La Banque ottomane (en turc ) est une banque fondée en 1856 à Constantinople grâce à un accord actionnarial entre des investisseurs britanniques, français et le gouvernement ottoman. De 1863 à 1924, elle est nommée Banque impériale ottomane (en ), avant de retrouver son nom initial.

Originellement chargée de gérer la dette souveraine de l'Empire, elle remplit peu à peu les fonctions de banque centrale jusqu'à la création en 1931 de la Banque centrale de la république de Turquie. Elle mène alors des activités de banque commerciale, puis est rachetée en 1996 à Paribas par le Doğuş Holding, avant de fusionner en 2001 avec le groupe Garanti Bank.

Historique

La difficile réforme financière de l'Empire (1839-1847) vignette|redresse| Billet de 20 kuruş (« piastres ») émis à Constantinople en 1852, l'un des nombreux papiers monétaires que l'Empire imprime, sans la garantie d'une banque centrale. Les origines de la fondation de cette banque remontent à l'époque du Tanzimat (les réformes), durant laquelle le sultan Abdülmecid promulgua le rescrit impérial (Hatti-Cherif) de Gulkhane le qui prévoit une nouvelle planification fiscale et une réorganisation complète des finances impériales, et précise qu'G. Young, Corps de droit ottoman, tome V, et AN 207 AQ 167 - Rapport sur l’exercice 1866 — cité par Autheman (1996).. Il n'existait, officiellement, aucune banque d'affaires, commerciale ou d'investissement d'importance, mais l'équivalent du Trésor public, énorme structure administrative chargée de collecter différents impôts et taxes à travers l'Empire, structure que trois hommes vont tenter de réformer, Moustapha Reschid Pacha, Ali Pacha et Fuad Pacha, occupant tour à tour durant trente ans, le poste de grand vizirA. du Velay, Essai sur l’histoire financière de la Turquie : depuis le règne du sultan Mahmoud II jusqu'à nos jours, Paris, A. Rousseau, 1903, — sur Gallica.. En 1839, pour accélérer ces réformes, une première émission de « billets équivalent à la monnaie » a lieu pour un montant de 16 millions de piastres de Constantinople, il s’agissait d’une sorte de bon du Trésor, remboursable au bout de 8 ans et portant intérêt à 8 %. En 1845, à la suite de la réforme monétaire , le gouvernement, souhaitant stabiliser le cours du change et empêcher la dépréciation de sa monnaie de compte, conclut un accord à cet effet avec deux banquiers du quartier de Galata (Karaköy), J. Alléon et Th. Baltazzi. Ceux-ci s’engageaient, en contrepartie d’une subvention annuelle de 2 millions de piastres, à maintenir le change au cours de 110 piastres pour 1 livre sterling ou 25 francs-or. En 1847, leur association prend le nom de Banque de Constantinople, mais, après la crise politique européenne de 1848, elle fut liquidée en 1852« Les finances de l’Empire ottoman au temps d’Abd-ul-Medjid », dans La Banque impériale ottomane par André Autheman, Paris, Institut de la gestion publique et du développement économique, 1996, — lire sur openedition.org..

