La Chronique de Morée (en grec : ; en aragonais : Libro de los fechos et conquistas del principado de la Morea / Crόnica de Morea ; en ; titre original en français : Livre de la conqueste de la princée« Petite principauté » cnrtl.fr. de l’Amorée) est une chronique anonyme du qui relate la conquête du Péloponnèse byzantin (connu sous le nom de « Morée ») par les « Francs » — nom donné aux croisés par les Byzantins — à la suite de la quatrième croisade (1204), et l'établissement de la principauté d'Achaïe (1205-1430) par Guillaume de Champlitte. On y suit les exploits de celui-ci et de ses successeurs — , , — et après la mort de ce dernier en 1278, d’Isabelle de Villehardouin et de ses deux époux.
En dépit des erreurs qu’elle comporte, cette chronique constitue une des principales sources pour l'histoire de la principauté aux . Il en existe quatre versions — en français, grec (la seule en vers), aragonais et italien. Le texte original ayant été perdu, on ignore quelle était la version originale.
Le récit couvre des périodes plus ou moins longues selon les versions : de 1095 à 1305 pour la française, de 1095 à 1292 pour la grecque et de 1200 à 1377 pour la version aragonaise ; la version italienne, qui est une paraphrase tardive de la version grecque, porte sur les années 1097 à 1202.
L'auteur du prototype commun aujourd'hui disparu dut être un chroniqueur anonyme, franc hellénisé ou gasmule (né d'une union mixte, le plus souvent d'un père franc et d'une mère grecque).
Résumé du texte (selon la version grecque)
thumb|left|Le Péloponnèse au Moyen Âge.
La version grecque est divisée en deux livres : le premier, « Chronique de Romanie » (1189 vers), est consacré à la prise de Constantinople et aux évènements qui l’ont immédiatement suivie ; le second, « Chronique des guerres des Français en Romanie et en Morée » (7002 vers), traite des affaires du Péloponnèse entre 1205 et le début du Les numéros de page donnés entre parenthèses renvoient à la Chronique de la conquête de Constantinople et de l’établissement des Français en Morée, vol. II, texte établi par J. A. Buchon, 1825. (Accessible en ligne; voir bibliographie.).
Livre I Le livre I s’ouvre sur la première croisade et rapporte le récit de la délivrance du tombeau du Christ. Puis, on se transporte cent ans plus tard, lorsque les comtes de Flandres, de Champagne et de Toulouse décident de prendre la croix. Le comte de Champagne étant décédé, Geoffroi de Villehardouin, dont le neveu sera avec Guillaume de Champlitte l’un des deux héros de la chroniqueLe chroniqueur semble confondre les deux Geoffroi., est désigné pour le remplacer (). Les trois comtes choisissent Boniface de Montferrat pour diriger l’expédition (). Le roi de France ayant approuvé ce choix, une ambassade est dépêchée à Venise pour noliser une flotte (). Les croisés ne pouvant payer le montant convenu, le doge les convainc d’attaquer Zara (). Le pape encourage les croisés à remettre le jeune empereur Alexis Vatace (i.e. Vatatzès) alors réfugié en Allemagne sur le trône de ses pères (). Les croisés se dirigent vers Constantinople qui est prise d’assaut et le jeune Alexis est couronné Empereur (). À la suite d'une conspiration, de nombreux Francs sont massacrés (). Ceux-ci se vengent en pillant le pays jusqu’à Andrinople et les conspirateurs grecs sont punis (). Les Francs se retirent de Constantinople ; le jeune Alexis et son père sont détrônés ; un seigneur de Constantinople, Alexis Ducas, surnommé Murtzuphle, est couronné Empereur, mais périt bientôt à son tour ().
Se tient alors une assemblée de douze représentants des croisés au cours de laquelle le Doge propose l’élection de Baudouin de Flandres comme Empereur (). Une dispute ayant éclaté entre les Lombards et les Français, qui préféraient Boniface de Montferrat à Baudouin, le Doge suggère à titre de compromis que Boniface soit nommé roi de Salonique (i.e. Thessalonique) (). L’Empire byzantin est alors divisé entre les croisés ().
