemande +Carte des rues des Juifs en Allemagne Mémoire de plus d'un millénaire de présence juive
vignette|Carte des dialectes yiddish entre les . Les Juifs sont arrivés au temps de l'Empire romain dans les provinces de Germanie inférieure et supérieure, qu'ils identifient à la terre d'Ashkenaz, d'où leur dénomination d'Ashkenazim. Ils sont originaires de Gaule ou d'Italie. On trouve parmi eux quelques commerçants juifs venus de Palestine. Il y a aussi des convertis venus de tout l'Empire, un prosélytisme juif actif existant à cette époque. Des populations importantes d'Asie Mineure, de Grèce, d'Égypte, d'Afrique du Nord ou même de Germanie ont embrassé la foi de Moïse.. La première trace officielle de leur présence date de 321, à Cologne. Il s'agit d'un texte qui indique que le statut légal des Juifs est le même dans tout l'Empire. Ils possèdent la plénitude des droits civiques avec comme seule restriction la possession d'un esclave chrétien et l'accès à une fonction publique. Ils travaillent aussi bien dans l'agriculture, l'artisanat, le négoce que dans les activités de prêt.. Heinrich Graetz pense que les Juifs étaient présents en Allemagne bien avant les chrétiens..
Les invasions germaniques ne changent pas leurs conditions de vie. Au début du Moyen Âge, les communautés juives se trouvent surtout dans le bassin rhénan, principalement à Worms, Spire et Mayence, mais aussi à Cologne, Ratisbonne, Francfort, Passau… À cette époque, ils vivent principalement du commerce. Les négociants juifs commercent avec l'Orient et avec les pays slaves voisins. Ils possèdent une grande autonomieEncyclopédie de l'histoire juive, Liana Levi, 1989, . Les communautés se développent jusqu'à la fin du grâce à la tolérance des souverains mérovingiens et carolingiens. Aux , de nombreux Juifs français trouvent refuge en Allemagne.
Les Juifs allemands parlent un dialecte germanique, le yiddish, qui deviendra celui de tous les Juifs d'Europe centrale.
Des Carolingiens à la première croisade Dans l'empire carolingien, les Juifs doivent comme tout un chacun payer la dîme sur les marchandises. Des marchands juifs. assurent les relations indispensables entre la chrétienté occidentale et l'islam. Isaac le Juif devient même ambassadeur de Charlemagne auprès du calife Haroun al-Rachid en 797. Les Carolingiens protègent les communautés juives. Ils sont exemptés de service militaire contrairement aux hommes libres de l'Empire. Comme l'Église interdit le prêt à intérêt, les Juifs sont tout trouvés pour le pratiquer et finissent par monopoliser cette activité. Sous les Carolingiens et jusqu'à la fin du , les marchands juifs exportent vers l'Italie, l'Espagne des esclaves, des fourrures, des armes et importent dans l'Empire des épices, des baumes, des dattes, des métaux précieux. Ils contribuent à faire des vallées du Rhin et du haut Danube des axes de circulation des marchandises importants. Les contacts entre les communautés de l'Empire franc et celle d'Espagne ou d'Afrique du nord sont nombreux, que ce soit sur le plan commercial ou sur le plan de la correspondance religieuseRenée Doehaerd, Le Haut Moyen Âge occidental, économies et sociétés, PUF, 1971, .
gauche|vignette|Un Juif souabe.
Sous Louis le Pieux, trois chartes sont accordées, mais elles le sont à des individus et certainement à leur demande. Elles garantissent aux Juifs la protection de leurs vie et biens, la liberté de commercer et la liberté religieuse (liceat eis secundum illorum legem vivere: « il leur a été accordé de vivre selon leur loi »)Les textes intégraux de ces trois chartes sont publiés dans Karl Zeumer (éd.), Formulae Merowingici et Karolini Aevi : Accedunt ; Ordines Iudiciorum Dei, Hanovre, Impensis bibliopolii Hahniani, 1886, 30, 31 et 52 ; versions abrégées et commentées par Julius Aronius, Regesten zur Geschichte der Juden im fränkischen und deutschen Reiche bis zum Jahre 1273, Berlin, L. Simion, 1902, 81-83. Les Juifs sont sous la protection directe de l’empereur et sont donc ses hommes. Si un Juif est tué, le meurtrier doit verser l’énorme amende de dix livres d’or soit, deux fois ce qu’il devrait payer s’il tuait un chevalier chrétien. L’argent va directement dans le trésor de l’empereurYosef Hayim Yerushalmi, « Serviteurs des rois et non serviteurs des serviteurs », dans Raisons politiques, 2002/2003, , à 52.
