Roymata (parfois orthographié Roy Mata et Roi Mata) est un titre de chefferie porté par une lignée de chefs ayant régné du au au centre du Vanuatu.
Parmi les détenteurs de ce titre, le plus célèbre des Roymata est un chef important ayant régné au début du . S'agissant probablement du dernier détenteur du titre, il est aujourd'hui désigné comme “le dernier Roymata”. Par abus de langage, le dernier Roymata est souvent appelé simplement “Roymata”, ce qui a longtemps entraîné une confusion avec ses prédécesseurs, autres détenteurs du même titre.
L'existence des Roymata n'a longtemps été connue que par la tradition orale véhiculée par les populations mélanésiennes des îles Shepherd, au centre du Vanuatu. En 1967, cette tradition orale fut confirmée à travers la découverte, près de l'île d'Éfaté, de la tombe du dernier Roymata ‒ la plus riche sépulture des îles du Pacifique.
Selon les légendes, le premier Roymata serait venu vers 1100 de Polynésie en pirogue, avant de s'installer dans l'île d'Éfaté. Héros pacificateur, il met en place un festival de la paix et trouve le moyen de mettre fin aux rivalités entre clans qui déchirent Éfaté. Son règne coïnciderait avec des changements, observables archéologiquement, dans l'artisanat et l'outillage au centre du Vanuatu.
Au fil des siècles, les Roymata auraient répandu la paix dans d'autres îles du centre de l'archipel, en particulier les îles Shepherd. Finalement, le dernier Roymata serait mort empoisonné par son frère, ou victime d'un festin trop copieux. Des récits et des chants racontent le sacrifice de sa cour et de chefs de clans, enterrés avec lui sur l'île de Retoka, qui devient par la suite terre interdite.
En 1967, guidé par la tradition orale locale, l'archéologue français José Garanger étudie différents sites liés à la vie du dernier Roymata. Il met au jour une sépulture à l'emplacement indiqué par la tradition orale, à Retoka. Elle contient une cinquantaine de squelettes d'hommes et de femmes vraisemblablement sacrifiés à cette occasion, avec un grand nombre de bijoux. Le squelette d'un vieil homme, par sa position dans la sépulture et les similitudes avec les récits, est identifié comme étant probablement celui de Roymata, dernier du nom.
Ce Roymata est aujourd'hui une figure majeure de la culture vanuataise. L'homme représenté sur l'emblème du pays est associé par un grand nombre de Ni-Vanuatu à Roymata, et la découverte de sa tombe a éveillé des vocations d'archéologues dans le pays. Selon la volonté de José Garanger, les bijoux prélevés lors des fouilles sont officiellement restitués en 2000 et aujourd'hui exposés au Centre culturel du Vanuatu. En 2008, le domaine de Roymata, un ensemble de sites liés à sa vie, est le premier bien du Vanuatu à être inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Biographie
Légendes liées à Roymata Les origines plus ou moins fantastiques de Roymata sont connues par des légendes et mythes locaux, transmis oralement. La collecte de légendes sur sa vie est due en grande partie à l’ethnologue Jean Guiart, l’archéologue José Garanger; ainsi qu'aux linguistes Jean-Claude Rivierre et Sandrine Bessis.
Légende du laplap alt=Photographie montrant un laplap, posée sur une feuille de bananier.|gauche|vignette|Un laplap, plat traditionnel emblématique du Vanuatu. Les mythes sur Roymata sont particulièrement présents à l’ouest d’Éfaté. Certaines légendes le font naître dans les environs du village de Tukutuku, avec son frère Roymuri ou Roymuru. Roymuri est désigné tantôt comme son jumeau, tantôt comme son frère cadet, et leurs parents sont parfois nommés Masasuri et Leiawa. Dans une légende conservée dans le village de Siviri, les deux frères imitent leurs parents en cuisinant chacun un laplap . Le cadet reçoit plusieurs rebuffades de la part de l’aîné, qui rate finalement la cuisson de son laplap, s’attirant les moqueries du cadet. De là viennent leurs noms : Roymata, de mata, « mal cuit » ; et Roymuri, de muri, « se moquer ». Une rivalité naît entre les frères, et Roymuri s’installe sur l’île de Retoka, au large d’Éfaté.