Jean Vatace et les Coumans ayant attaqué Boniface, Baudouin se rend à Andrinople pour livrer bataille contre les Grecs. Il est toutefois défait et tué (). Le Doge vole alors au secours d’Andrinople (). Robert est couronné Empereur comme successeur de Baudouin mais se heurte bientôt à Théodore Lascaris (). À la mort de ce dernier, Michel Paléologue est nommé régent et fait étrangler le fils de Lascaris après quoi il marche sur Constantinople dont il s’empare ().
Le livre se termine sur le départ des chefs francs vers la Morée (le Péloponnèse) () : « C’est ici que j’interromprai le récit des actions des deux empereurs Paléologue et Baudouin. Je me hâte de rentrer dans le sujet que j’avais en vue dans le commencement de mon histoire et je reprends le fil de mon récit ».
Livre II Le livre II s'intitule « Chronique des guerres des Français en Romanie et en Morée ». Comprenant vers, il est consacré aux affaires du Péloponnèse depuis la conquête par Guillaume de Champlitte et Geoffroi de Villehardouin en 1205 jusqu’au règne d’Isabelle de Villehardouin, sa petite-fille, dans les premières années du .
Le Comte de Champagne étant mort, la famille décide que l’ainé des deux frères survivant demeurerait en France pour prendre charge des biens de la famille, alors que le plus jeune, Guillaume de Champlitte, partirait pour la croisade (). Voyageant par mer, il débarque en Achaïe où il « libère » Andravida avant de s’emparer de Corinthe (). C’est là que Boniface de Montferrat et Geoffroi de Villehardouin viennent le retrouver. Ensemble, ils marchent sur Argos. Boniface lui concède les menses d’Athènes et de Bodonitza ().
Geoffroi décide alors de faire équipe avec Guillaume de Champlitte et les deux entreprennent la conquête du Péloponnèse en promettant aux chefs grecs locaux que, s’ils se soumettent, ils pourront garder leurs terres et leurs privilèges (). Naviguant le long de la côte, ils s’emparent d’Arkadia, de Modon, de Coron et de Kalamata où avec , les Français triomphent des armées grecques bien supérieures en nombre ().
Guillaume ayant appris la mort de son frère, rentre en France et laisse Villehardouin comme intendant des terres conquises jusqu’à son retour. Celles-ci sont divisées entre les chevaliersLes listes données par les différentes versions de la Chronique reflètent des situations postérieures à 1209. Selon la version grecque, les douze baronnies auraient été : Kalamata (domaine personnel des Villehardouin, Acova/Mategrifon (Gauthier de Rozière), Carytena/Skorta (Hugues de Bruyères), Véligout ou Véligosti (Mathieu de Mons), Calavryta (Othon de Tournay), Gritsena (messire Luc, inconnu par ailleurs), Patras (Guillaume Aleman), Chalandritsa (Audebert ou Robert de Dramelay) et Vostitsa (Hugues de Lille ou de Charpigny)., les ordres militaires (Temple, Hôpital et Teutoniques) et quatre évêques ().
thumb|Sceau de Geoffroi de Villehardouin.
Les Francs poursuivent la conquête du pays. Mais, craignant que le successeur envoyé par Guillaume n’ait pas les mêmes qualités que celles démontrées par Geoffroi, les chevaliers décident de mettre tous les obstacles possibles sur le chemin l’éventuel candidat. Guillaume nomme son cousin Robert comme son représentant. Avec l’aide de Venise, les chevaliers francs tentent de ralentir sa progression vers la Grèce, et une fois Robert arrivé, les barons se déplacent constamment dans le pays jusqu’à ce que le délai légal d’une année soit écoulé. Ils désignent alors Geoffroi comme maitre de la Morée ; dépité, Robert rentre en France ()Nombre d’historiens, dont Kenneth Setton et Steven Runciman, ont sérieusement mis en doute cet épisode, le second doutant même de l’existence du prétendu Robert..
À la mort de Geoffroi , son fils Geoffroi II lui succède. Homme de valeur égale à son père, il épouse la fille de l’empereur latin Robert dont il devient le vassal (). Toutefois, il se heurte aux prélats grecs qui refusent de contribuer aux dépenses occasionnées par les guerres de conquête. Geoffroi s’empare des biens ecclésiastiques et envoie plaider sa cause à Rome. Il finit par se réconcilier avec ces prélats ().
