L’assassinat de Jean Jaurès, député français du Tarn et homme politique socialiste, a lieu le vendredi à , alors qu’il dîne au Café du Croissant, rue Montmartre, dans le . Le café se trouve non loin du 27 rue du Croissant, siège du journal L'Humanité dirigé par Jaurès, au cœur de la République du Croissant, le quartier de la presse. Jaurès est visé par deux coups de feu : une balle perfore son crâne et l’autre se niche dans une boiserie. Le célèbre homme politique s’effondre, mortellement atteint.

Commis trois jours avant l’entrée de la France dans la Première Guerre mondiale, ce meurtre met un terme aux efforts désespérés que Jaurès avait entrepris depuis l’attentat de Sarajevo pour empêcher la déflagration militaire en Europe. Il précipite le ralliement de la majorité de la gauche française à l’Union sacrée, y compris beaucoup de socialistes et de syndicalistes qui refusaient jusque-là de soutenir la guerre. Cette Union sacrée n’existe plus en lorsque son assassin, Raoul Villain, est acquitté. Le transfert des cendres de Jaurès au Panthéon, en , souligne une autre rupture politique intervenue au sein de la gauche, entre communistes et socialistes.

Contexte vignette|Jean Jaurès. Depuis l’attentat de Sarajevo le , les États européens se trouvent progressivement entraînés par le jeu des Alliances dans une nouvelle crise internationale qui conduit en un mois à la Première Guerre mondiale. Jaurès, le plus éminent des opposants à la guerre, va, tout au long de ces quatre semaines, sentir monter inexorablement la tension et tentera jusqu’à sa mort de s’y opposer.

À cinquante-quatre ans, Jean Jaurès est la principale personnalité du mouvement socialiste français, la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), et une personnalité célèbre du socialisme international, en particulier depuis la mort en 1913 d’August Bebel, le leader de la social-démocratie allemande. Jaurès, qui est entré en politique en comme député républicain, admirateur de Gambetta, et soutien du gouvernement Jules Ferry, est très attaché à la Défense de la patrie, comme il l’explique dans son livre L’Armée nouvelle, publié en , critiquant la célèbre phrase de Marx : .. Il était cependant convaincu que les guerres étaient provoquées par le choc des intérêts capitalistes et qu’il était du devoir de la classe ouvrière de s’y opposer.

Il soutient avec le groupe socialiste le gouvernement Viviani qui lui semble réellement hostile à la guerre. Le , au congrès extraordinaire de la SFIO qui se réunit jusqu’au , il se montre confiant dans la volonté de la classe ouvrière et de ses représentants dans les principaux pays de s’opposer au conflit, y compris en utilisant l’arme de la grève générale. Il soutient la motion Keir-Hardie-Vaillant, des noms d’un socialiste britannique et d’un français, qui préconisait l’appel à la grève en cas de conflit imminent : , à quoi Jaurès ajoute que cette grève devra être . Cela lui vaut d’être attaqué par un journal comme Le Temps, qui le l’accuse de soutenir la , ce à quoi il répond dans L’Humanité que .

vignette|Le pont Alexandre- en , symbole de l’alliance franco-russe.

Il apprend avec inquiétude l’accroissement des engagements pris dans le cadre de l’alliance franco-russe que vont célébrer à Saint-Pétersbourg le président de la République Poincaré et le président du Conseil Viviani entre les 20 et . Or, toute la stratégie de Jaurès depuis des mois consiste à condamner l’alliance avec la Russie despotique et de rechercher la médiation et le rapprochement avec l’Angleterre — en vain. Lorsqu’il est informé de la rupture des relations diplomatiques entre l’Autriche et la Serbie le , il prend conscience de la gravité des menaces. Venu le soutenir Marius Moutet, candidat socialiste à une élection partielle à Vaise, dans un faubourg de Lyon, il dénonce dans un discours les . Ainsi qu’il le confesse à Joseph Paul-Boncour, directeur de cabinet de Viviani, le pessimisme le gagne quand il s’exprime fataliste :

Croyant pouvoir encore faire pression sur le gouvernement, il garde une certaine réserve vis-à-vis de la manifestation organisée le à Paris par la CGT. La direction du parti socialiste qui se réunit le , à l’instigation de Jaurès, exprime à nouveau son soutien au gouvernement.

