Le Juif Süss (en ) est un film de propagande nazie tourné en 1940 par Veit Harlan sous la supervision de Joseph Goebbels dans les Studios de Babelsberg. Ce film, adaptation de la biographie d'un personnage historique, constitue l'une des rares incursions du cinéma national-socialiste dans un vrai discours de propagande raciale.
Synopsis Le film se compose de 607 plans et dure 92 minutesFrançois Garçon, , . À Stuttgart en 1733, un juif ambitieux, Süss Oppenheimer, devient le ministre des Finances d’un duc de Wurtemberg faible et parvient à infiltrer l'État grâce à l’usure. Ainsi, quand les notables refusent au duc le financement d'un opéra, d'un corps de ballet et d'une garde ducale, c'est Süss qui avance l'argent : « Je ne comprends pas que l'on puisse vous refuser cela » s'indigne-il sournoisement. Le duc rachète sa dette, en confiant à Süss l'administration des routes du duché et donc des péages, ce qui provoque un renchérissement des denrées alimentaires et la spoliation des administrés parmi lesquels le forgeron Bogner dont Süss a fait éventrer la demeure qui gênait le tracé d'une route. Parce qu'il s'est opposé à lui, Süss le fait pendre. Les Juifs font ensuite leur retour dans la ville de StuttgartFrançois Garçon, .. Sous l’influence d’un rabbin, Süss fait du duché un paradis pour ses coreligionnaires et pour faire face à l'opposition grandissante des habitants, suggère au duc de supprimer la Diète du Wurtemberg et de réprimer la population en levant une armée de mercenaires.
Süss multiplie les conquêtes féminines et fréquente trois courtisanes et deux femmes du monde. La première est la femme du duc et c'est elle qui, exigeant des bijoux dignes de son rang, fournit à Süss un laissez-passer pour Stuttgart. Süss en fait sa maitresse, tandis qu'il se prend de passion pour la jeune Dorothea, fille de Sturm, conseiller d'État, dont il se fait par deux fois refuser la main et qu'il finit par prendre de forceFrançois Garçon, .. De honte, elle se noie dans les marais. Après la mort soudaine du duc, le peuple se soulève, sous la conduite de Faber, le fiancé de Dorothea. Privé de soutien, Süss est arrêté, condamné pour avoir abusé d'une jeune chrétienne et pendu en place publique, dans une cage de fer. S’ensuit un nouveau décret qui bannit les Juifs du Wurtemberg.
Fiche technique Titre : Le Juif Süss Titre original : Réalisation : Veit Harlan Scénario : Veit Harlan, Eberhard Wolfgang Möller Musique : Wolfgang Zeller Directeur de la photographie : Bruno Mondi Décors : Otto Hunte Montage : Wolfgang Schleif, Friedrich Karl von Puttkamer, Ludwig Metzger Production : UFA Pays de production : Troisième Reich Format : Genre : drame Durée : 96 minutes Dates de sortie : 1940 France :
Distribution Ferdinand Marian (VF : Richard Francœur) : Joseph Süss Oppenheimer Kristina Söderbaum (VF : Colette Broïdo) : Dorothée Sturm (V.O. Dorothea) Werner Krauss (VF : Maurice Lagrenée) : Le rabbin Loew Werner Krauss (VF : Lucien Blondeau) : Lévy, le secrétaire d'Oppenheimer Heinrich George (VF : Raymond Rognoni) : Charles Alexandre, duc de Wurtemberg Malte Jäger (VF : Jean Darcante) : Aktuarius Faber Eugen Klöpfer (VF : Henry Valbel) : Sturm Albert Florath (VF : Marcel Raine) : Roder
Production Adolf Hitler et Joseph Goebbels misent tout particulièrement sur le cinéma, dont ils estiment les possibilités de propagande immenses. Dans les années trente, ils utilisent son pouvoir pour glorifier la « race aryenne » à travers notamment les documentaires de propagande de Leni Riefenstahl. Même si la majeure partie de la production allemande de l'époque est destinée à distraire les familles, Goebbels demande, fin 1938, aux studios de produire des films de propagande antisémite. C'est ainsi que quatre films fondamentalement antisémites sont diffusés : Robert und Bertram de Hanz Heinz Zertlett en 1939, Die Rothschild Aktien von Waterloo d'Erich Waschneck, Jud Süss de Veit Harlan et Der ewige Jude de Fritz Hippler en 1940Gerd Albrecht, Nazionalsocialistische Filmpolitik, Ferdinand Enke Verlag, 1969, .. Dans tous ces films, les Juifs ont le teint mat, l'apparence crasseuse, un nez proéminent et ressemblent aux caricatures antisémites. Ils sont sans attache et capables d’« infiltrer » la société allemande, dans laquelle ils prennent le contrôle des institutions financières, pour dominer le monde.
