Mustapha Khayati, né le à Soliman (Tunisie), est un historien et penseur politique tunisien contemporain, qui a participé à la scission de l'Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) en 1963 puis à la revue Perspectives tunisiennes qui en est issue, avant de devenir un des principaux leaders et théoriciens de l'Internationale situationniste, qui prend le contrôle de l'UNEF à Strasbourg. Il y rédige « De la misère en milieu étudiant », futur « bréviaire » de Mai 68, au cours duquel il anime à la Sorbonne le Conseil pour le maintien des occupations.
Ami du philosophe marxiste Henri Lefebvre et du penseur situationniste Guy Debord, il est menacé par le régime d'Habib Bourguiba puis opposant actif au Coup d’État du 19 juin 1965 du colonel Houari Boumédiène en Algérie, puis deviendra pendant neuf mois un combattant du « Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) lors de sa création en par Nayef Hawatmeh, ex-fondateur du FPLP, avec d'autres théoriciens marxistes importants"Le FPLP est une organisation révolutionnaire de faibles effectifs", dans Le Monde du 14 septembre 1970 , souhaitant une action moins militaire et plus indépendante des monarchies arabes. Avant les attentats du FDLP, il revient à l'été 1970 en Europe, où il prépare quelques années plus tard un doctorat et contribue à la recherche sur les personnalités du monde arabe.
Biographie Jeunesse : militant du syndicat des étudiants tunisiens Mustapha Khayati est né en Tunisie dans un milieu modeste. Au cours de la première moitié des années 1960, étudiant en philosophie à Strasbourg, il milite au sein de l'Union générale des étudiants de TunisieBiographie Le Maitron de Mustapha Khayati, par Anna Trespeuch-Berthelot le 9 septembre 2011 . L'UGET, fondée en 1952, est alors auréolée du prestige d'un syndicalisme placé en première ligne du mouvement national tunisien depuis que Farhat Hached dut suppléer à Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef, arrêtés et recherchés par le pouvoir colonial, avant d'être menacé puis assassiné en décembre 1952, ce qui a déclenché grèves et manifestations dans une quinzaine de pays, notamment les émeutes des 7 et 8 décembre à Casablanca qui ont fait . Une décennie plus tard, quand Mustapha Khayati y milite, l'UGET reste très mobilisée et critique depuis janvier 1961 l'immobilisme du nouveau pouvoir tunisien, en demandant la nationalisation des secteurs clés de l'économie tunisienne, comme les mines, une réforme agraire basée sur la justice sociale et une généralisation du système coopératifLa Presse de Tunisie, 7 janvier et 8 février 1961.. vignette|droite|Exemplaire de la revue Pouvoir ouvrier en Notice de périodique du catalogue général de la BnF.. Le potentiel de Mustapha Khayati est remarqué par son ami tunisien Béchir Tlili (1935-1985)"Les Situationnistes, une avant-garde totale" par Éric Brun, en 2014, CNRS Editions , étudiant à la Sorbonne puis en 1963 à Strasbourg, comme lui militant de l'UGET, mais aussi depuis 1961 au groupe marxiste Socialisme ou barbarie, où l'aile gauche s'est démarquée depuis 1960, puis a fait scission en 1963 pour créer le journal Pouvoir ouvrier, autour de l'agrégé de philosophie Jean-François Lyotard.
Militantisme dans les années 1960
L'action pour l'indépendance syndicale
S'inspirant de la philosophie de cette scission, attachée au marxisme et à la critique de la bureaucratie"Les scissions internes au groupe Socialisme ou barbarie" par Christophe Premat, Dissidences, Bord de l’eau, 2009 , Béchir Tlili a été remarqué dès 1961 par le situationniste Guy Debord. Mustapha Khayati et lui animent la tendance de UGET qui réclame un syndicat réellement indépendant du parti d'Habib Bourguiba. Elle est alors visée par les pressions de ce dernier, début 1963, « visant à renverser le bureau de la section de Grenoble »Jeune Afrique, 4 et 10 février 1963. de l'UGET. Ce conflit entre la direction du syndicat, basée en Tunisie, et sa branche la plus implantée, située en France, déclenche l'exclusion en des militants de la seconde, qui fondent en à la Résidence universitaire d'Antony un nouveau syndicat, nommé "Groupe d’étude et d’action socialiste tunisien (GEAST)", pour signifier une ligne de gauche, mais "Mars 68 et le non-mai 68 tunisien" par Moutaa Amine El Waer . Le GEAST réunit même des étudiants formés au Parti communiste tunisien, parti jusque-là très modéré dans son opposition à Bourguiba.
