thumb|Margaret Thatcher, Première ministre britannique de 1979 à 1990.

Le thatchérisme est l'ensemble des politiques assumées par Margaret Thatcher, Première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990, et notamment sa politique économique libérale.

Le Royaume-Uni avant Margaret Thatcher

Quand elle a pris ses fonctions de Première ministre, le Royaume-Uni était frappé depuis une décennie par une grave crise économique, sociale, politique et culturelle avec, entre autres, de multiples journées de grève en 1979. Le gouvernement tory d'Edward Heath avait entrepris une politique réformatrice vite abandonnée et caractérisée par ses « U-turns » (volte-face) permanents. Le gouvernement travailliste d'Harold Wilson est élu en 1974 avec une majorité relative et doit s'allier pour former des majorités fragiles ; la situation est marquée par une ambiance d'instabilité et de déclin..

L'interventionnisme est à l'ordre du jour avec de nombreuses nationalisations et 29,3 % de la population active employée dans le secteur public. La fiscalité est élevée : la tranche marginale d'imposition sur les revenus du capital est alors de 98 % et celle sur les revenus de 83 %. Ainsi, en 1966, The Beatles sortent une chanson intitulée Taxman dans laquelle ils dénoncent cette fiscalité qui les impose au taux marginal de 96 %Steve Turner, L’Intégrale Beatles: les secrets de toutes leurs chansons (A Hard Day’s Write), Hors Collection, 1999, 285 p. . Le collecteur qui intervient dans la chanson demande à être félicité pour leur laisser 5 % de leurs revenus et promet de tout taxer.

La situation économique est telle que le pays est surnommé l'« homme malade de l'Europe » et certains économistes se demandent si l'on n'assiste pas à un phénomène de retrodevelopment (« développement inversé »), par lequel l'ancien « atelier du monde » serait en train de prendre la voie du sous-développement Déclaration du ministre travailliste Jack Straw en 2004. Le chômage passe de 3,5 % en 1974 à 5,5 % en 1979UK-Unemployment rate Trading economicsAu sens de l'OIT. Pendant la même période, le nombre de chômeurs indemnisés passe de 2 % à 4 %, selon les chiffres de l'ONS.. L'économie britannique se désindustrialise de plus en plus malgré les nationalisations qui visent à soutenir l'activité industrielle britannique, pourtant peu compétitive.

L'inflation croît encore, passant de 9 % par an sous le gouvernement conservateur à 15 % par an sous le gouvernement travailliste. En 1976, le gouvernement doit demander un prêt de 4 milliards $ au FMI. Le rejet de l'austérité salariale par les syndicats de fonctionnaires débouche sur l'« hiver du mécontentement ». Il choque l'opinion publique britannique et prépare le succès du discours radical de Margaret Thatcher<ref>Voir en particulier Narrating Crisis: The Discursive Construction of the `Winter of Discontent, Colin Hay, in Sociology, vol 30, no2, , 1996</ref>.

Les influences intellectuelles

On appelle « thatchérisme » la politique économique de Margaret Thatcher. Le thatchérisme est avec le « reaganisme », son pendant américain à la même époque, l'un des deux principaux avatars de la « révolution conservatrice » que le monde a connue à la suite de la phase dépressionnaire qui s'ouvre avec les deux chocs pétroliers et la crise du keynésianisme.

Sa politique fut influencée par les valeurs « victoriennes » de travail, d'ordre, d'effort et de « self-help » qu'elle reçut dans son éducation et dont elle dit dans ses Mémoires qu'elles jouèrent un grand rôle dans son parcours. Dès ses années d'université, elle est en outre familière avec les idées libérales, à travers la lecture de La Société ouverte et ses ennemis de Karl Popper, La Route de la servitude ou, plus tard, La Constitution de la liberté de Friedrich HayekThatcher, Mémoires II, , 63 et 84. Ce sera une source d'inspiration importante de sa pensée, avec les ouvrages libéraux que lui conseillera Keith JosephThatcher, ibid, . De façon générale, le « thatchérisme » puise son inspiration politique et économique dans ces théories et dans celles de l'École monétariste de Chicago, incarnée par Milton Friedman, de l'école de l'offre d'Arthur Laffer et de l'École autrichienne connue à travers Friedrich Hayek.

