Le coup de Goudi (en grec : ) est un coup d'État militaire en Grèce qui commença dans la nuit du à partir des casernes de Goudí, dans la banlieue est d'Athènes.
À la suite de l'échec de lénosis de la Crète et à cause du discrédit du gouvernement depuis la défaite humiliante dans la guerre contre la Turquie en 1897, une société secrète se développa dans l'armée grecque : la « Ligue militaire ». Elle recrutait dans les rangs subalternes, par méfiance à l'égard des officiers supérieurs potentiellement fidèles au pouvoir. Un de ses chefs était le colonel Nikólaos Zorbás.
Dans la nuit du (date symbolique), la Ligue militaire, après avoir réuni ses troupes dans les casernes de Goudí, proclama l'insurrection et envoya un mémorandum au gouvernement demandant le redressement immédiat du pays et de ses forces armées. Le roi Georges céda et remplaça le Premier ministre Dimítrios Rállis par Kyriakoúlis Mavromichális, sans satisfaire les insurgés. Ils s'appuyèrent alors sur une grande manifestation populaire au mois de . Devant l'enlisement du conflit, les insurgés firent appel à un homme neuf et providentiel, Elefthérios Venizélos. Celui-ci respecta les règles démocratiques en demandant de nouvelles élections. Après la double victoire de ses partisans au parlement grec en août et en , Elefthérios Venizélos, devenu Premier ministre, entama la politique de réformes réclamée par les instigateurs du coup d'État.
La Grèce au début du
Le congrès de Berlin en 1878 et surtout la conférence de Constantinople en 1881 avaient été des réussites pour la diplomatie grecque. Le pays y avait gagné la Thessalie et une partie de l'Épire. Pour continuer à réaliser la Grande Idée, la Grèce se tourna alors vers la Macédoine et la Crète, où elle connut de sévères désillusions.
Les humiliations militaires
Dès 1895, à la suite des massacres des Arméniens dans l'Empire ottoman, les chrétiens de Crète, alors sous domination ottomane, demandèrent à assumer eux-mêmes le gouvernement de leur île, sous la protection des grandes puissances. Des massacres de chrétiens par des musulmans poussèrent la Grèce à intervenir, d'abord en acceptant le départ de volontaires, puis de plus en plus directement en envoyant une partie de sa flotte puis des troupes au début de 1897 au moment même où les Crétois déclaraient l'énosis (le rattachement à la Grèce). L'intervention des puissances européennes (France, Grande-Bretagne, Italie, Russie, Autriche et Allemagne) obligea la Grèce à faire machine arrière. L'opposition critiqua l'incapacité et l'indécision du gouvernement qui déclara la guerre à l'Empire ottoman début avril. Les combats durèrent un mois, ce qui donna son surnom au conflit : la guerre de trente jours. La défaite grecque fut totale. Sa frontière nord, établie en 1881, recula. Elle fut condamnée à verser une énorme indemnité de guerre au vainqueur. La Crète devint autonome tout en restant sous la suzeraineté du Sultan.
La Macédoine vignette|gauche|redresse=0.8|alt=tableau : portrait d'un homme moustachu en costume bleu avec un plastron|Pavlos Melas en costume traditionnel de « Makedonomakhos » par Georgios Jakobides.
