Mehdi Ben Barka (en ), né en à Rabat (Maroc) et disparu le à Fontenay-le-Vicomte (France), est un homme politique marocain qui fut l'un des principaux opposants socialistes au roi Hassan II et le chef de file du mouvement tiers-mondiste et panafricaniste.

Le , alors que Ben Barka se rend à un rendez-vous à la brasserie Lipp à Paris, il est enlevé et disparaît. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Bien que l'enquête judiciaire ne soit toujours pas terminée, la responsabilité des services marocains dans l'enlèvement, ainsi que la participation de plusieurs agents et intermédiaires français, sont largement établies. Des enquêtes et documents déclassifiés ont également établi l'existence d'un soutien logistique du Mossad aux services marocains. En revanche, le degré d'implication du pouvoir politique français, la responsabilité personnelle de Hassan II et la connaissance exacte qu'avaient les services israéliens du projet meurtrier demeurent débattus.

Les documents déclassifiés des archives des services secrets tchèques ont dévoilé que Ben Barka avait été un collaborateur de premier plan du service secret tchécoslovaque STB de 1961 jusqu'à son enlèvement.

Biographie

Jeunesse Mehdi Ben Barka est issu d'une famille de la classe moyenne : son père Ahmed Ben M'hammed Ben Barka est, au début de sa carrière, secrétaire particulier du Pacha de Tanger, avant de devenir commerçant à Rabat, et sa mère, Lalla Fatouma Bouanane, femme au foyer.. Il fait partie des très rares enfants marocains à accéder aux études sans être issus de la bourgeoisie et est reçu premier au Baccalauréat avec la mention Très bien, à une époque où le Maroc ne comptait qu'une vingtaine de bacheliers par an.

Lutte pour l'indépendance du Maroc Dans le contexte des luttes contre l'ordonnance du , qui plaçait les populations amazighes directement sous l'autorité des juridictions françaises, Mehdi Ben Barka adhère dès l'âge de quatorze ans au Comité d'action marocaine, le premier mouvement politique né dans le protectorat. À dix-sept ans, il rejoint le nouveau Parti national pour la réalisation des réformes qui deviendra quelques années plus tard le Parti de l'Istiqlal, et dont il est le plus jeune adhérent. En 1940, Mehdi Ben Barka arrive à Alger pour y poursuivre des études de mathématiques. L'influence du Parti du peuple algérien l'incite à élargir son nationalisme à l'échelle nord-africaine : il ne dissociera jamais l'avenir du Maroc de celui de l’ensemble du Maghreb..

De retour au Maroc en 1942, il participe à la fondation du Parti de l'Istiqlal, un parti qui joue un grand rôle dans l'indépendance du pays. Son nom, en , sur la liste des signataires du Manifeste de l'indépendance lui vaut une arrestation avec les autres dirigeants du parti et il passe plus d'un an en prison. Après sa libération, étant, en effet, le premier marocain licencié en mathématiques, il devient professeur au Collège royal et le futur roi compte parmi ses élèves. Il reste également un militant actif du mouvement nationaliste, au point d’être décrit par le général Juin comme « l’ennemi de la France au Maroc ». Il est finalement assigné à résidence en . En 1955, il participe aux négociations qui aboutiront au retour du roi que les autorités françaises avaient exilé à Madagascar en 1953 et, en 1956, à la fin du protectorat.

