Le Canard de Vaucanson, également appelé le Canard digérant, digérateur ou défécateur, est un canard automate, créé par Jacques de Vaucanson vers 1734 et présenté au public en 1739, célèbre tant pour le naturel, la complexité et la diversité de ses mouvements que pour la manière réaliste dont il simule la digestion et la défécation. Cet automate impressionne vivement le public, assoit la renommée de Vaucanson et devient un symbole du rationalisme scientifique des Lumières. Il connaît une longue exploitation jusqu'à la fin du , les circonstances de sa disparition restant incertaines. Sa digestion par dissolution des aliments est généralement considérée comme étant le produit d'expédients plutôt que d'une réelle simulation du processus physiologique.
Précurseurs Sur le plan théorique vignette|redresse|alt=Planche anatomique.|Planche des Essais de physique (1680) ; schémas de la nage et des plumes d'un cormoran. Le projet vaucansonien de construire des machines qui, en imitant le vivant, permettent d'en comprendre le mécanisme se fonde sur la théorie de l'animal-machine de Descartes Domenico Bertoloni Meli, , .., pour qui le corps est ., de telle sorte que s'il existait des automates ..
Claude Perrault est toutefois, à la fin du , un précurseur plus proche de Vaucanson, du fait de sa double compétence d'architecte et de mécanicien d'une part, de médecin et d'anatomiste d'autre partSophie Roux, , .. Afin de comprendre la , il analyse par dissection le fonctionnement de leurs organes, qu'il conçoit comme des machines destinées à remplir une fonction. Ce point de vue n'est cependant pas aussi radical que celui de Descartes, il n'est pas mécaniste au sens où il ne présuppose pas que le fonctionnement du vivant est explicable par la seule interaction de corpuscules, mais seulement au sens où la comparaison à une machine permet de mieux l'expliquerSophie Roux, , .. Perrault estime d'ailleurs qu'un animal est ; et que cette dernière .. Cette conception ouvre la voie à celle de Vaucanson, pour qui les dispositifs artificiels permettent de comprendre, voire de reproduire des processus encore mal compris, voire mal identifiés.
Sur le plan mécanique
Deux automates des ont précédé, sinon inspiré, celui de Vaucanson.
Jean-Baptiste de Gennes, inventeur d'un métier à tisser automatique à cames, qui précède celui de Vaucanson, construit entre 1670 et 1690 divers automates, parmi lesquels un paon qui pourrait avoir donné à Vaucanson l'idée de son Canard., cité par Paolo Quintili, , ., quand bien même il lui manquait sans doute des parties essentielles..
Michel Bégon rapporte que la plupart des ressorts et des roues de cet automate sont et que sa digestion n'est pas effectuée par , c'est-à-dire par trituration, mais de manière chimique, par . Il précise toutefois que l'inventeur ..
Le père Labat témoigne pourtant quelques années plus tard que cet automate .
En 1733, très peu de temps sans doute avant que Vaucanson ne réalise son oiseau automatique, un mécanicien nommé Maillard présente à l'Académie des sciences un projet de cygne artificiel qui dans un bassin et qui offre en outre ., changer de lui-même la direction de sa nage, sans intervention extérieure, et plonger dans l'eau son bec et une partie de sa tête.. Le ressort moteur de cet automate y actionne une roue à aubes, la direction est donnée par deux gouvernails qui imitent des pattes, tandis qu'une roue à chevilles entraîne un levier coudé faisant tourner la tête.. Alfred Chapuis et Édouard Gélis observent qu'il est peu probable que l'automate ait été réalisé, l'emplacement de la roue à aubes semblant en compromettre la flottabilité. Il se peut néanmoins que ce cygne ait inspiré Vaucanson., même si cet automate se borne à représenter le comportement de l'animal, sans en reproduire ou simuler la physiologie...
