Jean Duns Scot (vers 1266 à Duns - 1308 à Cologne), dit John Duns Scotus en anglais, Johannes Duns Scotus en allemand, surnommé le « Docteur subtil » (), est un théologien et philosophe écossais, fondateur de l’école scolastique dite scotiste. Il fut la fierté de l'ordre franciscain, et influença profondément Guillaume d'Ockham, de la même manière que Thomas d'Aquin le dominicain fut admiré de son ordre. L'école scotiste et l'école thomiste seront constamment en conflit, suivant les rivalités des deux ordres mendiants.
La philosophie scotiste est complexe. Duns Scot oppose à la doctrine thomiste de l'analogie de l'être sa propre doctrine de l'univocité de l'être : le concept d'étant se dit de la même manière pour tout ce qui est, y compris DieuOlivier Boulnois, « Analogie et univocité selon Duns Scot. La double destruction », Les études philosophiques, 1989.. La différence entre Dieu et les créatures n'est pas une différence d'être comme chez Thomas d'Aquin ou Maître Eckhart, elle tient à ce que Dieu est infini et la créature finie, sur un même plan ontologique. D'autre part, Duns Scot élabore une métaphysique de la singularité basée sur le concept d'individuation.
L'éthique de Jean Duns Scot met l'accent sur la volonté personnelle et la charité, dans la lignée d'Augustin et de Bonaventure. En théologie, le docteur franciscain est surtout connu pour son angélologie, ainsi que pour sa reconnaissance de l'Immaculée Conception de Marie. On lui donne à ce propos un autre surnom, le « Docteur marial »Schmutz J., « L'héritage des subtils cartographie du scotisme de l’âge classique », Les Études philosophiques 2002/1, , ., qui avait également été attribué à Bernard de Clairvaux.
Il est reconnu bienheureux par l'Église catholique et fêté le .
Biographie
Philosophe et théologien franciscain (1266-1308). Né en 1266 (ou fin 1265) à Duns, en Écosse, d'où le surnom de Scotus.
Il entre chez les franciscains en 1280 et il est ordonné prêtre le . Commencée dans les collèges de son ordre, sa formation est complétée à l'université d'Oxford, où il reçoit, vers 1291-1293, l'enseignement de Guillaume de Ware. Contrairement à ce qu'ont pensé certains de ses biographes, il ne semble pas qu'il ait étudié à Paris« D’après les recherches du P. Callebaut, ce fut dans ces circonstances que Duns Scot quitta vers 1292-1293 les studia d’Angleterre pour entreprendre à Paris le cycle des hautes études théologiques qui allaient le conduire au doctorat. » (Béraud de Saint-Mauric, Jean Duns Scot, un docteur des temps nouveaux, deuxième édition, en ligne.), mais il connaît la logique parisienne grâce aux manuscrits en circulation et à l'enseignement de Simon de Faversham. C'est en effet entre 1290 et 1300 qu'il a dû composer ses œuvres de logique.
Bachelier sententiaire, il commence sa carrière à Oxford vers 1300-1301, avec le commentaire des Sentences de Pierre Lombard ; un abrégé de ce cours nous est parvenu sous le titre de Lectura. Mais c'est en 1300 ou 1302 qu'il aurait entamé, sur la recommandation du provincial franciscain d'Angleterre, son enseignement à l'université de Paris. Il se consacre à un nouveau commentaire des Sentences, lequel a été conservé sous forme de notes prises par les auditeurs : ce sont les Reportata parisiensiaO. Boulnois, Duns Scot, la rigueur de la charité, Initiations au Moyen Age, Paris, Cerf, 1998, pp. 7-8..
En 1302, Duns Scot assiste à la question disputée sur la louange de Dieu. C'est son maître, Gonzalve d'Espagne, qui est en position de disputant, et l'objectant n'est autre que Maître Eckhart. Cette controverse oppose le volontarisme du futur ministre général des franciscains, à l'intellectualisme du célèbre dominicain rhénanFlorence Malhomme et Anne Gabrièle Wersinger (dir.), Mousikè et aretè. La musique et l’éthique de l’Antiquité à l’âge moderne, Paris, Vrin, 2007, sqq. La controverse a été regroupée sous le titre Question de Gonzalve d'Espagne contenant les « Raisons d'Eckhart », dans Maître Eckhart à Paris. Une critique médiévale de l'ontothéologie, BEHE, PUF, 1984.. Eckhart rapporte la dispute dans un sermon : Maître Eckhart, Traités et sermons, Paris, GF-Flammarion, 1995, trad. Alain de Libera, sermon 9 : Quasi stella matutina…, ..
