Les renaissances médiévales sont des périodes du Moyen Âge occidental qui se caractérisent par un renouveau culturel significatif à l'échelle européenne. On recense essentiellement trois phases de renaissances médiévales, connues sous le nom de renaissance carolingienne ( et ), de renaissance ottonienne () et de renaissance du .
Le terme est utilisé par de nombreux médiévistes depuis le , par analogie avec le concept historiographique de renaissance. Novateur car en rupture avec la vision d'un Moyen Âge obscurantiste dominant l'historiographie du , le concept fait toujours l'objet de nombreux débats et de critiques, qui portent en particulier sur l'ampleur des mouvements de renouveau, et sur la pertinence du rapprochement avec la césure traditionnelle que constitue la Renaissance du .
Histoire du concept
L'utilisation du terme de « renaissance » en histoire médiévale apparaît au avec la naissance des études médiévales. C'est Jean-Jacques Ampère qui en fait le premier l'usage dans les années 1830<ref>Pierre Riché (Les Carolingiens, 1983, 354) cite la date de 1839, année de parution de lHistoire littéraire de la France avant le de Jean-Jacques Ampère. Il semble cependant que ce dernier fît usage du terme de renaissance concernant le Moyen Âge avant cette date dans ses cours et articles, comme ici.</ref>, évoquant une renaissance carolingienne et une renaissance du . Ampère va en cela à l'encontre de la vision alors dominante du Moyen Âge comme période culturellement rétrograde, reprise notamment par Jules MicheletVoir par exemple la description de la cour de Charlemagne, très éloignée de l'idée d'une renaissance florissante : Histoire de France : Moyen Âge (Œuvres complètes, éd. 1893, 259 sqq.) Gallica. Mais le concept évoqué par Ampère (plus philologue qu'historien) bien que parfois réutilisé par d'autres auteurs du Comme A. Clerval, in Les Écoles de Chartres au Moyen Âge, du au , Paris, 1895 : , cité par Jacques Verger, La Renaissance du , 11. n'est repris, pour caractériser un moment précis de l'histoire culturelle du Moyen Âge, que par les historiens du , à partir des années 1920.
Erna Patzelt reprend le concept en 1924 pour l'époque carolingienneDie Karolingische Renaissance: Beiträge zur Geschichte der Kultur des frühen Mittelalters, Vienne, 1924, Hans Naumann l'utilise en 1927 pour l'époque ottonienneKarolingische und ottonische Renaissance, Francfort-sur-le-Main, 1927 et Charles H. Haskins publie en 1927 son ouvrage le plus remarqué : The Renaissance of the Twelfth CenturyCharles H. Haskins, The Renaissance of the Twelfth Century, Cambridge Mass., 1927. Trois renaissances médiévales sont désormais identifiées, aux , et s.
Les termes de renaissance carolingienne, de renaissance ottonienne et de renaissance du sont à clairement dissocier du travail de certains historiens, comme Jacob BurckhardtDie Kultur der Renaissance in Italien. Eine Versuch, Bâle, 1860, qui recherchent les racines médiévales de la Renaissance (celle du ). Le concept de renaissances médiévales se réfère évidemment à elle, mais tente d'appliquer à d'autres périodes l'idée d'un processus de renouveau culturel, et de souligner leurs traits communs, notamment l'influence des textes de l'Antiquité classique et de leur étudeJacques Verger, La Renaissance du , 12. En cela, il ne s'agit clairement pas de « pré-Renaissances » (terme plus adapté au Trecento italien).