Margaret Thatcher mit en application ces théories en réduisant les impôts directsL'objectif de réduire les prélèvements obligatoires n'est toutefois pas atteint, la part des prélèvements de l'État dans le PIB n'ayant cessé de croitre entre 1979 et 1994, , en luttant contre l'inflation forte de la fin des années 1970 par des taux d'intérêt élevés et en favorisant l'ouverture économique aux capitaux étrangers, et son corollaire : la fin des subventions aux « canards boiteux » (fermeture des mines non rentables par exemple), ce qui tranche avec le volontarisme des voisins européens pour tenter de sauver l'industrie au cours des années 1980. Contrairement à ce qu'elle avait annoncé, elle continue de faire augmenter les dépenses publiques. Nigel Lawson, chancelier de l'Échiquier entre 1983 et 1990 déclara ainsi en 1980 :

Elle se revendiquait également antisocialiste et écrivit dans ses MémoiresMargaret Thatcher, 10 Downing Street, Mémoires, : . Dans un discours devant le Conseil central de son parti, en , elle déclareThatcher, Mémoires, :

Concernant les vecteurs de transmission de ces idées, on peut souligner le rôle des think tank libéraux britannique comme l'Adam Smith Institute fondé en 1977, l'Institute of Economic Affairs fondé en 1955 ou le Centre for Policy Studies fondé en 1974 par Keith Joseph.

La place de la Grande-Bretagne dans le monde avec Thatcher

Sa politique étrangère consacra un retour du Royaume-Uni sur la scène internationale. À l'issue du conflit des Malouines, le , Margaret Thatcher déclara ainsi depuis le perron du 10, Downing Street : « Britain is great againChassaigne, 2003, ». Elle considérait que cette guerre marquait la fin du Royaume-Uni comme une « nation battant en retraiteThatcher, Mémoires, ». Ce conflit rehaussa durablement l'autorité du royaume dans le monde même s'il avait bénéficié de l'appui des pays du G7, dont la France de François Mitterrand et les États-Unis de Ronald ReaganChassaigne, 2003, .

La politique monétariste de la Banque d'Angleterre permit à la livre sterling de retrouver son rôle de monnaie internationale de premier plan. Combinée avec le renouveau de la City, la situation du Royaume-Uni se renforce dans le système financier mondial.

La relance de la « relation spéciale » entre États-Unis et Grande-Bretagne qu'elle insuffla après l'éloignement du gouvernement Callaghan a été poursuivie par la suite, jusqu'à aujourd'hui. Cette relation spéciale s'entendait d'ailleurs quel que soit le parti du président américain : Thatcher soutint ainsi sans équivoque Jimmy CarterChassaigne, 2003, .

Le thatchérisme a été néanmoins parfois critiqué pour ce positionnement international. Thatcher était très atlantiste et opposée à une intégration européenne aux dépens de l'indépendance des États (CEE). Sa méfiance des politiques des institutions européennes se manifeste au moment de l'obtention du « rabais britannique », qui accentua largement la vision du Royaume-Uni comme un cheval de Troie des États-Unis au sein de l'EuropeSerge Leyrac, La porte s'ouvre devant le cheval de Troie des Américains, in L'Humanité, 24 juin 1971, .