Contribution à la revue Perspectives tunisiennes
Mustapha Khayati collabore à Perspectives tunisiennes, revue créé par le GEAST dès sa fondation. Remarquée pour son intelligence"La Tunisie de Bourguiba à Ben" par Mohsen Toumi, en 1989 , elle analyse en détail d'Habib Bourguiba. Le premier numéro dénonce sous l'expression de . Les suivants abordent le , , et les grandes controverses de l'époque.
Amitiés avec Lefebvre et rencontre avec Debord
À Strasbourg, Mustapha Khayati est l'élève du philosophe Henri Lefebvre, qui l'invite au printemps 1964 dans sa maison des Pyrénées, à Navarrenx, avec Béchir Tlili . Ce dernier présente aussi, en 1964, Mustapha Khayati à Guy Debord"Vie et mort de Guy Debord" par Christophe Bourseiller en 1999 puis réédité en 2016 aux Editions Plon , un des leaders de l'Internationale situationniste, que Mustapha Khayati intègre, sans faire mystère de ses sympathies pro-arabes. En 1964, ce groupe situationniste inclut aussi Théo Frey et sa sœur Édith, Jean Garnault, Herbet Holl, Debord et Pierre Guillaume, qui va ouvrir à l’automne 1965 la librairie "La Vieille Taupe".
Guy Debord avait lui été admirateur du professeur Henri Lefebvre Mathurin Maugarlonne, À la rencontre des disparus, Grasset, 2004, lire en ligne. et la mouvance situationniste en général s'en réclamentOuvrage collectif, Dérives pour Guy Debord, Van Dieren, 2011, page 148. mais l'Internationale situationniste a diffusé dès 1963 un tract au ton vengeur et de style surréaliste, titré « Aux poubelles de l’histoire » accusant Henri Lefebvre « de plagiat » pour son livre "La proclamation de la commune", publié en 1965"Le Droit à la ville de Henri Lefebvre : quel héritage politique et scientifique?" par Laurence Costes, dans la revue Espaces et sociétés en 2010 , alors que Guy Debord est pour la diffusion la plus large possible des œuvres"Correspondance" de Guy Debord, volume 2, période 1960-1965, aux Editions Fayard.
Le philosophe en avait en effet dès 1962 publié quelques pages sous forme de « bonnes feuilles » dans la revue Arguments, traitée de « fumier argumentiste » par certains situationnistes"Henri Lefèbvre et la critique radicale" par Michel Trebitsch, chercheur à l’IHTP et animateur avec Nicole Racine d'un groupe de recherche sur l’histoire des intellectuels, en 1997 . Henri Lefebvre avait en particulier demandé à Guy Debord et Raoul Vaneigem de réfléchir au sujet, mais oublié de les citer sur l'idée que « La Commune a été la plus grande fête du ». Dès 1947, dans Critique de la vie quotidienne, Henri Lefebvre avait cependant placé au cœur de sa réflexion les fêtes, selon lui de salutaires moments de aliénante des paysans. Dans une lettre à Béchir Tlili du , Henri Lefebvre rappelle alors qu'il est révolutionnaire et communiste. Le tract vengeur n'en est pas moins republié dans quatre numéros de la revue de l'IS.
L'amitié de Mustapha Khayati avec Henri Lefebvre apparaitra plus évidente que celle avec Guy Debord, qui perçoit l'intelligence du jeune homme mais aussi sa dimension de rival potentiel, et le met à l'épreuve avant et après le Happening qu'il prépare pour à Strasbourg, dirigé contre le nouvel assistant d'Henri Lefebvre. Ce Happening, innovant pour l'époque, est suivi au cours du même mois de mars par la création d'un réseau informel d'une dizaine de jeunes qui vont fonder le mouvement hollandais Provo et essaimer en 1966 dans les autres villes, tandis que le Happening de l’« Incarnation de la Poésie » du Albert Hall, le premier important en Angleterre, a lieu le .