Au-delà des trois périodes considérées, le terme de renaissance a par la suite connu un succès remarquable chez de nombreux médiévistes à propos de diverses époques : renaissance vandale en Afrique au Christian Courtois, Les Vandales et l'Afrique, Paris, 1955, 228-229 ; voir aussi Pierre Riché, Éducation et culture dans l'Occident barbare, 37., renaissance isidorienne pour le espagnolVoir notamment Jacques Fontaine, Isidore de Séville et la culture classique dans l'Espagne wisigothique, Paris, 1959, renaissance northumbrienneLouis Halphen, Les Barbares, Paris, 1936, 236 ; Étienne Gilson, La Philosophie au Moyen Âge, Paris, 1944, 181. au , et autres déclinaisons. On en trouve également l'usage dans l'histoire de l'Antiquité tardive avec l'idée de renaissance constantinienne, ou dans l'histoire de l'Empire byzantin, notamment pour la période macédonienneLouis Bréhier, dans Vie et mort de Byzance (1946) évoque trois renaissances byzantines, sous Justinien et sous les dynasties amorienne et macédonienne .. Une multiplication de renaissances qui est également le signe de la permanence des références antiques tout au long du Moyen ÂgePierre Riché, Écoles et enseignement dans le haut Moyen Âge. Fin du -milieu du , 2e éd., Picard, Paris, 1989..
Il convient cependant de modérer les comparaisons entre les différentes périodes de renaissance au Moyen Âge, et la renaissance du . Les renaissances médiévales sont en effet commentées par des historiens spécialisés dans l'histoire de la culture, de l'éducation et du monde intellectuel au Moyen Âge. Elles ne sont donc pas présentées comme des périodes d'essor généralisé et cohérent de l'Occident médiéval . Par ailleurs, les phénomènes décrits ne partagent pas le développement très sécularisé de l'humanisme du . Le terme de renaissanceLes acteurs de la Renaissance du emploient ce terme (rinascimentà), Giorgio Vasari le premier (Le Vite, 1550) : l'usage pour la période médiévale est en revanche une innovation contemporaine. n'ayant pas d'équivalent latin, on peut le rapprocher de l'idée de renovatioTerme d'ailleurs utilisé à l'inverse par Pétrarque ou Boccace pour parler de la Renaissance, voir Geneviève Bresc-Bautier, « Renaissance italienne », Dictionnaire du Moyen Âge, 1200 culturelle courante dans les périodes considérées, mais on ne peut pour autant le dissocier au Moyen Âge d'une autre idée, celle de la reformatio de l'Église et de la société chrétienneJacques Verger, La Renaissance du , 18-20. Les renaissances médiévales doivent donc être replacées dans ce mouvement continu de mutation religieuse. Enfin, les renaissances médiévales, qui voient l'une après l'autre le renforcement des structures scolaires et du monde des écoles monastiques et épiscopales, se distinguent en cela de la Renaissance du , pour laquelle on observe la rupture entre la science et l'enseignementJacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, 187.
Les périodes médiévales de renaissance Des renaissances avant Charlemagne ?
Avant même Charlemagne, le développement d'écoles monastiques et épiscopales en Occident, long processus entamé dès le , aboutit à des périodes de réel dynamisme pour certains foyers culturels. De là viennent les appellations « renaissance isidorienne » pour l'Espagne wisigothique ou de « renaissance northumbrienne » ou plus largement anglo-saxonne à l'époque de Bède le Vénérable ; le terme renaissance pourrait aussi être utilisé en Italie ou en Gaule au . Pierre Riché n'hésite pas à regrouper ces différentes renaissances, ou ces renouveaux divers, en un seul et même mouvement presque simultané, « prodrome du grand renouveau carolingien », dont l'apogée se situerait entre 680 et 700Riché, Éducation et culture, 297.
Doit-on alors parler de renaissances isolées, ou des prémices de la renaissance carolingienne ? Concernant la renaissance isidorienne, par exemple, certaines limites importantes apparaissent. En fait d'isidorienne, d'abord, Isidore de Séville paraît bien isolé alors que Saragosse et par la suite Tolède deviennent les principaux centres d'études wisigothiques, et que le sud de l'Espagne se voit menacé par les ArabesRiché, Éducation et culture, 290. De plus, la culture humaniste d'un Isidore, mêlant références chrétiennes et inspirations antiques païennes, reste l'apanage d'une élite minoritaireRiché, Éducation et culture, 250. Enfin, la connaissance du grec et de l'hébreu, indispensable pour l'interprétation de la Bible, est très faible dans toute l'Espagne malgré la forte présence byzantine et juiveRiché, Éducation et culture, 249.