Geoffroi II meurt à son tour, après avoir désigné son frère Guillaume comme son héritier. Celui-ci conquiert l’affection de tous et décide de s’emparer de Monobasia (Monemvasie), de Corinthe et d’Anaplion (Nauplie), qui donnent accès aux principaux ports de la Morée. À cette fin, il sollicite l’aide des Vénitiens pour l’acquisition d’une flotte. Si la conquête de Corinthe et d’Anaplion est remarquablement facile, celle de Monobasia demande trois ans. Guillaume retourne alors chez lui pour construire des forts et sécuriser ses conquêtes ().
Après une digression sur la succession de Théodore Lascaris, l’auteur relate le conflit opposant Guillaume, prince de Morée, et Guillaume de la Roche, seigneur d’Athènes, lequel refusait, comme d’autres barons, de le reconnaitre comme souverain. Finalement, Guillaume remporte la victoire sur la montagne de Caridi et le seigneur d’Athènes doit s’incliner ().
Suit le récit de l’expédition de Guillaume en Pélagonie. Guillaume s’allie au despote d’Arta pour lutter contre l’empereur latin de Constantinople. Les deux décident d’aller dévaster la Romanie en passant par la Vlachie (Thessalie), détenue par Théodore Doucas (fils de Michel II Doukas et frère du despote). Celui-ci ainsi que Michel Paléologue attendent le prince et ses alliés près d’Andrinople. Après que les Grecs eurent abandonné Guillaume, celui-ci est capturé par Théodore Lascaris et amené comme prisonnier à Constantinople. L’Empereur lui promet de le libérer s’il lui remet la Morée et retourne en France. Guillaume refuse et demeure trois ans prisonnier après quoi il est libéré mais doit remettre Monobasia à l’Empereur ().
À son retour en Morée, Guillaume fait le tour du pays en passant près de Mesithra. Les autorités de la ville, croyant qu’il veut s’emparer de celle-ci, font avertir l’Empereur qui envoie une armée contre Guillaume sous le commandement du grand domestique, son frère. Bataille de Prinitza (1263) où trois cents Français battent des milliers de Grecs. Au printemps, le grand domestique reprend la lutte contre Guillaume. Bataille de Serviana qui se termine sans vainqueur ; le grand domestique en rejette le blâme sur les Turcs, lesquels, outrés, passent dans le camp de Guillaume ().
Le prince accepte le ralliement des Turcs et ensemble ils livrent bataille au grand domestique à Phanéromène. Le grand domestique est capturé. Fin de la campagne ; le prince licencie les Turcs ().
L’auteur raconte ensuite comment Charles d’Anjou, comte de Provence, devient roi de Sicile et de Pouilles après avoir vaincu le roi Manfroi. Guillaume, qui n’a que des filles, décide de donner l’une d’elles comme épouse à Charles d’Anjou afin de pouvoir compter sur lui dans son combat contre l’Empereur de Constantinople qui a pris pied dans le Péloponnèse. Charles accepte et Guillaume devient son vassal. Le fils de Charles, Louis, est alors investi comme responsable de la Morée. Un neveu de l’Empereur ayant débarqué à Monobasia avec une armée, Charles envoie des secours à Guillaume et le sire de Galeran est établi bailli du pays de Morée ().
Guillaume à son tour vole au secours de Charles d’Anjou lequel est en guerre contre Conradin, neveu de l’empereur Frédéric et cousin de l’ancien roi Manfroi. Malgré leur infériorité numérique les armées de Charles et de Guillaume remportent la victoire. Guillaume retourne en Morée où les Grecs ont recommencé la guerre ().
Guillaume repart en guerre, mais son armée est décimée par la dysenterie près d’Arachova. Le seigneur de Caritena lui-même en meurt (). Conflit entre Guillaume et dame Marguerite, nièce de Gautier de Rosière, concernant l’héritage de la seigneurie d’Acova. Jusque sur son lit de mort, il tente de trouver une solution honorable ().