Description vignette|redresse|alt=Dessin, le Canard entouré des deux autres automates.|Dessin préparatoire de Gravelot pour le frontispice de la brochure de 1738, représentant le Canard entouré du Flûteur et du Tambourinaire. Vaucanson décrit son Canard dans un prospectus de 1738, au ton apparemment scientifique, destiné à marquer une différence avec les supercheries de foire alors nombreuses, mais qui brouille la frontière entre l'animal artificiel et l'animal naturelJean-Yves Goffi, , ., et que d'Alembert reprend cependant mot pour mot à l'article « automates » de l'Encyclopédie : Vaucanson est disert sur la construction des ailes, leur exactitude anatomique. et la diversité des mouvements, mais reste plus succinct sur la de la digestion, dont il précise toutefois qu'elle n'est pas une , mais se contente : , et ..
vignette|redresse|gauche|alt=Schéma du coq.|Le coq de l'horloge astronomique de Strasbourg auquel Vaucanson oppose son Canard, bat des ailes, ouvre le bec et tire la langue.. La carcasse du Canard est en cuivre doré, ajouré pour que les spectateurs puissent apprécier la complexité des mécanismes mis en jeu :
Le Canard est monté sur un piédestal abritant son moteur, constitué d'un cylindre sur lequel des cames actionnent un grand nombre de tringles ou de fils qui, passant par les pattes, agissent sur les parties mobiles, de sorte à les faire fonctionner dans toutes les positions prises par le Canard.. Le cylindre est animé par un poids qui est , la mise en marche se faisant par un bouton dissimulé dans la partie supérieure de l'oiseau. Les spectateurs peuvent cité par ..
Réception vignette|redresse|alt=Publicité illustée d'une adaptation de la gravure de Gravelot.|Publicité réalisée à l'occasion de la présentation des automates à Strasbourg en 1746. Les piédestaux ont fait l'objet d'ajouts décoratifs.. Probablement construit par Vaucanson entre 1733 et 1734., le Canard est exhibé pour la première fois au printemps 1739 à l'hôtel de Longueville., avec deux autres automates, le Flûteur et le Tambourinaire, après une discrète publicité dans le Mercure de France.. payants assistent chaque semaine à ces présentations, attirés par leur cachet scientifique, censé contraster avec le charlatanisme des présentés dans les foires.. Le Canard est tout particulièrement accueilli avec une .., y compris par les membres de l'Académie des sciences, tant pour la complexité et la variété de ses mouvements que pour le mystère de sa digestion et du résultat tangible de cette dernière, Vaucanson ayant, en dépit de la transparence de la machine, .Voir aussi .. Le mathématicien Montucla donne un témoignage représentatif du sentiment de la communauté scientifique à l'égard du Canard :
vignette|redresse|gauche|alt=Vaucanson enfant étudiant une pendule.|Vaucanson n'a que vingt-quatre ans quand il construit le Canard. Condorcet exprime l'étonnement de ses contemporains devant sa précocité : .. Le roi, la cour et tout Paris s'émerveillent de la complexité de l'automate et tout particulièrement de la . qui lui donne la faculté de digérer. Le voyageur anglais Joseph Spence, qui assiste en 1741 à une présentation du Canard, résume le sentiment général :
Le concert de louanges n'est toutefois pas unanime : selon l'auteur anonyme d'un article publié le dans la Gazette de Hollande, la de l'automate est une et cette machine Cité par ..
vignette|redresse|alt=Tableau, femme avec boîte à musique et canari.|Le succès des automates de Vaucanson s'inscrit dans le contexte de la vogue des serinettes dont témoigne ce tableau de Chardin (1753). Nonobstant, ces présentations suscitent un engouement pour les automates, qui désormais représentent, au delà de l'ingéniosité mécanique dont ils témoignent, un .Voir aussi ., à l'instar de Charles Bonnet qui s'interroge :
La Mettrie et Voltaire qualifient Vaucanson de ., .. Sans le Canard de Vaucanson, écrit en 1741 Voltaire au comte d'Argental, .. La célébrité du Canard est internationale et durable : David Brewster note en 1832 qu'il ; Hermann von Helmholtz le considère en 1854 comme Cité par . ; et Pontus Hultén, en 1968, comme ..