Bilan économique

Elle laisse à son départ une situation économique jugée « assainie » par Le MondeJean-Pierre Langellier, « Margaret Thatcher, la « Dame de fer » », Le Monde, 8 avril 2013 ou selon l'économiste Jean-Pierre Dormois, et qui peut être caractérisée par quatre éléments : une inflation qui reste non négligeable malgré une nette baisse au milieu des années 1980L'inflation atteint des niveaux élevés au début de son mandat puis diminue fortement pour atteindre 4,5 % en 1983 et remonter à 8 % en 1990, avec les tensions sur le marché du travail et des salaires en hausse de près de 10 %. , une croissance économique importante malgré une chute sur la fin de son mandat« Croissance du produit intérieur brut pour la Grande-Bretagne », Les Échos, un État dont la place dans l'économie s'est réduite malgré la hausse des prélèvements sociaux, et un chômage qui atteint 6,8 % lors de la dernière année au pouvoir de Thatcher en 1990taux de chômage du Royaume-Uni sur Google public data explorerAlec Cairncross, The British Economy since 1945, Institute of Contemporary British History, , s'installant de façon durable dans les anciens districts industriels.

Ses opposants lui reprochent une dégradation des infrastructures due à un manque de financement, une dégradation du secteur public, une augmentation de la précarité salarialeMargaret Thatcher ou la Dame de fer et du laisser-faire, Alternatives économiques mai 2009, la baisse de qualité de l'éducation, en raison du manque d'enseignants ou de classes surchargées. — ou d'une baisse du niveau général, notamment reprochée par l'aile droite des Tories, avec creusement des inégalités entre établissements. —, la forte augmentation du nombre de pauvres , ainsi que de l'accroissement des disparités sociales et régionales.. Le niveau de vie britannique a en moyenne augmenté, tandis que les inégalités de revenus se sont creusées : entre 1980 et 1990, la part des 10 % les plus pauvres de la population a un revenu moyen en baisse de 10 %, alors que les moyennes des revenus de tous les autres déciles augmententD'autant plus fortement que les revenus sont élevés. Ainsi, celle du deuxième décile a augmenté de 4 % et celle du dernier décile a augmenté de près de 60 %Communication de Philippe Chassaigne, Académie des sciences morales et politiques, 5 mai 2003, minute..

Si les conséquences sociales et le « style abrasif » de Margaret Thatcher ont suscité des critiques.Roland Marx, Philippe Chassaigne, Histoire de la Grande-Bretagne, Librairie académique Perrin, Paris, 2004., en matière de protection sociale, le système de la santé publique (National Health Service) n'a pas été réformé« Thatcher, la femme qui a changé la Grande-Bretagne », Le Figaro, 8 mai 2013De fait, les effectifs du NHS ont plutôt augmenté pendant la période, en hausse de 6 % alors que le reste de la fonction publique diminue de 12,5 % ()..

La période Thatcher a été marquée par des débuts difficiles sur le plan de la croissance économique avec deux années de récession, corollaire de la politique monétaire alors mise en place. En 1980, Milton Friedman, inspirateur de la politique monétariste menée par la Banque d'Angleterre, écrivait ainsi : Milton Friedman, La Liberté du choix, chap. 8, . Le cycle conjoncturel européen fait augmenter la croissance à partir de 1984 pour atteindre un pic de près de 5 % en 1988 (sommet de la phase haute) et une moyenne de 2,8 % de croissance annuelle.

La forte croissance de l'économie britannique des années 1990 et 2000 (2,8 % par an entre 1997 et 2006Guillaume Lagane, L'Économie britannique, modèle pour l'Europe ?, Commentaire, été 2006) doit beaucoup aux réformes structurelles, en particulier à celles touchant le fonctionnement du marché du travail ; les réformes structurelles comme lEmployment Act de 1982 ont permis de simplifier les procédures et d'accélérer la résolution des conflits : en 2005, le contentieux moyen après un licenciement durait 4 semaines contre un an en France. La forte hausse de la productivité permet également de combler le retard vis-à-vis de la RFA et de la France et de le réduire avec les États-Unis. Les équilibres extérieurs restent néanmoins fragiles avec un déficit de la balance commerciale de 23,1 milliards £ en 1988 et une baisse de la part du Royaume-Uni dans le commerce mondial à 5,5 %, corollaire de la désindustrialisation qui se poursuit.