Le personnage historique avait déjà été le sujet d'une nouvelle de Wilhelm Hauff (1827) et plus récemment d'un roman de Lion Feuchtwanger, Le Juif Süss, publié en 1925, et adapté au théâtre puis au cinéma en Angleterre en 1934 comme critique de l'antisémitisme nazi. Le roman de Feuchtwanger, adversaire du nazisme et juif lui-même, remet le personnage sur le devant de la scène, mais sa perspective est diamétralement opposée à celle du film de Veit Harlan.
L'idée du film et la mise au point du scénario sont le résultat d'un processus complexe, où plusieurs intervenants collaborent de manière conflictuelle, sous la surveillance des services de Goebbels et de Goebbels lui-même. Une première version du scénario est l’œuvre de Ludwig Metzger, qui affirme travailler sur le sujet depuis 1922 ; il dit s'inspirer de la nouvelle de Hauff, tout en la soumettant à une réécriture pour gommer les aspects non conformes au but idéologique de l'entreprise. Le travail est poursuivi en collaboration avec Eberhard Wolfgang Möller, membre du parti et employé au ministère de la propagande. Peter-Paul Brauer, le producteur de la firme Terra responsable du film, envisage de réaliser lui-même le film, mais Goebbels intervient pour le remplacer par un réalisateur confirmé, Veit Harlan.
En , l'Allemagne envahit la Pologne où vivent des millions de Juifs. Alors que la nuit de Cristal a eu lieu du 9 au et que le , au Reichstag, Hitler clame sa détermination d'anéantir les JuifsFrançois Garçon, . la machine de propagande du Reich reçoit pour mission de prouver la justesse de la politique engagée. De plus, il s’agit de contrer l’impact du film Le Dictateur, tout juste réalisé par Charlie Chaplin à Hollywood. Kristina Söderbaum, blonde d'origine suédoise, y obtient le premier rôle féminin.
Le Juif Süss bénéficie d'un gros budget, de 2 millions de reichsmarks, ainsi que d'excellents techniciens et Goebbels en suit méticuleusement le tournage. Chaque jour, les scènes tournées la veille lui sont envoyéesVeit Harlan, Le Cinéma selon Goebbels, France-Empire, 1974, .. Veit Harlan que le dirigeant nazi donne même son avis sur le montage.
Accueil du film Un grand succès Le Juif Süss de 1940 est un grand succès en Allemagne et à l'étranger attirant au total plus de vingt millions de spectateurs en Europe. Il rapporte près de 6,2 millions de marks en AllemagneAdelin Guyot, Patrick Restellini, L'Art nazi: un art de propagande, éditions Complexe, 1996, ., où les projections sont souvent accompagnées du hurlement . Présenté à la Mostra de Venise, il est salué dans ses critiques par le jeune Michelangelo Antonioni qui voit dans le film la rencontre réussie entre l'art et la propagandeEnzo Traverso, « La Shoah, une histoire générale », La Quinzaine littéraire, -15 mars 2008 (disponible sur Quinzaine littéraire). Heinrich Himmler le trouve si convaincant que, le , il signe une ordonnance contraignant tous les membres de la SS et de la police à le voir « dans le courant de l’hiver ». Dans les camps de concentration, les gardiens sont soumis à la même obligation. L'impact du film est tel que Veit Harlan reçoit le prix 1943 de la UFA.