Tribulations entre différentes mains Si la vogue du Canard vers 1740 à Paris correspond à un moment particulier de l'histoire des idées et du parcours de Vaucanson, qui se tournera rapidement vers d'autres projets, l'automate n'en connaît pas moins une carrière longue et mouvementée, qui témoigne à son tour d'une évolution de l'articulation entre le divertissement scientifique et les arts du spectacle, ainsi que du lien, vers le milieu du , entre la vulgarisation scientifique et la magie, en particulier chez Jean-Eugène Robert-Houdin.. Il ressurgit ainsi à plusieurs reprises entre différentes mains, tel un ., alors qu'on le croyait disparu.
Le Canard, ainsi que le Flûteur et le Tambourinaire, rencontrent certes un grand succès d'estime, mais ne rapportent pas à leur concepteur le revenu qu'il en espérait.. Après quelques mois de présentation à Paris, Vaucanson organise donc pour eux une grande tournée d'exhibition en France et en Italie, qui suscite, elle aussi, plus de curiosité que de bénéfices., en raison notamment de l'importance des frais de transport.. Nommé en 1741 , Vaucanson partage désormais son temps entre Paris et Lyon, tout en formant le projet de présenter en Angleterre ses automates..
vignette|redresse|alt=Annonce de presse.|Publicité pour la présentation londonienne des automates, annonçant quatre séances par jour. En , Vaucanson donne à trois négociants lyonnais, Étienne-François Carmagnac, Pierre Dumoulin et François Fournier, le droit d'exploiter pendant un an ses automates en Angleterre, moyennant la somme forfaitaire de quinze mille livres.. Les automates sont présentés à Londres en 1742 dans la grande salle de l'opéra de Haymarket et une traduction anglaise de la brochure de 1738 est réalisée pour la circonstance par John Theophilus Desaguliers, l'un des hommes les plus respectés de l'Académie des sciences de Londres, rénovateur de la franc-maçonnerie anglaise.. Dans sa préface, Desaguliers explique au lecteur qui pourrait s'étonner qu'un tel traducteur se consacre à la présentation d'une œuvre de divertissement qu'il est ., signalant ainsi au public qu'il convenait de distinguer cette contribution aux débats scientifiques de l'époque des simples amusements de foire..
Le peintre William Hogarth, qui assiste à une présentation londonienne du Canard, est toutefois très déçu par l'absence d'ornement et la profusion de mouvements inutiles. de cette , , dont la mise à découvert de l'intérieur et l'absence de peau font ..
Le , Vaucanson, qui doit faire face aux frais de construction de son premier métier à tisser, cède au trio lyonnais la propriété des trois automates, en contrepartie d'un versement complémentaire de vingt-cinq mille livres.. Le Canard reste toutefois associé à lui : en , quand les canuts lyonnais se révoltent contre sa tentative de réformer le règlement de la fabrique de la soieGrégoire Chamayou, , .., une chanson jouissant d'une . le qualifie de (petit plaisantin) qui ...
Dumoulin vignette|redresse|gauche|alt=Facsimilé de la page de titre.|Traduction allemande de la description du flûteur automate. réalisée à l'occasion de la présentation des automates à Hambourg en 1747. Dumoulin, qui se charge de la présentation des automates, en organise une tournée aux Pays-Bas et en Allemagne, où sa présence est attestée à compter de 1747.. Leur succès va toutefois en décroissant. En 1754, il tente de vendre les trois automates au margrave de Bayreuth pour douze mille florins, mais la transaction n'aboutit pas.. En 1755, endetté, il les laisse à Nuremberg, en garantie d'une avance de trois mille florins consentie par le comptoir Pflüger, après avoir pris la précaution de les rendre inutilisables., puis part à Saint-Pétersbourg pour les vendre ; il n'y réussit pas et meurt en Russie en 1765..
En 1781, l'écrivain allemand Friedrich Nicolai, de passage à Nuremberg, remarque les automates laissés en gage chez Pflüger :