Le principal opposant au roi De 1956 à 1959, Mehdi Ben Barka est président de l'Assemblée consultative du Maroc. Il initie de nombreuses mobilisations populaires visant à améliorer les infrastructures et à lutter pour l'alphabétisation de la population marocaine. Au gouvernement, des ministres qui lui sont proches, comme Abderrahim Bouabid (ministre de l’Économie, puis de l'Agriculture et vice-président du Conseil en 1958), tentent de mettre en place une planification de l’économie et défendent une réforme agraire. Pour Ben Barka, « il ne s'agit pas pour nous de faire cesser seulement l'exploitation de la période du protectorat, mais aussi l'exploitation qui a pu exister de l’homme marocain par l’homme marocain ». Ces projets se heurtent à l'hostilité des grands propriétaires terriens et de l'aile droite du parti, ce qui incite Ben Barka à impulser en la création de l'Union nationale des forces populaires avec l'aile gauche de son ancien parti. Le nouveau parti revendique notamment le départ des forces étrangères (des troupes françaises sont toujours présentes en territoire marocain avec l'accord du roi), une réforme agraire en faveur des petits paysans et le soutien à l'insurrection algérienne. Le futur , ambitieux et aspirant à succéder au plus vite à son père , presse ce dernier de renverser le gouvernement d'Abdallah Ibrahim et de s'octroyer les pleins pouvoirs. Le régime royal se rapproche dès lors de De Gaulle, supprime le projet de réforme agraire et commence à réprimer les militants de l'UNFP, aussi Mehdi Ben Barka choisit-il de s'exiler à Paris.

À la mort de en 1961, monte sur le trône et annonce vouloir faire la paix avec son principal opposant. Mehdi Ben Barka rentre au Maroc en . Le , il échappe à un attentat (accident de la circulation selon la version officielle alors que sa Volkswagen fut projetée dans un ravin par une voiture de police l'ayant doublé dans un virage) fomenté par les services du général Oufkir et du colonel Ahmed Dlimi. En , il s'exile à nouveau, après s'être vu accuser de complot contre la monarchie, souhaitant dissoudre l'UNFP. Le , il est condamné à mort par contumace, avec Ahmed Agouliz et dix autres dirigeants du parti, pour complot et tentative d'assassinat contre le roi. De nombreux militants de l'UNFP sont emprisonnés. Pour Ben Barka, le roi n'est plus qu'un « instrument docile » du néocolonialisme.

Chef de file du camp tiers-mondiste

Mehdi Ben Barka s'exile alors, devenant un « commis-voyageur de la révolution », selon l'expression de l'historien Jean Lacouture. Il part d'abord pour Alger, où il rencontre Che Guevara, Amílcar Cabral et Malcolm X. Il s'en va ensuite pour Le Caire, Rome, Genève (où il échappe à plusieurs tentatives d'assassinat) et La Havane, tentant de fédérer les mouvements révolutionnaires du tiers-monde en vue de la Conférence tricontinentale devant se tenir en à La Havane à propos de laquelle il affirmait dans une conférence de presse, « les deux courants de la révolution mondiale y seront représentés : le courant surgi avec la révolution d'Octobre et celui de la révolution nationale libératrice ».

Présidant la commission préparatoire, il y définit les objectifs, parmi lesquels l’aide aux mouvements de libération, le soutien à Cuba soumis à l’embargo américain, la liquidation des bases militaires étrangères et l'abolition de l’apartheid en Afrique du Sud. Bien que nationaliste, il dénonce aussi ce qu'il qualifie de « dérives impérialistes » de la monarchie marocaine lors de la guerre des Sables contre la république algérienne. Pour l’historien René Galissot, .

En , il bénéficie de l'amnistie générale accordée par le roi à tous les prisonniers politiques. Le , Ben Barka rencontre à Francfort le prince Moulay Ali, cousin et émissaire du roi, en vue d'une conciliation avec le pouvoir royal. Le seul obstacle à son retour est la non-promulgation des textes juridiques de l'amnistie générale.

Collaboration avec les services de renseignement tchécoslovaques Des documents déclassifiés des archives tchèques ont mis en lumière les dernières années de la vie de l'homme politique marocain, révélant que Ben Barka avait coopéré avec les services de renseignement tchécoslovaques (StB) de 1961 jusqu'à son enlèvement Jan Koura, A prominent spy: Mehdi Ben Barka, Czechoslovak intelligence, and Eastern Bloc Espionage in the Third World during the Cold War, Intelligence and National Security, 36(2): p.1-22, 6 novembre 2020.. Les dossiers précédemment classifiés de Prague montrent que Ben Barka avait non seulement une relation étroite avec la StB, mais qu'il en a reçu des paiements substantiels, en espèces et en nature. Jan Koura, professeur adjoint à l'Université Charles de Prague, décrit Ben Barka comme « souvent dépeint comme un combattant contre les intérêts coloniaux et pour le tiers monde, mais les documents révèlent une image très différente : un homme qui jouait de nombreux côtés, qui en savait beaucoup et savait aussi que l'information était très précieuse dans la guerre froide ; un opportuniste qui jouait un jeu très dangereux ».

