L'affaire Dominici est une affaire criminelle survenue en France au milieu du , qui a donné lieu à des contre-enquêtes détaillées, emblématiques du journalisme d'investigation. Dans la nuit du , trois Britanniques, Sir Jack Drummond, scientifique de , son épouse Anne Wilbraham, , et leur fille de , Elizabeth, sont assassinés près de leur voiture à proximité de La Grand'Terre, la ferme de la famille Dominici, sur la commune de Lurs dans le département des Basses-Alpes (actuelles Alpes-de-Haute-Provence). Malgré les lacunes de l'enquête policière, le patriarche Gaston Dominici est accusé du triple meurtre et condamné à mort en 1954.
Le , le président de la République René Coty commue la peine capitale en travaux forcés à perpétuité et le , le général de Gaulle gracie et libère Gaston Dominici. L'affaire fut suivie par de nombreux journalistes, tant français qu'étrangers. Le fait que l'accusé parlait provençal et connaissait peu le français encourage pour certains la thèse de l'erreur judiciaire, d'autant que ses dépositions et prétendus aveux ont été rédigés en français alors qu'il répondait aux questions en provençal et ne pouvait pas vérifier les propos lui étant attribués.
Historique Les protagonistes Gaston Dominici : né le à Digne-les-Bains et d'origine italienne, il est le fils illégitime d'une blanchisseuse. Il épouse Marie Germain dite « la Sardine » (1879-1974) en et il a avec elle neuf enfants : Ida (1904-1986), Clovis (1905-1959), Augusta (1907-2008), Gaston (1909-2002), Clotilde (1911-2004), Marcel (1913-1999), Germaine (1915-1972), Gustave (1919-1996) et Aimé Dominici (1922-2017). Il fait l'acquisition de la Grand'Terre en 1931 après avoir été, entre autres, métayer dans une exploitation à Ganagobie. Il est considéré comme un patriarche autoritaire et peu loquace. Son casier judiciaire, au moment du triple meurtre, est vierge. Il est décédé le .
Gustave Dominici : considéré comme le fils favori de Gaston, Gustave Dominici, né le à Digne-les-Bains, vit à la Grand'Terre avec ses parents, son épouse Yvette et leur fils Alain, âgé de dix mois. Il est agriculteur et maçon. Il décédera en 1996.
Yvette Dominici née Barth : née en 1932, elle se marie avec Gustave Dominici en . Vivant à la Grand'Terre avec son mari et sa belle-famille, elle a toujours entretenu une bonne relation avec Gaston Dominici. Elle décédera en 2025.
Clovis Dominici : né le à Brunet, Clovis Dominici est le fils aîné de Gaston Dominici. Peu apprécié et délaissé par son père avec lequel il n'est pas en bons termes, il reste néanmoins proche de son frère cadet Gustave et de sa belle-sœur Yvette. Poseur de voies sur la ligne PLM (SNCF), il réside à Peyruis au moment des faits. Il décédera en 1959.
Roger Perrin : surnommé Zézé, il est le fils de Germaine Dominici, le petit-fils de Gaston et le neveu de Gustave et Clovis. Il est âgé de au moment du triple meurtre.
Edmond Sébeille : entré dans la police en 1930 et d'abord affecté à Montpellier, Edmond Sébeille (1907-1988) à Avignon sera ensuite envoyé à Paris pour travailler à la Direction de la police judiciaire à la Sureté nationale. Après la guerre, il devient commissaire à avant d'être détaché à la mobile de Marseille (SRPJ). Pendant l'affaire, il est surnommé « Rien-à-Déclarer » par la presse française moqueuse et le « Maigret marseillais » par ses collègues. Il décédera le .
Le triple meurtre
vignette|Ceci n'est pas la borne kilométrique 32 de la RN 96 (actuellement RD 4096), point précis en face duquel se sont arrêtés les Drummond. Il s'agit du socle du pylone électrique, présent à l'époque, situé à quelques mètres de la borne. Au soir du , alors qu'ils sont en vacances en France avec leur voiture, une Hillman vert amande immatriculée NNK 686, les Drummond font une étape au bord de la route nationale 96 (), à de La Grand'Terre, une ferme modeste malgré son nom (), située sur le territoire de la commune de Lurs dans les Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes-de-Haute-Provence).