En 1941, Lion Feuchtwanger publie une lettre ouverte aux États-Unis à Werner Krauß, Heinrich George et Eugen Klöpfer à qui il rappelle leur collaboration sur un précédent projet d'adaptation avant 1933 et se demande ce qui a pu les conduire à participer à une distorsion si perverse du projet initial.
En 1941, la censure fédérale suisse interdit le film en raison de sa propagande antisémite. Afin de ne pas froisser le puissant voisin, cette décision est contrebalancée par l’interdiction de la précédente version anglaise Jew Suss de Lothar Mendès (1934) fidèle adaptation du roman de FeuchtwangerGianni Haver, Les lueurs de la guerre, Lausanne: Payot, 2003, ..
L'impact du film en France Le film semble avoir remporté, pour une part difficile à évaluer, un succès de curiosité plus que de conviction. La composante antisémite de ce film a éveillé les consciences des spectateurs pro ou anti-allemands. Les étudiants catholiques lyonnais perturbent, en , la projection du film au cri de : . Des violences antisémites sont enregistrées après sa projection à Marseille, entre autres. Le film est l'objet de quatre attentats à la bombe dans des salles de projection à Paris et à Toulouse. Trois revues de zone Sud, Temps nouveau, Esprit, Jeunesse, osent dire leur désapprobation, le payant de leur interdiction. La presse collaborationniste l'acclame. En 1942, l'hebdomadaire pro-Doriot L'Assaut salue Le Juif Süss comme « ABC de l'antisémitisme »Assaut, 26 septembre 1942. Je suis partout parle d'une
Le film après la guerre Après la guerre, le film est interdit dans tout le monde occidental. La plupart des copies sont détruitesVariéty, 16 décembre 1959. Le film est récupéré par l’antisémitisme arabe. Quelques copies circulent au Proche-Orient dans les années 1960. Elles sont distribuées par une firme est-allemande dans le cadre de la politique anti-sioniste de la RDADavis S Hull, Films in the Third Reich, University of California Press, Berkeley, 1969, .. Avec Les Protocoles des Sages de Sion, le film est désormais devenu un corpus clandestin à l’usage des nostalgiques de l’antisémitisme.
Harlan est jugé et se défend en arguant que les nazis contrôlaient son travail. Il s'en tire à bon compte malgré deux procès successifs. En 1948, une commission de dénazification lave le réalisateur de toute culpabilité. Il peut recommencer à tourner à partir de 1950. Aucun membre de la production ou de l'équipe de tournage, aucun journaliste laudateur du film n'est inquiété.
Analyse On peut distinguer dans le film trois axes idéologiques majeurs : l'antisémitisme, le film en est la justification, l'antiféminisme, et une conception nazie de l'État et de la société civile.
Un film antisémite Le film est souvent considéré comme l'une des descriptions les plus haineuses des Juifs dans l'histoire du cinéma en ce qu'il révèle la sournoiserie du juif. Le film est d'autant plus pernicieux qu'il est bien construit, bien réalisé, bien joué et que l’antisémitisme y est distillé par la suggestion et non asséné. Les stéréotypes y sont pourtant poussés à l'extrêmeNathalie de Voghelaer, Le Cinéma allemand sous Hitler, un âge d'or ruiné, L'Harmattan, 1999, .. La propagande antisémite est mélangée à une histoire d'amour, du sexe et de la violence. Le film fait le portrait de trois juifs, à savoir Süss, son secrétaire Lévy et le rabbin Loew toujours habillé en noir et constamment courbé, ce qui veut symboliser la fourberie. Dans le système narratif chacun exerce une fonction spécifique : à Süss la politique et le sexe, à Lévy la basse besogne administrative, au rabbin le contact avec la communauté juive. Ils ont pour objectif la saisie du pouvoir et, plus globalement, la transformation du duché de Wurtemberg en Terre promise. Le film veut ainsi montrer que les Juifs sont incapables de s'intégrer à la communauté qui les accueille. Sturm dit à un moment : Contenir les Juifs dans les ghettos et tuer leurs élites est d'après le film la solution idéaleFrançois Garçon, ..