Tout à son espoir que Paris et Berlin sauront retenir leurs alliés réciproques, il se rend à la réunion d’urgence du Bureau socialiste international de la Deuxième Internationale qui se tient à Bruxelles les et , à la demande des socialistes français. Il s’agit de pousser les dirigeants allemands et français à agir sur leurs alliés. Le bureau décide de convoquer le congrès de l’Internationale socialiste le à Paris au lieu du à Vienne. Dans une atmosphère un peu surréaliste, la plupart des délégués, dont Hugo Haase, le coprésident du SPD allemand, se disent confiants dans la capacité des peuples à éviter la guerre. Le au soir, au Cirque Royal, Jaurès et Rosa Luxemburg sont acclamés lors d’un meeting massif contre la guerre. Le Bureau socialiste international vote à l’unanimité un appel au renforcement des manifestations contre la guerre..

Jaurès veut user du pouvoir des forces syndicales et politiques mais sans paralyser l’action des gouvernements et pour ce faire, convainc Léon Jouhaux, le , de reporter la journée de manifestation prévue par la CGT le au .

Vendredi , : l’assassinat Lorsqu’il rentre à Paris, le dans l’après-midi, il apprend que la Russie mobilise. À la tête d’une délégation socialiste, il obtient vers une audience avec Viviani qui lui révèle l’état d’avancement de la préparation des troupes aux frontières. Jaurès l’implore d’éviter tout incident avec l’Allemagne. Viviani lui répond qu’il a ordonné aux troupes françaises de reculer de dix kilomètres par rapport à la frontière afin d’éviter tout risque d’incident avec l’Allemagne.

Le au matin, la presse parisienne unanime voit l’Europe . Après avoir consulté ses proches comme Charles Rappoport ou Lucien Lévy-Bruhl, Jaurès se rend à la Chambre où il prend connaissance de la mobilisation autrichienne et de la déclaration de l’état de menace de guerre () en Allemagne.

Il décide de rencontrer à nouveau le président du Conseil, par ailleurs ministre des Affaires étrangères, mais ne voit que le sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Abel Ferry, neveu de Jules Ferry. Au même moment Viviani n’est pas disponible, car il reçoit l’ambassadeur allemand, le comte von Schoen, venu communiquer l’ultimatum de son gouvernement à la France : dire avant le à si elle se solidarisait avec la Russie. Il comprend que le conflit ne peut plus être évité. Au même moment, tous les maires de France sont avertis par les préfets de tenir prêts les chevaux et les voitures pour les ordres de réquisition. Jaurès aurait, selon Pierre Renaudel, témoin de son entrevue avec Abel Ferry, déclaré que si le gouvernement persistait à aller vers la guerre . Abel Ferry, sur un ton navré se serait contenté de répondre . Abel Ferry sera tué au front, blessé mortellement par un éclat d’obus en .

gauche|vignette|redresse|Plaque commémorative au café du Croissant, 146 rue Montmartre (à l’angle du côté pair de la rue du Croissant), . vignette|La foule devant le lieu du crime. Une ambulance est visible à droite.