L'emplacement est situé en face d'une borne kilométrique, le kilomètre 32, indiquant d'une part que Peyruis est distant de au nord, d'autre part que La Brillanne se trouve à au sud. Un large chemin empierré permet de descendre jusqu'aux rives de la Durance. Un pont () enjambe la voie ferrée à de la route. Un sentier serpente de part et d'autre de la voie ferrée et de la pente de la Durance. La break Hillman est garée sous un mûrier d'une aire des ponts et chaussées vers vingt heures.
vignette|alt=Le canal dont l’eau provoque l’éboulement sur la voie ferrée, actuellement envahi par la végétation|Vestiges du canal qui provoque l’éboulement. Le soir du , la famille Dominici s'est réunie dans la ferme avec des voisins pour célébrer la fin des moissons ; plusieurs membres des Dominici ont fait la navette entre la ferme et leur champ, croisant ainsi à plusieurs reprises les Drummond. En effet, la famille Dominici irrigue son champ de luzerne avec l’eau du canal de Manosque, en surplomb de la voie ferrée. Mais Marie « la Sardine » a oublié de refermer la martelière (vanne d'irrigation), entraînant un éboulement () du ballast ; aussi différents membres des Dominici viennent vérifier que l'éboulement ne vient pas obstruer la voie ferrée, la SNCF pouvant leur demander des dédommagements en cas contraire.
Dans la nuit du 4 au , six ou sept coups de feu sont tirés à Jean-Charles Deniau, « l'Affaire Dominici », émission Au cœur de l'Histoire, 15 octobre 2012. Passant à sur les lieux du crime, le camionneur Marceau Blanc remarque un lit de camp devant l'automobile de marque Hillman de la famille Drummond, ainsi qu'une couverture ou une toile qui masque les vitres droites et le pare-brise de la voiture. À , passant à son tour, Joseph Moynier ne voit rien de cela. À , Jean Hébrard aperçoit un lit de camp dressé contre la voiture. Les lieux du crime sont en constante évolution, ce qui semble contredire la thèse de l'intervention brève d'un commando extérieur venu exécuter un contrat.
Gustave Dominici déclare s'être levé à et n'avoir découvert que le cadavre de la petite Elizabeth Drummond () vers , le crâne fracassé à coups de crosse de carabineElle s'est brisée à cette occasion, laissant un éclat de bois trouvé à côté de sa tête., à de la voiture sur la pente menant à la Durance ; le cadavre de la mère, Anne Drummond, gît près de la voiture () et celui du père, Jack Drummond, de l'autre côté de la route (), le couple ayant été abattu à coups de carabine. Vers , Gustave interpelle le motard Jean-Marie Olivier qui part à son travail et le délègue pour avertir les gendarmes d'Oraison de sa découverte. Alors qu'il possède lui-même une moto, il préfère donc faire appel à un passant pour prévenir la gendarmerie.
Vers , venant de Peyruis, le chef des poseurs de voies Faustin Roure dépasse à vélomoteur Clovis Dominici et son beau-frère Marcel Boyer sur leurs bicyclettes ; il se rend directement au pont de la voie ferrée pour constater l'état d'un éboulement sur celle-ci, que Gustave lui a signalé la veille, en se déplaçant chez lui vers Jean-Charles Deniau, Madeleine Sultan, , p. 10. Au même instant, les deux beaux-frères qui se sont arrêtés à La Grand'Terre apprennent par Gustave que des coups de feu ont retenti vers une heure du matin et qu'il a découvert le cadavre d'une fillette sur la pente menant à la Durance. Les deux hommes se précipitent vers l'endroit et rencontrent F. Roure qui remonte de la tranchée de la voie ferrée. À de la sortie du pont, ils découvrent le corps de la petite Elizabeth et M. Boyer remarque que Clovis semble connaître la position exacte du petit cadavre et empêche ses compagnons d'approcher au plus près. En revenant sur la route, les trois hommes découvrent les corps des parents ; la mère, sur le dos, entièrement recouverte d'une couverture est en parallèle à gauche de la voiture ; son mari gît sur le dos, recouvert d'un lit de camp, de l'autre côté de la route. Inquiété par ce qu'il a entendu de la conversation à voix basse entre les deux frères lors du retour à la ferme, M. Boyer va nier s'y être arrêté lorsqu'il est interrogé sur son lieu de travail par le gendarme Romanet le .