En , le roi Philippe le Bel ordonne à tous les religieux résidant en France de signer une pétition appelant à la réunion d'un concile contre le pape Boniface VIII, sous peine de devoir quitter le royaume dans les trois jours. Duns Scot refuse de signer cette pétitionElsa Marmursztejn et Sylvain Piron, « Duns Scot et la politique, pouvoir du prince et conversion des juifs », dans O. Boulnois, E. Karger, J.-L. Solère, G. Sondag éds. Duns Scot à Paris, 1302-2002, Brepols, Turnhout, 2004, p. 21-62, en ligne. et retourne probablement à Oxford, où il reprend son enseignement. Boniface VIII, par une Bulle du , interdit à l'Université de Paris de délivrer des grades en théologie, en droit civil et en droit canoniqueGérard Sondag, introduction à Duns Scot, La théologie comme science pratique. (Prologue de la Lectura.), Paris, Vrin, 1996, p. 14.. Vers la fin de l'année 1304, le nouveau pape, Benoît XI, lève les mesures de Boniface VIII contre l'Université. Plusieurs spécialistes de Duns Scot ont pensé que c'est à la suite de cette décision de Benoît XI que Gonzalve d'Espagne, devenu entre-temps Ministre général de l'Ordre, fit revenir Duns Scot à ParisVoir par exemple Gérard Sondag, introduction à Duns Scot, La théologie comme science pratique. (Prologue de la Lectura.), Paris, Vrin, 1996, p. 14, mais selon William Courtenay, le retour des non-signataires en France fut autorisé dès la mort de Boniface VIII, en William Courtenay, « Early Scotists at Paris. A Reconsideration. », Franciscan Studies 69 (2011), p. 175-229, spéc. pp. 192-193.. Dans ce cas, l'exil de Duns Scot n'aurait pas duré beaucoup plus longtemps que les vacances académiques de 1303.
En 1305, il est fait docteur, et en 1306-1307, maître régent, c'est-à-dire directeur des études du studium franciscain, maison de formation rattachée à l'université.
Il quitte Paris pour Cologne, où sa présence en tant que « lector Coloniæ » est attestée par un document daté de . On ignore le motif de son changement d'affectation, qui, selon une tradition vraisemblable remontant à Guillaume de Vorillon, fut décidé par Gonzalve d'Espagne, alors ministre général de l'ordre franciscainGérard Sondag, édition et traduction du Prologue de l'Ordinatio, de Duns Scot, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 2, note 1.Gérard Sondag, édition et traduction du prologue de la Lectura, sous le titre La théologie comme science pratique, Paris, Vrin, p. 15-16.. À Cologne, il reçoit la charge de lector principalis pour l'implantation franciscaine dans cette ville. C'est là qu'il meurt, le O. Boulnois, op. cit., p. 9., laissant inachevée lOrdinatio, troisième commentaire des Sentences.
Sa tombe est toujours visible dans l'ancienne église des frères mineurs. Vénéré par l'ordre franciscain pour sa défense de l'Immaculée Conception, puis dans le diocèse de Nole (Italie), Duns Scot a été béatifié en 1993. Il a laissé un grand nombre d'œuvres, dont la chronologie est cependant difficile à établir précisémentO. Boulnois, op. cit., p. 12..