La guerre de Crimée et la dette souveraine turque La guerre de Crimée déclenchée en , oppose l'Empire russe à une coalition formée essentiellement d'intérêts ottomans, français et britanniques, celle-ci est donc à l'origine de la fondation de la Banque ottomane. En effet, à la veille du conflit, un projet de « banque centrale turque » (ou Banque Nationale de Turquie) avait été déposé par Ariste Jacques Trouvé-Chauvel (1805-1883) auprès du grand vizir, mais restait en suspens quand, à partir de 1854, une série d'emprunts très important est émise sur la place de Londres au nom du gouvernement ottoman. Les sommes accumulées atteignent 8,5 millions de £ en quelques mois, augmentant du même coup le poids de la dette publique. En 1857, après la fin des hostilités, l'empire se retrouve dans une situation difficile : sans parler de l'intérêt de la dette, circulent 480 millions de papier-monnaie émis et non garantis. Deux personnalités se portèrent garantes, Alexandre de Plœuc et (1818-1875), et ce duo franco-britannique a donc l'idée de créer la Banque ottomane dans le but de rassurer les porteurs de bons d'emprunt. Plusieurs projets concurrents vont alors se positionner, celui de Londres, plus avancé, mais totalement britannique, va entrer en compétition avec celui de Paris, monté par les frères Pereire, mais réunissant des banques françaises et britanniques et d'un montant de plusieurs millions de £. Un protocole d'accord est signé entre ces derniers et Constantinople . En définitive, le grand vizir choisit la solution londonienne et l'Ottoman Bank, société de droit anglais, est définitivement incorporée par charte le , avec l'appui des financiers Austen Henry Layard, la maison Glyn, Mills and Co. et un certain Hankey pour un montant initial plus modeste de £. La banque avait la faculté d’exercer son activité sur tout le territoire de l’Empire ottoman, à l’exception de l’Égypte. Le siège social était établi à Londres, 26, Old Broad Street, sous le nom de « Ottoman Bank Layard ». A.H. Layard présidait le conseil d’administration et Charles Ede occupait à Constantinople les fonctions de directeur. Si Ali Pacha donne son accord, il ne cessera durant la brève existence de cette première banque, de consolider ses rapports avec les intérêts français.

La Banque impériale ottomane thumb|Siège de la Banque impériale ottomane situé quartier Galata (Constantinople), œuvre de l'architecte Alexandre Vallaury vers 1890. vignette| Billet de 1 livre ottomane émis sous Abdülhamid II par la BIO en 1880 à Constantinople, en cinq langues (sources : SALT Research). Dès 1856, la Banque ottomane ouvre ses principaux bureaux à Galata, puis des filiales à Smyrne, Beyrouth, et en Roumanie. Quelques mois plus tard, d'autres filiales ouvrent à Alep, Salonique et Andrinople. Sur le plan politique, la situation va se dégrader, avec la multiplication des conflits dans tout l'Empire, entraînant une crise financière en 1861, contraignant Londres à publier un avis de liquidation Albert Stephen James Baster, The International Banks, Londres, P. S. King & son, 1935, .. Sur la place de Paris, un emprunt diligenté par Jules Mirès est lancé, mais, peine perdue, la confiance du public est ébranlée quand ce dernier est arrêté pour escroquerie ; en 1857, un consortium dirigé par le Britannique Joseph Paxton avait obtenu du grand vizir l'aval pour lancer la Banque de Turquie au capital de 7 millions de £, mais la Banque ottomane refusa de s'y associer, n'ayant pas confiance en Mirès — le groupe Paxton liquida sa banque en catastropheRoland Caty, Éliane Richard et Pierre Échinard, Les Patrons du second Empire, Paris, Picard, 1999, .. Après la crise de 1861, l'arrivée aux affaires du grand vizir Mehmed Fuad Pacha permet de restaurer la confiance des marchés. En , un emprunt de 8 millions de £ est souscrit quatre fois, dont 68 % fermes par l'Ottoman Bank. Près d'un milliard de piastres arrive dans les caisses du Trésor turc, permettant dès octobre d'apurer une bonne partie de la dette publique. Le , l'Ottoman Bank signe à Paris un accord important avec un consortium de banques françaises, principalement représenté par Rodolphe Hottinguer, qui prévoit la dissolution de cette première et la création de la Banque impériale ottomane impériale (BIO), qui prend donc en charge tous les actifs. Un conflit éclate bientôt au sujet de la nationalité des dirigeants de la banque et du lieu du siège social. Le renvoi temporaire de Fuad Pacha faillit, dès , faire annuler l'opération, mais l'accord définitif est signé le , avec comme capital initial 2,7 millions de £« Chapitre II. Création de la Banque impériale ottomane », dans La Banque impériale ottomane, par André Autheman, Paris, Institut de la gestion publique et du développement économique, 1996, — lire sur openedition.org..