Un officier, le Judenmeister, est désigné pour défendre leurs privilèges. Henri III menace au milieu du de la perte des yeux et de la main droite celui qui tue un juif.. Les Carolingiens favorisent même leur implantation. Certains seigneurs laïcs et ecclésiastiques font de mêmeGérard Nahon, Histoire du peuple juif, Encyclopædia Universalis, DVD, 2007. En 1084, Rüdiger, évêque de Spire, invite les Juifs à s'installer dans sa cité « pour augmenter mille fois l'honneur de notre ville », précise-t-il. Il leur accorde toute une série de droits connus sous le nom de privilège de RüdigerLe préambule de la charte précise : « Au nom de la Sainte et indivisible Trinité. Quand j’ai souhaité faire une cité de la ville de Spire, moi, Rüdiger, surnommé Huozmann… songeai que la gloire de nos places serait augmentée un millier de fois si j’y amenais des Juifs (putavi milies amplificare honorem loci nostri si et ludeos colligerem) ».. Il leur laisse un quartier séparé dont ils peuvent monter la garde sur leurs murs « pour qu'ils ne soient pas importunés par la foule ». Le quartier juif, situé près du Rhin est entouré d'un mur et comprend un cimetière et une synagogue. Les Juifs ont aussi leur propre police de quartier, le droit d'engager des serviteurs chrétiens et de vendre de la viande cascher aux non-Juifs. Ils peuvent faire venir des Juifs étrangers. Leur bourgmestre est l'égal de celui de Spire.
Ces privilèges sont confirmés par l'empereur du Saint-Empire romain germanique en 1090. qui l'étend à Worms. La charte de Worms est renouvelée en 1157 par Frédéric Barberousse, qui accorde également une charte à la cité de Ratisbonne en 1182Ludwig Weiland (éd.), Constitutiones et Acta Publica Imperatorum et Regum, (1893) vol. 1, Hanovre, Impensis bibliopolii Hahniani, 163 ; Regensburg, 1182 : J. Aronius, Regesten….
vignette|Pierre tombale de Nathan (נתן הפרנס), chef de la communauté juive de Heilbronn, s.
Au , l'institution rabbinique apparaît dans les communautés rhénanes. Elle est basée sur la prééminence du rabbin, chef spirituel de la communauté, voire d'une région entière. Certains centres rhénans, Spire, Worms qui possède une synagogue de style byzantin construite en 1034, Mayence, donnent au judaïsme occidental une réputation de savoir et de piété à l'instar des centres français. Ces trois lieux sont appelés les villes Shum, d'après la première lettre de leur nom hébreu : Shin pour Spire (Shpira), Wav pour Worms (Varmaisa) et Mem pour Mainz (Magentza). Le Takkanot Shum (hébreu : תקנות שו"ם « lois adoptées en Shum ») est un ensemble de décrets formulés au cours d' une période de plusieurs décennies par les dirigeants de la communauté juive de Shum.. Grâce à eux, le Talmud devient une œuvre surtout occidentale.
On peut se demander pourquoi les Juifs bénéficient d'une tolérance religieuse rare à cette époque. Les Juifs sont considérés comme les témoins de la passion du Christ, des conservateurs de l'Ancienne Loi selon les chrétiens, et comme le peuple appelé à la conversion à l'approche de la fin des tempsC'est ce qu'affirme Paul dans l'épitre aux Romains, 9, 27Collectif, Histoire du christianisme, Desclée, 1993, . Mais au , la semaine sainte, qui commence à être l'objet de célébrations religieuses, devient une période de tracasseries voire de persécutions pour les Juifs.
Rabbenou Guershom ben Yehuda, surnommé Meor HaGolah (Luminaire de l'exil), né en 960 à Metz et mort à Mayence en 1028, réunit autour de lui de nombreux élèvesMan, John (2010). The Gutenberg Revolution: How Printing Changed the Course of History. Londres: Bantam Books. pp. 27-8, (publié en 2002 sous le titre The Gutenberg revolution: the story of a genius and an invention that changed the world). . Il approfondit l'étude du Talmud et de la Torah en s'inspirant de méthodes des académies talmudiques de Babylone. Il introduit l'interdiction de la polygamie, l'interdiction pour un homme de divorcer sans le consentement de sa femme, et l'interdiction des railleries envers les Juifs convertis de force qui retournent ensuite à leur foi. Sa renommée s'étend à tout le monde juif médiéval et pendant plusieurs siècles, son école attire des Juifs de toute l'Europe, comme le célèbre bibliste RachiEncyclopædia Britannica, article « Gershom ben Judah », 2007..
Des croisades à la Réforme Le temps des massacres vignette|Massacre des Juifs à Metz (Saint-Empire romain germanique) par les premiers Croisés (1095)