Philosophie
La philosophie de Duns Scot doit être resituée dans un environnement intellectuel très complexe : celui de la scolastique après 1277. Dans les trois premiers quarts du , les maîtres universitaires avaient découvert avec enthousiasme le corpus aristotélicien (traduit en latin), et proposé des sortes de synthèses entre la philosophie et la foi chrétienne, au niveau de la méthode et/ou de la doctrine : c'est l'époque des Sommes, dont la plus connue est celle de Thomas d'Aquin. Cependant, si, au départ, on pouvait espérer que la pensée profane viendrait étayer et confirmer rationnellement la pensée religieuse, vint un moment où l'on se mit à craindre que le corpus aristotélicien ne prît le pas sur la révélation chrétienne. Aristote et certains commentateurs arabes n'affirmaient-ils pas que la nature avait doté l'homme de la capacité d'atteindre au bonheur, à savoir la contemplation du divin (le "premier moteur") par l'intellect ? Et que penser des positions philosophiques clairement incompatibles avec la doctrine chrétienne ? Poignantes interrogations, dont les condamnations de 1277 se firent l'écho : cette année-là, l'évêque de Paris, Étienne Tempier, condamnait 219 thèses de maîtres artiens (= de la faculté de philosophie) et pourchassait le spectre de ce que l'on a appelé l'averroïsme latin. Un coup d'arrêt était ainsi donné à l'aristotélisme, dont allait profiter le courant rival : ce néoplatonisme dont on redécouvrait alors les œuvres, mais dont la pensée était déjà connue entre les lignes de saint Augustin ou d'AvicenneO. Boulnois, op. cit., p. 10..
La scolastique a ainsi été tenue de se réorganiser entre aristotélisme critique et augustinisme avicennisant. Telle fut la tâche de la génération intermédiaire entre Thomas d'Aquin et Duns Scot, dont les figures dominantes restent à Paris Henri de Gand et Godefroid de Fontaines, et dans l'ordre franciscain Pierre de Jean Olivi. Telle fut également la tâche de Duns Scot, et il entendit la mener dans la fidélité à la tradition franciscaine. C'est pourquoi il s'oppose à l'intellectualisme, c'est-à-dire une vision métaphysique qui, parce qu'elle exalte l'intellect humain, se voit souvent marquée par une pensée de la nécessité, de l'émanation, de la généralisation, voire du destin. Le contrepied de cela, c'est une métaphysique qui met au premier plan la volonté (d'où l'étiquette de volontarisme), entendue comme l'autonomie rationnelle de l'individu, dont la liberté est à l'œuvre dans un monde contingent. Cette formule, Duns Scot la déploie tout au long de sa philosophie, dont certains aspects vont être ci-dessous exposés, à travers l'épistémologie, la théorie de la connaissance et la métaphysique.
Épistémologie
Raison et révélation
Duns Scot, comme une grande partie des philosophes scolastiques, sépare nettement philosophie et théologie, mais recourt souvent à l'une pour éclairer l'autre. On peut dire que la pensée de Duns Scot est préoccupée de tirer toutes les conséquences rationnelles du dogme de la liberté de la création divine. Mais, rejetant les raisonnements censés expliquer les plans divins par des arguments tirés de l'idée de nécessité, il affirme le caractère contingent des lois instituées par Dieu : « Non quaerenda ratio quorum non est ratio. » (on ne doit pas chercher la raison de ce dont il n'y a pas de raison). Sa méthode a ainsi pu paraître purement critique à l'égard de la raison et être une forme de scepticisme.
Comme la majorité des scolastiques, Duns Scot pense que Dieu peut être cherché par la raison, même s'il y a une révélation, car croire ce n'est pas comprendre. Brièvement dit, il y a donc une science de Dieu, dont la connaissance comporte plusieurs degrés : au plus haut est la connaissance de Dieu dans son essence, mais elle ne se trouve qu'en Dieu ; c'est la théologie parfaite ; vient ensuite la théologie des anges et des bienheureux qui est un don de Dieu ; vient ensuite la connaissance que nous pouvons en avoir par notre entendement, et que Duns Scot divise en deux : la théologie humaine qui s'appuie sur la révélation ; la philosophie qui se passe de l'autorité de l'Église et des livres saints.
La théologie humaine a besoin des connaissances profanes, mais elle leur reste pourtant supérieure par la nature de son objet. Ainsi les sciences sont-elles subordonnées à la foi. La philosophie est subordonnée à la théologie et doit s'accorder avec les Saintes Écritures, bien qu'elle en soit indépendante dans son registre propre.