Joan Fuster, né le à Sueca (province de Valence, Espagne) et mort le dans la même ville, est un écrivain polygraphe valencien d'expression fondamentalement catalaneil écrivit également en castillan, notamment dans la presse et au début de sa carrière, figure primordiale du nationalisme valencien et du pancatalanisme culturel et politique (), Max Cahner dans . Bien qu'il soit largement connu pour son livre (Nous, les Valenciens, 1962), essai historique sur le Pays valencien qui eut une énorme influence., son travail de recherche et d'édition est divers et aborde de multiples champs de connaissance, comme la linguistique, l'histoirenotamment l’histoire de la culture et littéraire, la critique littéraireainsi que de multiples rééditions et anthologies, le tourisme et la philosophie.. Il est souvent considéré comme le plus grand essayiste en langue catalane du ..
Fuster fut l'auteur en catalan le plus important des générations d’intellectuels sorties de l'après-guerre civile espagnole. Son influence dépassa les milieux littéraires et universitaires et eut des répercussions sur la vie culturelle et civique des territoires de langue catalane. À partir des années 1960, il devint une référence civique de l’opposition au franquisme au Pays valencien, symbole du mouvement de et de normalisation du valencien ainsi qu’une figure clé dans le débat autour de l’identité valencienne dans la seconde moitié du , où le devient un paradigme interprétatif d’une grande influence dans le monde intellectuel et, dans une moindre mesure, politique. Ses travaux furent à l’origine d’une rénovation fondamentale de l'historiographie et, plus largement, de l’ensemble du champ des études universitaires régionales. Ils donnèrent lieu à d’intenses débats, polémiques et remises en question.
Fuster était un personnage dérangeant et provocateur. Durant la transition démocratique espagnole, il fut victime de deux attentats à la bombe attribués à l'extrême droite anticatalaniste locale , dont les auteurs n’ont pas été identifiés au terme d'enquêtes bâclées.. Carmen Noguero, secrétaire générale de l'Institut Cervantes, déclare à son propos : .
Biographie Jeunesse Joan Fuster naît le à Sueca, petite ville de la banlieue de Valence, capitale de la province homonyme et de l’ancien royaume de Valencecorrespondant aux provinces modernes de Valence, Castellón et Alicante ; l’appellation la plus courante de ce territoire a été simplement , depuis la fondation du royaume au ; durant la jeunesse de Fuster, le territoire, sans réalité administrative , est souvent appelé ; Fuster contribua à populariser une autre appellation déjà en usage, celle de , qui se généralisa dans les années 1960 et 1970, mais ne fut finalement pas retenu comme dénomination officielle durant la Transition démocratique espagnole lorsque le territoire fut constitué en communauté autonome, à l’issue d’un conflit identitaire violent au cœur duquel se trouvait une opposition à ses idées ; voir les articles Dénomination de la Communauté valencienne, Bataille de Valence et Blavérisme.
Son nom de naissance est Juan de la Cruz Fusternom officiel, en espagnol, par exemple dans , en référence à son matricule d’étudiant à l’université de Valence, ou dans son arrêté de nomination comme professeur à l’université de Valence dans le Bulletin officiel de l’État espagnolen forme complète avec les deux noms de famille : : «». Il explique qu’il doit son prénom dans l'État civil, qui renvoie au célèbre saint et poète castillan Jean de la Croix, fêté le , à deux tantes éloignées et très dévotes. Lorsqu’il commença à écrire des vers, au moment d’opter pour un nom de plume, il choisit le prénom car, écrit-il, . Il précise qu’à Sueca tout le monde l’appelle diminutif courant de , équivalent du français , en castillan, et que devant la porte de sa maison figure toujours une plaque en laiton disant (dans la même langue) : . Publiquement, il sera toutefois connu comme en forme complète : .
Il naît dans une famille plutôt aisée, d’origine paysanne et de tendance politique traditionaliste. Son père, qui fut dirigeant local du parti carliste et premier maire franquiste de Sueca, s’écarta le premier de la tradition familiale, en apprenant le métier de sculpteur d’ puis en exerçant comme professeur de dessin dans une école secondaire. Les sources de vocation littéraire sont donc étrangères à sa lignée familiale.. Il eut un frère , mort d’une bronchopneumonie le à l’âge de six mois, plusieurs mois avant sa propre naissance.
Sueca, où il naquit et vécut toute sa vie, est une petite ville située à une trentaine de kilomètres au sud de Valence, sur les bords de l’Albufera. De solide tradition , sa principale ressource économique est la riziculture et elle accueille depuis 1961 un de paella valencienne, le plat emblématique de la région.
Dans sa jeunesse, Fuster s’identifiait avec une conception localiste, , très liée à Sueca, à laquelle il consacra plusieurs écritsdont une partie sont rassemblés dans , .
Les années de la guerre civile (1936-1939) furent celles où le jeune Fuster termina ses études secondaires à Valence. En lecteur vorace il y parcourait les librairies à la recherche d'explications de la réalité qui l'entourait. Selon son vieil ami Fermí Cortés, le premier texte en valencien lu par Fuster est une édition de La Donsayna de Josep Bernat i Baldoví, lui aussi natif de Sueca, publié par l’hebdomadaire progressiste Mosaico . Il développa une grande curiosité sur ce sujet et commença à accumuler des livres, se focalisant sur les écrits en catalan d'avant-guerre. En 1939, il découvrit trois ouvrages qui l’influencèrent considérablement : La llengua dels valencians, dont la première édition est de 1933 de Manuel Sanchis Guarner, El País Valencià de Felip Mateu i Llopis et une grammaire de Carles Salvador, tous trois publiés dans la collection Quaderns d’Orientació Valencianista. Il découvrit également des auteurs originaires d’autres zones du domaine catalan, comme Jacint Verdaguer, qui le mirent en contact avec une tradition littéraire prestigieuse et un modèle de langue différent.