L'exemple anglo-saxon est peut-être encore plus révélateur de certaines limites. Les acteurs de la « renaissance northumbrienne » comme Aldhelm et Bède sont en effet particulièrement hostiles à la culture classique et aux arts libéraux, centrant leur enseignement sur l'étude de la Bible, et rejetant notamment la rhétorique et la dialectique, considérées comme des armes redoutables entre les mains des hérétiquesRiché, Éducation et culture, 318-319. Peut-on dès lors parler de renaissance à part entière ? L'influence du mouvement reste limitée, sur le clergé anglais comme sur les laïcsRiché, Éducation et culture, 322-324.
Enfin, la poursuite de cet essor dans la Gaule du semble surtout préparer le renouveau carolingien. C'est à cette époque, en effet, qu'un élément majeur entre en jeu : la volonté réformatrice du pouvoir politique, qui rencontre la culture monastique désormais étendue à l'OccidentMichel Sot et al., 84.
La renaissance carolingienne
Ce long essor scolaire est essentiel en ce qu'il permet la renaissance carolingienne, caractérisée avant tout par un renouveau des écoles qui s'étend de la fin du au début du . Les efforts des siècles précédents sont parachevés grâce à la volonté de Charlemagne, exprimée par l'''Admonitio generalis de 789. Le chapitre 72 de celle-ci est consacré à l'école et recommande l'ouverture d'une école dans chaque monastère et dans chaque évêché, afin d'enseigner aux enfants Admonitio generalis, chap.72, éd. in Monumenta Germaniae Historica, Leges, Capitularia regum Francorum, Hanovre, 1883, 60 ; c'est-à-dire à lire, à écrire, à compter et à chanter, la grammaire latine étant un complément indispensable à l'approfondissement des études religieuses, tandis que les « notes » sont un équivalent de sténographie utile aux futurs notaires. L'engagement de Charlemagne pour l'enseignement est constant : Charlemagne encourage également la création d'écoles rurales, ce que l'évêque d'Orléans Théodulf met en œuvreRiché, Les Carolingiens, 356-357. Le roi insiste sur le progrès de l'enseignement tout au long de son règne et sa politique est poursuivie par Louis le PieuxRiché, Les Carolingiens, 357-358, ce qui permet la pleine activité de centres d'études pour la plupart déjà actifs au milieu du .
L'autre aspect majeur de la renaissance carolingienne est l'activité culturelle de la cour, grâce aux lettrés réunis à l'initiative de Charles, dont le goût pour les lettres est remarquéNotamment par Eginhard, cf. Vie de Charlemagne, chap. 25, à consulter sur Gallica (p.80-81), et par ses successeurs. Parmi ces lettrés, les principaux sont Pierre de Pise, Alcuin, Eginhard, Raban Maur, ou plus tard Jean Scot Erigène. C'est la fameuse « école du palais », que Charlemagne aurait visitée pour en récompenser les élèves selon une description largement fictive de NotkerNotker, Gesta Caroli, I, 27. Il s'agit en réalité plus d'un petit groupe élitiste de lettrés, véritable « Académie palatine » comme l'appelle AlcuinPierre Riché, L'empire carolingien, Hachette, 1973, 246-247. L'influence de ce petit groupe sur la renaissance et sur l'activité d'enseignement est notable, notamment par la promotion des arts libéraux dont Alcuin est l'artisan. Enfin, cette activité de la cour s'exprime aussi à travers les réalisations de l'art carolingien, livres luxueux rédigés en minuscule carolineRiché, Les Carolingiens, 365 sqq., objets d'artRiché, Les Carolingiens, 368 sqq., et réalisations architecturales dont la plus représentative demeure la chapelle d'AixRiché, Les Carolingiens, 371 sqq..