La Macédoine était une région disputée entre la Grèce, l'Empire ottoman et la toute jeune Bulgarie (créée au congrès de Berlin). Des bandes armées grecques (« makedonomakhoi » aidées par lEthniki Etairia (Société nationale) et le gouvernement d'Athènes, qui leur apporta une aide plus ou moins directe : financement via ses agents consulaires comme Íon Dragoúmis, ou encadrement par des conseillers militaires comme Pavlos Melas), bulgares (« komitadjis » de l'« Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne » (ORIM) organisée en comités et fondée en 1893), s'affrontaient et se confrontaient à la gendarmerie ottomane. Les exactions étaient nombreuses : pillages, incendies ou assassinats. Le , jour de la Saint-Élie (Ilinden), se déroulèrent les événements dits de la Saint-Élie. L'ORIM déclencha un soulèvement. La répression turque fut très dure. Elle fit , villages et maisons furent rasés. Les puissances occidentales, émues, décidèrent d'intervenir. Un plan prévoyait à terme une réorganisation administrative de la région, qui permettait d'envisager une partition sur des bases ethniques. Chacune des ethnies concernées chercha alors à affermir ses positions, pour disposer d'un plus grand territoire lors de la potentielle partition. Le gouvernement grec chercha alors à intervenir plus directement dans la région. Les réussites et les sacrifices des jeunes officiers, comme Pavlos Melas, redorèrent le blason d'une partie de l'armée. Les Turcs réagirent à leur tour, avec la révolution Jeunes-Turcs en .
Conséquences de la révolution Jeunes-Turcs Le mouvement libéral et nationaliste turc dans l'Empire ottoman inquiéta les Grecs. Déjà, en 1905, avec la révolte de Therissos, les Crétois, menés par Elefthérios Venizélos, avaient commencé à préparer lénosis en obligeant le Haut-Commissaire Georges de Grèce, nommé par les puissances européennes, à démissionner en 1906. La révolution Jeunes-Turcs les poussa, en profitant de l'absence du nouveau Haut-Commissaire, Aléxandros Zaïmis, à proclamer unilatéralement lénosis définitive.
Des manifestations anti-Grecs se déroulèrent en Turquie où la presse se déchaîna aussi. Les puissances européennes se montrèrent hostiles à la Grèce. le gouvernement de Geórgios Theotókis fut de plus en plus critiqué. Son remplacement par le gouvernement Rallis eut peu d'effets. Le nouveau Premier ministre s'empressa de donner des signes de bonne volonté à l'ambassadeur turc et aux grandes puissances. Voulant éviter une nouvelle guerre gréco-turque, il critiqua ceux qu'il appelait les « révolutionnaires crétois » et affirma vouloir se soumettre aux décisions des grandes puissances. L'indignation contre les faiblesses et l'attitude timorée du gouvernement augmenta, aussi bien dans la population que dans l'armée, surtout chez les jeunes officiers qui avaient combattu en Macédoine. L'idée d'imiter les officiers Jeunes-Turcs commença à apparaître.
La situation économique et sociale vignette|alt=photographie noir et blanc : portrait en pied d'un homme moustachu|Charílaos Trikoúpis. La Grèce connaissait la crise économique depuis de nombreuses décennies. La dette publique (vis-à-vis des grandes puissances surtout) qui remontait à la guerre d'indépendance, atteignait des sommets dans les années 1890. À tel point que le gouvernement de Charílaos Trikoúpis reconnut que le pays était en faillite, en décidant de diminuer la dette publique à 30 % de sa valeur, ce qui mécontenta ses créanciers, particulièrement les puissances européennes. L'exportation du raisin de Corinthe entra au même moment en crise. La Grèce connut alors un phénomène nouveau : l'émigration de la population active. Le nombre des émigrants (surtout vers les États-Unis) passa de en 1890 à en 1910 (pour 2,8 millions d'habitants). La croissance économique ne suffisait pas à satisfaire ouvriers et agriculteurs, qui partaient chercher du travail ailleurs. Jusque-là, ne partaient que des montagnards ou des habitants des îles, sans terre. Cependant, cette croissance économique entraîna la création, comme ailleurs en Europe au même moment, d'une classe moyenne, née du développement industriel, de l'augmentation du nombre de fonctionnaires (liée au clientélisme politique) et de l'explosion urbaine. Cette classe moyenne, au milieu des années 1900-1910, ne pouvait comprendre que le pays soit prospère et que les finances de l'État soient en si mauvaise situation. Des hommes politiques, peu satisfaits de la politique du gouvernement, réagirent eux aussi. En , un groupe appelé les « Japonais »En référence au dynamisme de l'ère Meiji mais aussi selon en référence à leurs tactiques agressives au Parlement hellénique qui n'allaient pas sans rappeler celles des troupes japonaises lors de la guerre russo-japonaise., se forma autour de Stéphanos Dragoúmis. Il critiquait l'ancienne oligarchie qui ruinait le pays, et réclamait des réformes radicales. Le groupe des « sociologues », d'abord influencé par le marxisme, appelait lui aussi à une modernisation de l'appareil d'État et de l'économie.