Il est possible, comme le dit cette légende, que Roymata soit effectivement né à Éfaté. Cette hypothèse se heurte à une autre, qui le fait venir d’une île au sud du Vanuatu, Erromango. Plusieurs épopées rapportent l’arrivée de chefs du sud de l’archipel, venus à Éfaté en pirogues. Le nom Roy, qui n’est pas originaire d’Éfaté, pourrait souligner le fait que Roymata soit étranger.
Légende de l'ogre Utuama Une autre légende, conservée à l’ouest d’Éfaté et sur l’île de Lelepa, fait de Roymata le protagoniste d’une lutte contre un ogre, Utuama. Utuama aurait enfermé plusieurs hommes, délivrés par un chef nommé Arieri. L’ogre les prend en chasse, mais chaque fois qu'il se rapproche, Arieri transforme les hommes en plantes pour le tromper. À la nuit tombée, Arieri cueille un fruit de namambe, l’ouvre et en fait une pirogue pour les hommes. Arrivés dans la grotte Felesa, sur l'île de Lelepa, les hommes escaladent de longues racines de banyan, puis les entaillent et attendent l’arrivée d’Utuama. Celui-ci tente d’y grimper, tombe et meurt ; les hommes, sauvés, se dispersent. Parmi eux se trouve le futur Roymata, seulement dénommé Roy.
La suite de la légende rapporte l’origine de son nom, très similaire à la légende du laplap : trois des hommes ayant échappé à Utuama se rendent à une fête organisée par un vieil homme. Ils cuisinent des laplap, dont l’un n’est pas assez cuit, et les noix de coco qu’il leur reste sentent mauvais. Les trois hommes se moquent les uns des autres, d’où leurs noms, Roymata, Roymuri et Roymantay . Roymantay n’est pas mentionné dans toutes les légendes, contrairement à Roymuri. Il semble que mata et muri aient été des suffixes souvent associés aux chefs gouvernant par deux, ce qui est peut-être le cas de Roymata et Roymuri, comme le suggère la métaphore des jumeaux.
Un chef pacificateur
Instauration des namatarao vignette|Peintures rupestres dans la grotte Felesa, sur l'île de Lelepa. Peut-être contemporaines de Roymata, certaines de ces peintures pourraient représenter l'instauration des namatarao.|alt=Peintures rupestres représentant des figures humaines. Les légendes s’accordent sur le rôle pacificateur de Roymata, qui aurait transformé plusieurs aspects de la société d’Éfaté et considérablement réduit la violence entre les différents clans de l’île. On lui impute la création d'une fête de la paix, natamwate. Selon les légendes conservées à l’ouest d’Éfaté, Roymata organise le premier natamwate en réunissant les habitants de l’île, peut-être à Tukutuku. Chacun doit venir sans arme et apporter un aliment, différent de celui de ses proches ou de ses voisins, puis les aliments sont rangés par type. La légende, recueillie par Jean Guiart, rapporte les paroles attribuées à Roymata :
Chaque aliment devient un totem, appelé namatarao ou naflak. L’appartenance à un namatarao est matrilinéaire, une autre nouveauté apportée par Roymata. Cependant, il existe des variantes de la légende selon lesquelles les namatarao sont instaurés par Roymuri. Cette organisation existe toujours dans certaines zones d’Éfaté au moment où Guiart l’étudie, dans les années 1960.
Baptêmes de chefs L'un des porteurs du titre Roymata, devenu chef et siégeant à Mangaasi, à l'ouest d'Éfaté, aurait « baptisé » plusieurs chefs. Il les aurait par la suite envoyés dans différentes îles pour répandre son mode d’organisation, principalement au centre du Vanuatu. Selon certaines légendes, ces baptêmes auraient eu lieu à Maniura, la pointe ouest d'Éfaté, dans l’îlot du lac Lukutau, devenu tabou par la suite. Le terrain dans la zone de Lukutau, très boueux, rend les recherches archéologiques difficiles, et l'îlot en son centre n’a pas été étudié en détail.