Le succès de celui de Strasbourg, qui donne un sens nouveau au mot situationniste, oblige Debord à l'intégrer dans l'Internationale situationniste.
Happening de sur les robots à Strasbourg
En , parait "Les Héritiers, Les étudiants et la culture""Les Héritiers, Les étudiants et la culture", par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, aux Editions de Minuit en 1964, de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, que le situationnistes baptiseront ironiquement “Bourderon et Passedieu” deux ans plus tard, au moment de manifester une distance envers la "starisation" des intellectuels.
Béchir Tlili et Mustapha Khayati sont alors "L'Internationale situationniste: de l'histoire au mythe, (1948-2013)" par Anna Trespeuch-Berthelot en 2015 aux PUF , dont l'enseignement a du succès à Strasbourg.
Le , Guy Debord teste Mustapha Khayati, alors aspirant situationniste, en lui demandant de réaliser avant toute chose « une critique, soit personnellement faite, soit collectivement faite" des thèses de l'IS"Les Situationnistes: une avant-garde totale" par Éric Brun, en 2014 . Il s'agit alors d'exiger de lui une .
Mustapha Khayati planifie, alors, en , une action pour se moquer des idées du nouvel assistant d'Henri Lefebvre, Abraham Moles, brillant chercheur passé par la Radiotélévision française, qui doit rencontrer le à Strasbourg Nicolas Schöffer fondateur de « l’art cybernétique ». Avec d'autres, il souhaite montrer que . Et un petit groupe d'étudiants menés par Mustapha Khayati fait mine, au début de la conférence, de la perturber, ce que relate le journal local du ..
Pour s'assurer d'être compris, un tract humoristique de quatre pages titré "La Tortue dans la vitrine. La dialectique du robot et du signal" est diffusé une semaine avant se moquant de sa présentation comme un événement, cosigné par Edith Frey, Théo Frey, Jean Garnault et Mustapha Khayati"La Tortue dans la vitrine. La dialectique du robot et du signal", 17 mars 1965 , contribuant à la popularité de ce dernier. Tous les 4 espèrent être admis comme membres de l'IS et participeront un an et demi plus tard au lancement de la brochure "De la misère en milieu étudiant""Scènes situationnistes de Mai 68 : Enquête sur une influence présumée" par Laurence Bernier-Renaud, sous la direction de Jean-Pierre Couture, Thèse d’études politiques à l'Université d’Ottawa .
Par la formule « Alerte anti-robots. Stop. Alerte anti-robots. Stop. Alerte anti-robots. Stop. Alerte anti-robots. Stop. », qui inspirera une courte chanson de Jacques Higelin une décennie plus tard, "Les robots", le tract fait référence à l'aliénation intellectuelle et se moque de la présentation événémentielle de la conférence, qu'il présente lui comme un événement « Beau comme la rencontre fortuite d’un Robot-Moles et d’un Signal-Schoeffer à la table d’un préfet de police ». La pratique est nouvelle et pas forcément encore acceptée chez les situationnistes.
Guy Debord écrit alors à Mustapha Khayati le que son engagement pour la cause tunisienne peut être une entrave à sa collaboration avec l'IS, en évoquant « un risque de te compromettre quelque peu (à la limite de nous compromettre tous) », mais la popularité acquise par le « happening » réalisé juste avant à Strasbourg par Mustapha Khayati le convainc finalement de l'intégrer à l'Internationale situationniste, tout comme les trois autres étudiants qui ont signé avec lui le tract du , annonçant le happening.
Henri Lefebvre cessera en 1965 d'enseigner la sociologie à Strasbourg car volontaire pour enseigner cette nouvelle discipline à la création de l'Université de Nanterre où les étudiants le plébiscitent et où il écrit à chaud dès 1968 "L'irruption de Nanterre au sommet", ignoré par la presse, alors qu'il se heurte à la rivalité de l'ambitieux Alain Touraine. Entre-temps, Abraham Moles crée en 1966 l'Institut de psychologie sociale des communications, qu'il dirigera jusqu'en 1987, appelé communément l'École de Strasbourg, sans s'affoler des tomates jetées par d'autres situationnistes à sa première rentrée.