Avant de renoncer à ce mensonge, désavoué par F. Roure, le , quand il est entendu par le commissaire Edmond Sébeille, il dit ne pas savoir expliquer pourquoi il a menti. On en saura la raison le , quand Clovis Dominici révèle que Gustave lui parlait des cris d'épouvante et de douleur des Drummond en présence de Marcel Boyer et de Roger Drac.
Entre et , Jean Ricard, qui a campé la veille sur le plateau de Ganagobie, passe à pied sur le lieu du drame et son attention est attirée par la voiture et par le désordre qui règne autour de celle-ci ; il contourne la Hillman et voit un lit de camp vide le long de la voiture ; à deux mètres environ à gauche, en parallèle, il découvre une forme humaine à même le sol, recouverte d'une couverture de la tête jusqu'en dessous des genoux avec les pieds en direction de La Grand'Terre.
Vers , ne voyant pas venir les gendarmes, Yvette Dominici, quoique enceinte de son deuxième enfant, enfourche son vélo et se dirige vers la ferme Sylve, négociant à Giropey, pour téléphoner à la gendarmerie. À la hauteur de la ferme Guillermain, située au sud de La Grand'Terre, elle rencontre Aimé Perrin et lui apprend que Gustave a découvert une petite fille, massacrée sur le talus de la Durance et mentionne la présence d'une femme habillée de noir, en compagnie des Drummond, vue par Gustave la veille au soir. Yvette demande à Aimé Perrin d'aller téléphoner à sa place. Ce dernier s'en retourne et rencontre au quartier de la Croix les gendarmes Romanet et Bouchier, avant de les accompagner sur les lieux du crime.
Vers , les deux gendarmes et Aimé Perrin arrivent sur place alors que la scène du crime a déjà été altérée à plusieurs reprises. Selon ce dernier, Gustave est venu à pied et sans son vélo ; il surgit dans le dos des gendarmes qui viennent de découvrir le corps d'Anne Drummond. Ils trouvent un lambeau de peau de main de accroché à gauche du pare-chocs arrière de la voiture ; il sera remis au commissaire Edmond Sébeille dès son arrivée. Les portières avant sont fermées alors que la double portière arrière est poussée, avec la clef à l'extérieur sur la serrure. Ceci exclut que la fillette s'y soit enfermée de l'intérieur. À de l'arrière de la Hillman se situe un puisard d'écoulement derrière lequel les gendarmes remarquent une énorme flaque de sang d'un mètre carré de superficie. Aucun prélèvement sanguin ne sera effectué et on ne saura jamais qui a perdu autant de sang à cet endroit. Les gendarmes trouvent deux étuis et deux cartouches pleines, groupées en paires comprenant chacune un étui et une cartouche intacte. Une paire se trouve à de l'arrière de la voiture ; l'autre paire se situe à en perpendiculaire de l'avant-gauche de la voiture et à de Lady Anne. Les deux paires sont distantes d'environ l'une de l'autre. Les étuis sont marqués LC4 et sont différents de ceux des cartouches pleines marquées WCC 43 et 44. Gustave leur signale le corps de J. Drummond de l'autre côté de la route et indique celui de la fillette sur le talus de la Durance. Les deux gendarmes découvrent des empreintes de pas faites par des semelles de crêpe neuve, allant et venant près du corps d'Elizabeth. Ces empreintes sont protégées avec des branchettes et photographiées.
Romanet emprunte le vélo de Madame Perrin, venue rejoindre son mari, pour aller téléphoner chez le négociant Sylve et demander des renforts. Après , Faustin Roure revenant de Peyruis, où il est parti informer son chef de district, s'arrête de nouveau à la ferme. Il voit Gaston rentrer ses chèvres et surprend les propos du vieillard et d'Yvette qui lui apprend la tuerie. Nul ne peut affirmer s'il s'agit d'un véritable entretien ou d'un échange feint entre les deux protagonistes à l'attention de Roure, qu'ils ont repéré caché derrière la treille.