En 1942 ou 1943, il commença des études de droit à l'université de Valence. En parallèle, il se forma en autodidacte, ce qui l'amena à travailler comme critique littéraire et chroniqueur. En 1945, il publia dans l’almanach de Las Provincias son premier article écrit en catalan, «». Il exerça comme avocat pendant quelques années dans son propre cabinet à Sueca et sporadiquement dans un cabinet d’avocats de Valence , mais se consacra rapidement davantage à son travail d'écrivain et de chroniqueur de presse.
À l'âge de 25 ans, il s’introduisit dans les du groupe Torre, dirigé par Xavier Casp, de l'après-guerre. » Dans ce groupe, nommé d’après la maison d’édition homonyme où il publierait quelques-uns de ses premiers travaux, Fuster trouva un espace d’échanges d’idées et de diffusion littéraire sans égal au Pays valencien de l'après-guerre, ainsi qu’une atmosphère proche du catalanisme, à un moment où le jeune écrivain commençait à abandonner son identification avec le régionalisme pour rejoindre des postures catalanistes . Durant la première moitié des années 1950, la figure de Casp exerça une grande influence sur Fuster et sa pensée, à un moment où il se sentait lui-même très éloignés des mythes et de l'autocomplaisance du régionalisme valencien
Entre 1946 et 1956, il codirigea, avec Josep Albi, la revue Verbo. Parallèlement à l'exercice de sa fonction d’avocat dans sa ville natale, il entama des collaborations avec la presse, spécialement le journal Levante-EMV de Valence et, ultérieurement, avec la revue Destino et le journal barcelonais La Vanguardia.
Années 1950 : l’émergence d’un intellectuel thumb|Portrait de Joan Fuster du peintre Josep Pla-Narbona. Au cours des années 1950, il gagna la reconnaissance des intellectuels exilés au Mexique et de petits cercles intellectuels de Catalogne. Le premier article qu’il écrivit pour La Nostra Revista, publiée à Mexico, est intitulé «» (, 1950), qui constitue le premier texte programmatique écrit par Fuster. Il se rendit pour la première fois à Barcelone en , où il séjourna une semaine et où il revint pour 4 jours en juin de la même année. À ces occasions, il établit des contacts avec Joan Triadú, Miquel Arimany, Ramon Aramon, Ernest Martínez Ferrando , Josep Benet, Jordi Capell, Joaquim Molas, Albert Manent et Carles Riba.
En 1952, au motif des fêtes du couronnement de la Vierge de Sales , Fuster traduisit l’œuvre de Paul Claudel, L'Annonce faite à Marie, qui fut représentée le . Vers les mêmes dates, il rédigea l’essai Les idees religioses i l'existencialisme en el teatre modern.
Entre 1952 et 1956, il écrivit dans Pont Blau, revue de l'exil catalan au Mexique. En 1954, le philologue et éditeur baléare Francesc de Borja Moll édita à Majorque l’essai d’esthétique El descrèdit de la realitat, avec lequel il commençait . Fuster entrait ainsi dans un processus personnel de professionnalisation qui accompagna son développement d’une nouvelle compréhension de la réalité valencienne. En 1955, la maison d’édition barcelonaise Selecta publia son Antologia de la poesia valenciana, l’un des premiers textes où il utilise l'expression de . En raison de l’utilisation du catalan standard écrit et du ton contenu dans le texte, Fuster demanda à son éditeur de spécifier explicitement l’origine valencienne de l’auteur. Ce texte est également le premier où Fuster fit référence au Pays valencien comme un , ce qu’il jugeait négatif, à l’encontre du cliché local qui considère la terre comme un symbole fort de l’identité locale, particulièrement dans la province de Valence..
Durant les années 1950, il écrivit également des dizaines de textes emphatiques dans lesquels il louait des thèmes locaux comme les fallas, la paella, ou des thèmes religieux comme la Mare de Déu dels Desemparats et la procession de la Fête-Dieu. En 1959, il publia Un món per a infants (primer llibre de lectura), avec des illustrations d’Andreu Alfaro, l’un des tout premiers livres en catalan destiné à l'apprentissage de la lecture aux enfants de l’après-guerre civile, qui rassemble des textes d’auteurs en langue catalane d’origine variée et illustre la volonté de Fuster de s’adresser à l’ensemble de la population.
Années 1960 : écrits politiques et maturité idéologique thumb|Représentation de Joan Fuster par le muraliste dans le de Muro de Alcoy (Alicante). En , il publia dans le numéro en hommage à Jaume Vicens Vives de la revue Serra d'Or en référence à l’un des derniers écrits de Vicens Vives, Presència valenciana . Dans le texte, Fuster revendiquait la des Valenciens, ce qui provoqua une lettre en réponse du groupe Torre, où ses membres prenaient leurs distances avec cette affirmation ainsi qu’une lettre de vœux de noël distribuée par la revue où apparaissait une carte des Pays catalans. Dans cette lettre étaient revendiqués le , le nom de pour l’ensemble du Pays valencienqui était et demeure de reste la désignation la plus couramment employée pour désigner la région et était proposé le concept de , désignation suggérée par Miquel Adlert au début des années 1960. Dans une troisième lettre, Fuster compara la réaction des signataires de la précédente avec l’opuscule anticatalaniste El perill català de Josep Maria Bayarri et considéra qu’il s’agissait d’une réponse au catalanisme en essor dans le petit groupe des férus de littérature de la Valence d’après-guerre. C’est alors que le petit monde du valencianisme commença à se diviser en deux camps opposés.