Mort et funérailles alt=Photographie montrant l'entrée d'une grotte.|gauche|vignette|L'entrée de la grotte Felesa, où aurait été transporté Roymata au moment de sa mort. Dans la plupart des légendes, Roymuri, jaloux de son frère, le tue d’une flèche empoisonnée ; mais dans d'autres récits, Roymata, âgé, meurt après un festin trop copieux. Mourant, il aurait été transporté dans la grotte Felesa. Cependant cette grotte, située sur la petite île de Lelepa au large d’Éfaté, est difficile d’accès ; il est peu probable qu’un homme mourant y ait été véritablement transporté, à moins que la grotte ait eu une signification spirituelle aujourd'hui oubliée.
Le cortège funèbre, selon plusieurs légendes, fait étape à Mangaasi, siège du pouvoir de Roymata, et à Tukutuku, où aurait eu lieu le premier natamwate. Le corps de Roymata est montré aux différents clans qui lui doivent allégeance. Le cortège est suivi par une grande foule, et la mer se serait ouverte pour le laisser passer jusqu’à Retoka, le lieu choisi pour la sépulture. Une cérémonie de plusieurs jours est organisée, comprenant notamment des sacrifices humains. En particulier, plusieurs membres de sa cour et des représentants de chaque clan sont volontairement enterrés vivants avec Roymata.
Retoka est déclarée « terre interdite » (fanua tabu, dans la langue de Lelepa), ce que rapporte au moins un chant funéraire encore conservé. Selon les coutumes locales, il est dangereux d’y passer la nuit et mortel de toucher aux sépultures, sur lesquelles la végétation ne pousserait plus. Mangaasi, le village où vivait et gouvernait Roymata, est aussi abandonné.
La sépulture de Roymata alt=Photographie montrant des stèles disposées en arc de cercle, dans une forêt.|vignette|Stèles dressées sur la sépulture collective de Roymata. Dans les années 1960, dans le cadre d’une mission franco-américaine, des archéologues étudient différentes îles du Vanuatu. L'archéologue français José Garanger dirige des fouilles dans les îles du centre de l’archipel, en 1964 puis en 1967-1968, principalement pour trouver des éléments sur la disparition de Kuwae. Guidé par la tradition orale, il se rend sur Retoka en 1967. Le propriétaire de l’île, Ernest Henry Reid, lui indique l’emplacement de la sépulture de Roymata selon les légendes, signalé par deux pierres dressées. Les fouilles révèlent la tombe la plus importante étudiée dans tout le Pacifique sud, par la richesse du mobilier et le nombre de personnes inhumées.
Découvertes Accompagné d'autochtones qui participent aux fouilles et donnent des informations sur les objets exhumés, Garanger met au jour une sépulture collective composée d’une cinquantaine de squelettes, sur une surface de qui est restée inoccupée après l’inhumation. Pour dater l'inhumation des squelettes, il utilise l'analyse du collagène osseux et obtient la date de 1265, avec ce qu'il pense être une marge d’erreur de . Cependant, la datation d'après le collagène osseux n'est plus utilisée en anthropologie archéologique, cette méthode s'étant avérée peu fiable.
La sépulture est divisible en trois niveaux, selon la profondeur des fosses : au niveau , à environ vingt centimètres de profondeur, trois enfants en bas âge sont enterrés. Deux d’entre eux sont « empaquetés », c’est-à-dire que leurs os sont réunis pour former un fagot ; le niveau comprend le plus grand nombre de squelettes : quatre hommes seuls, quatre femmes seules, neuf couples mixtes, un couple de femmes, deux enfants et trois paquets (l’un de ces paquets est constitué d’une douzaine de fémurs). Les neuf sépultures de couple, dont chacune est indiquée par une stèle, sont situées en arc de cercle face aux deux grandes pierres qui indiquent la sépulture de Roymata ; le niveau , le plus profond, est situé au pied de deux pierres dressées marquant la tombe de Roymata. Le squelette d’un vieil homme y est entouré par ceux d’un couple à sa gauche, d’un homme à sa droite, d’une jeune femme placée perpendiculairement à ses pieds et d’un porc. Un squelette empaqueté est placé entre les jambes du vieil homme.