La relation de Ben Barka avec le StB a commencé en 1960, lorsqu'il a rencontré son espion le plus ancien à Paris après avoir quitté le Maroc pour échapper au régime de . Les agents de la StB espéraient que cet éminent protagoniste de la lutte du Maroc pour l'indépendance et fondateur de son premier parti d'opposition socialiste fournirait des renseignements précieux, non seulement sur l'évolution politique du royaume, mais aussi sur la pensée des dirigeants arabes comme le président égyptien, Gamal Abdel Nasser. Peu de temps après leurs premières rencontres, la StB signalait que Ben Barka était une source d'informations « extrêmement précieuses » et lui donne le nom de code « Cheikh ».

En , Ben Barka reçoit français de la StB pour des reportages sur le Maroc. En fait, le matériel était accessible au public, ce qui a provoqué colère à Prague lorsque la supercherie a été découverte. Ben Barka s'est néanmoins vu alors proposer un voyage tous frais payés en Afrique de l'Ouest pour recueillir des renseignements sur les activités américaines en Guinée équatoriale. Cette mission est considérée comme un succès.

Les Tchécoslovaques ont rapidement commencé à soupçonner que Ben Barka avait également des relations avec d'autres acteurs de la guerre froide, apprenant en d'un agent en France que « Cheikh » avait rencontré un syndicaliste américain à Paris et avait reçu un chèque en dollars américains. Cela leur a fait craindre que Ben Barka ait des liens avec la CIA, qui tenait à soutenir la réforme démocratique au Maroc et à sécuriser le royaume pour le camp occidental. Le StB devait recevoir d'autres rapports alléguant que Ben Barka était en contact avec les États-Unis, bien que l'homme politique marocain ait toujours nié une coopération avec les services américains.

La relation continua néanmoins. Les Tchécoslovaques ont invité Ben Barka à Prague, où il a accepté d'aider à influencer la politique et les dirigeants en Afrique en échange de par an. Il est envoyé en Irak pour obtenir des informations sur le coup d'État de , pour lequel il reçoit . En Algérie, il rencontre à plusieurs reprises Ahmed Ben Bella, un ami, et rend compte de la situation dans le nouvel État indépendant. Au Caire, il est invité à recueillir des informations auprès de hauts responsables égyptiens qui pourraient aider les Soviétiques dans les négociations lors d'une visite de Nikita Khrouchtchev. Les rapports de Ben Barka parviennent aux services de renseignement soviétiques, qui jugent les renseignements fournis comme « très précieux ». En récompense de ses services, lui et ses quatre enfants sont invités en vacances dans une ville thermale en Tchécoslovaquie.

Dans les derniers mois, les Soviétiques soupçonnaient que Ben Barka était devenu trop proche des Chinois, leurs rivaux pour la direction du tiers-mondisme socialiste. Les responsables soviétiques informent la StB que Ben Barka avait reçu de Pékin et font pression sur le service pour qu'il lui retire tout soutien ou protection. Néanmoins, la StB convie encore Ben Barka à Prague pour une formation d'une semaine concernant codes, veille et contre-surveillance. Une semaine après avoir demandé une arme de poing à la StB, Ben Barka est enlevé et probablement tué.

Du fait de sa disparition depuis le , Mehdi Ben Barka est légalement considéré comme « absent » par jugement du du TGI de Paris ; ce jugement d'absence est transcrit dans le registre des actes de décès de la mairie de Paris, son dernier domicile connu.

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