Le coup d'État La « Ligue militaire » vignette|alt=un drapeau grec au centre d'un cercle avec des mots grecs sur la circonférence|Timbre de la Ligue militaire. Des officiers subalternes s'étaient réunis en 1908 pour fonder, à Athènes, une société secrète : la « Ligue militaire » (). Elle était principalement constituée de jeunes officiers subalternes, comme Theodoros Pangalos, et ceux-ci se méfiaient des officiers supérieurs fidèles à l'ancien système. Le secret ne fut pas très bien gardé, et en , de nombreux hauts gradés de l'armée et de la marine en faisaient partie. La Ligue militaire ne désirait alors qu'une augmentation du budget de l'armée, pour laquelle elle voulait aussi une réorganisation et une meilleure instruction, sur le modèle de l'armée ottomane, qui avait triomphé en 1897. La Ligue, dirigée par un colonel d'artillerie, Nikólaos Zorbás, alors âgé de 65 ans, exigeait aussi l'éviction des membres de la famille royale, considérés comme responsables de cette défaite. Or, Georgios Theotokis, s'il avait accru l'approvisionnement en armes, canons et munitions, avait aussi nommé le diadoque (prince héritier) Constantin chef d'état-major. Et, malgré les demandes, il n'avait autorisé que quelques officiers à aller poursuivre leur formation en France et en Allemagne.
Action de l'armée La Ligue militaire commença par faire une sorte de jeu d'influence, en faisant pression sur le pouvoir. Elle avait déjà obtenu un succès avec la démission, en , de Theotokis, sa bête noire car symbole du clientélisme parlementaire qu'elle détestait. Mais son successeur, Dimitrios Rallis se l'aliéna immédiatement en saluant le rôle majeur de Constantin lors de la guerre de 1897, en rappelant tous les officiers présents en Macédoine, en demandant l'intervention des grandes puissances en Crète et en arrêtant certains de ses membres.
vignette|alt=photographie noir et blanc : portrait d'un homme moustachu avec un casque à plumes|Le diadoque Constantin en uniforme allemand.
Le coup d'État partit des casernes de Goudi, dans la nuit du . La Ligue militaire y avait rassemblé ses partisans : plusieurs centaines d'officiers subalternes, de sous-officiers, de simples soldats, de gendarmes et de civils. Les forces armées et, principalement, les jeunes officiers firent parvenir au gouvernement de Rallis un mémorandum qui comprenait leurs revendications. Une partie était purement catégorielle : les soldats contestaient, par exemple, le système d'avancement. Une autre partie était politique exigeant des réformes du pays en profondeur : dans son fonctionnement politique, mais aussi social, économique et bien sûr militaire. Les troupes demandaient le réarmement naval et terrestre, exigeaient que les ministères de la Marine et de la Guerre soient confiés à des militaires. Les insurgés ne demandaient pas l'abdication du roi, ni la dissolution de la monarchie ; ils restaient des sujets fidèles. Ils n'annonçaient pas non plus de dictature militaire et ne voulaient même pas de changement de gouvernement. Ils respectaient les formes de la démocratie parlementaire. Les officiers demandaient cependant que les princes royaux, et principalement le diadoque Constantin, à qui on reprochait la défaite de 1897, soient chassés de l'armée. Enfin, la Ligue militaire demandait une baisse de la pression fiscale.
Le Premier ministre entama des négociations de forme avec les révolutionnaires qui, pour accélérer les choses, utilisèrent la population d'Athènes.
Revendications populaires