En fin de journée, il se rend au siège de son journal pour préparer un article de mobilisation antiguerre pour l’édition du . Auparavant, il sort dîner au café du Croissant, rue Montmartre, avec ses collaborateurs du journal dont Pierre Renaudel, Jean Longuet, Philippe Landrieu, Ernest Poisson, et Georges Weill. Il est assis dos à la fenêtre ouverte, séparé de la rue par un simple brise-bise. Observant depuis la rue la salle du café où il avait repéré que Jaurès dînait habituellement, caché par le rideau, l’assassin tire deux coups : la première balle pénètre dans la région pariétale de la tête, la seconde va se perdre dans une boiserie entourant une glace.. Jaurès est pratiquement tué sur le coup d'une hémorragie cérébrale.. Dans la confusion, Madame Poisson, épouse du collaborateur de L'Humanité Ernest Poisson, hurle : Ultérieurement on lui prête l'exclamation repris dans le monde ouvrier qui déplore . C'est cette version apocryphe accusant les nationalistes qui a survécu.

vignette|redresse|Raoul Villain, l'assassin de Jaurès. L’assassin est Raoul Villain, un Rémois de , étudiant en archéologie à l’École du Louvre, et surtout adhérent de la Ligue des jeunes amis de l'Alsace-Lorraine, groupement d’étudiants nationalistes, partisans de la guerre et proche de l’Action française. Il est arrêté et déclare avoir agi en solitaire pour . Cette thèse de l’acte isolé est reprise telle quelle dans l’acte d’accusation dressé le . Il est décrit comme un personnage falot, calme et pieux, blond, les yeux bleus, d’apparence juvénile. Sans avoir jamais vu Jaurès, il s’est peu à peu mis en tête de tuer le traître, l’Allemand. Sans doute convaincu de la nécessité de son geste depuis le mois de décembre précédent, il mûrit son acte tout au long du mois de juillet, achète un revolver Smith et Wesson, s’exerce au tir, écrit quelques lettres incohérentes, repérant le domicile du dirigeant socialiste, son journal, le café où il avait ses habitudes.

Depuis de longs mois, voire des années, la presse nationaliste et les représentants des Ligues « patriotes » (comme Léon Daudet ou Charles Maurras) s’étaient déchaînés contre les déclarations pacifistes de Jaurès, son internationalisme, et le désignaient comme l’homme à abattre, en raison de son engagement passé en faveur d’Alfred Dreyfus. Les déclarations de ce type abondent dans les semaines précédentes.

vignette|redresse|left|Alexander Izvolsky, Ambassadeur de Russie à Paris. Mais les outrances écrites ne font que dissimuler une montée progressive du nationalisme dans l’opinion, ce que Jaurès et les socialistes semblent n’avoir pas voulu reconnaître. Depuis les crises au Maroc ou dans les Balkans des années récentes, l’affrontement avec l’Allemagne devenait inéluctable, comme le sentait Clemenceau. À l’occasion des discussions sur ses positions hostiles contre la loi des trois ans de service militaire à l’hiver et au printemps , les deux hommes se sont affrontés durement. En , la décision de Poincaré, président du Conseil, d’ériger la fête de Jeanne d’Arc en fête nationale, était un symbole. De même, le ralliement de nombreux radicaux aux républicains et aux représentants des partis de la droite pour élire Poincaré en comme président de la République témoignait aussi du glissement politique en cours..

Dans son livre Ils ont tué Jaurès, paru en , François Fontvieille-Alquier note de troublantes relations entre Raoul Villain et les services de l’ambassadeur de la Russie impériale, Izvolsky. L’accusation fut plusieurs fois portée par des proches de Jaurès d’une collusion entre les services russes et Raoul Villain qui aurait pu faire l’objet d’une manipulation. Izvolsky arrosait du reste généreusement la presse nationaliste et belliciste, ce qui avait fait dire à Jaurès parlant du financement de celle-ci qu’elle était à la solde de . Toutefois, la réalité d’une manipulation de Villain n’a jamais pu être formellement prouvée.

Conséquences politiques Réactions vignette|L'Humanité du . Si les proches du leader assassiné et les militants socialistes à Paris comme à Carmaux furent bouleversés (), et si certains extrémistes de droite se réjouirent bruyamment, toutes les recherches historiques montrent que la population eut généralement une réaction de tristesse face à un évènement qui venait symboliser le basculement dans l’incertitude, la peur des horreurs de la guerre désormais inéluctable.

vignette|gauche|Régiment de cuirassiers à Paris, .