Les nouvelles missions de la BIO sont triples : elle est à la fois banque centrale, banque d’affaires et banque commerciale. Elle se voit confier le monopole de l’émission des billets dans l’Empire ottoman. Dès 1875, le gouvernement élargit ses prérogatives en lui confiant le contrôle du budget de l’État et l’assainissement de la situation financière : elle devient trésorier-payeur général de l’Empire. Vers 1890, elle contribue largement à financer l’économie et la promotion d’entreprises ferroviaires et minières. On compte vers 1900, près d'une centaine de filiales dans l'Empire et en Europe« La Banque ottomane : une structure originale au service de l’Empire ottoman », Histoire de BNP-Paribas..

Place de la Bourse à Paris, la Banque ottomane ouvre son siège dans le même immeuble que la Banque franco-serbe. Plus tard, la nouvelle maison-mère, la Financière ottomane, était cotée à Paris, mais aussi à Londres et au Luxembourg"Le groupe Paribas cède la banque ottomane pour 1,2 milliard de francs" dans Les Échos du 02 avril 1996, page 16 .

En 1876, une insurrection bosniaque déclenche un conflit militaire entre la Russie et l'empire ottoman. Les investisseurs dans la Banque ottomane sont en difficulté car la Turquie refuse de signer le protocole élaboré à Londres par les grandes puissances. En un mois, l'emprunt public français de référence perd quatre points, l'italien six points et le russe dix points.

En 1890, est inauguré le siège de Constantinople, commandé à l'architecte franco-turc Alexandre Vallaury.

Le a lieu la prise du siège de la banque à Constantinople (Osmanlı Bankası Baskını) par un groupuscule de 25 activistes menés par Papken Siuni et Armen Garo, appartenant à la Fédération révolutionnaire arménienne, désireux d'attirer l'attention de l'opinion publique sur le sort réservé à leur communauté : en effet, depuis 1894, sont perpétrés les massacres hamidiens, durant lesquels arméniens ont été tués. Les autorités reprennent la banque, puis, durant deux jours, ce sont plusieurs milliers d'Arméniens qui sont pourchassés et massacrés dans la capitale par une foule déchaînée, que le sultan Abdülhamid II peine à calmer Peter Balakian, The Burning Tigris: The Armenian Genocide and America's Response, New York, HarperCollins, 2003, .. Le Français Jean Jaurès dénonça le massacre des populations arméniennes dans un discours à la Chambre des députés le .Jean Jaurès, Il faut sauver les Arméniens, Mille et une nuits, 2006 , ..

En 1909, dans le cadre de l'Entente cordiale et à la suite de la révolution des Jeunes-Turcs, les Britanniques, afin de renforcer leur contrôle financier dans la région et contrer les intérêts allemands, fondent la , et d'investir dans l'Anglo-Persian Oil CompanyMarian Kent, « Agent of Empire? The National Bank of Turkey and British Foreign Policy », in: The Historical Journal, 18, 1975, ..

L'Empire ottoman entre en guerre en aux côtés des Empires centraux. Durant la Première Guerre mondiale, le tandem formé à Paris par le baron Rodolphe Hottinger (président) et Charles de Cerjat (directeur-administrateur délégué) permet à la BIO de maintenir ses activités malgré son statut de société turque. Pierre de Margerie, directeur des affaires politiques au ministère français des Affaires étrangères, recommande néanmoins à la banque de s’en tenir à l’exécution des engagements qui la lient au gouvernement turc, et de ne lui consentir aucune nouvelle facilité.

Le , la Banque de Paris et des Pays-Bas prend la majorité des parts de la BIO.

Banque ottomane vignette|Le Centre de recherches et des archives de la Banque ottomane, ancien siège social historique de la banque (Istanbul).