thumb|Timbre est-allemand sorti pour le cent-cinquantenaire de la naissance d'Engels.
Monsieur Eugen Dühring bouleverse la science (en allemand ), plus communément désigné sous le nom d'Anti-Dühring, est un essai publié en 1878 par Friedrich Engels. Sous couvert de polémique avec le philosophe allemand Eugen Dühring, il s'agit d'un des exposés les plus complets de la vision marxiste du monde et de la politique.
Contexte
Si Karl Marx, qui vivait alors en Angleterre, était généralement estimé des socialistes allemands, ceux-ci n'avaient pas dans l'ensemble assimilé ses conceptions théoriques. Marx et Engels avaient pu s'en rendre compte à l'occasion de l'unification des lassalliens et des sociaux-démocrates lors du congrès de Gotha, en 1875. Le programme adopté alors, qui prônait un « État populaire libre », restait assez flou et s'était vu infliger une critique sévère de la part de Marx.
Le prestige croissant d'Eugen Dühring, privat-dozent (c'est-à-dire enseignant n'étant pas titulaire d'une chaire de professeur) à l'Université de Berlin, parmi les sociaux-démocrates, dans les années 1870, illustrait tout à fait ce flou théorique. Dühring se réclamait du socialisme mais rejetait la dialectique de Hegel, point de départ de la réflexion philosophique marxiste, et critiquait les théories économiques de Marx au nom de conceptions « scientifiques » de l'économie et du socialisme. Pendant plusieurs années, Marx et Engels n'accordèrent pas d'importance à la personne de Dühring, qu'ils jugeaient ennuyeuse.
Engels souhaitait approfondir sa conception du matérialisme dialectique et ne voulait pas perdre de temps à polémiquer. Mais, en 1876, il estima que l'influence croissante de Dühring menaçait l'unité du parti social-démocrate allemand et surtout diffusait des conceptions erronées parmi les ouvriers socialistes allemands. Il se décida donc, en accord avec Marx, à prendre la plume contre Dühring, saisissant ainsi l'occasion de présenter un tableau complet du marxisme au public allemand. L'ouvrage fut d'abord publié sous forme d'articles dans le Vorwärts en 1877, non sans difficultés ni interruptions sous l'influence des partisans de Dühring. Wilhelm Liebknecht intervint finalement pour défendre l'œuvre d'Engels. Peu après la fin de la parution en articles, le livre parut en librairie. Au même moment, Dühring se brouilla avec les socialistes et son influence décrut rapidement.
Philosophie La dialectique rend compte de contradictions réelles
Dans la première partie de son ouvrage, Engels démonte les conceptions philosophiques de Dühring, qui raisonne en métaphysicien, pour mieux exposer la dialectique matérialiste, fondée sur l'existence de contradictions réelles. Par exemple, la science s'efforce d'acquérir une connaissance exhaustive du système de l'univers et de l'ensemble de ses relations mais ne peut en aucun cas y parvenir en raison de la nature humaine, qui est limitée, et de celle de l'univers, qui est en mouvement perpétuel. En réponse aux considérations de Dühring sur l'Être et l'unité du monde, Engels écrit : « L'unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle-ci se prouve non pas par quelques boniments de prestidigitateur, mais par un long et laborieux développement de la philosophie et de la science de la natureAnti-Dühring, Première partie, chapitre IV, Le schème de l'univers, Les Éditions sociales, . »
Engels aborde ensuite ce qu'il appelle la philosophie de la nature, c'est-à-dire une réflexion sur l'espace, le temps, la matière. Ce sujet lui tenait à cœur et il lui consacra toute une étude qui ne fut publiée que bien après sa mort sous le titre de Dialectique de la nature. Il montre un intérêt certain pour les découvertes scientifiques les plus récentes de son époque, en biologie, en physique et en chimie, citant notamment Charles Darwin dont la théorie de l'évolution se marie avec la philosophie du matérialisme dialectique. Il sait en même temps reconnaître les limites de la science de son temps, écrivant : « Mais la théorie de l'évolution elle-même est encore très jeune et on ne saurait donc douter que la recherche future ne doive modifier très sensiblement les idées actuelles, voire les idées strictement darwiniennes, sur le processus de l'évolution des espècesAnti-Dühring, Première partie, chapitre VII, Le monde organique, Les Éditions sociales, . »
Vérités absolues et vérités relatives
En faiseur de système assez sûr de lui, Dühring prétend établir des vérités authentiques absolument immuables, non seulement dans les domaines scientifiques, mais encore pour la morale et le droit. Engels ne nie pas qu'il existe des vérités absolues, par exemple, que Napoléon est mort le . Mais elles ne nous avancent guère. Même dans les sciences exactes et, a fortiori, dans les sciences humaines, nous devons être méfiants à l'égard de nos connaissances parce que « nous sommes encore plutôt au début de l'histoire de l'humanité et que les générations qui nous corrigeront doivent être bien plus nombreuses que celles dont nous sommes en cas de corriger la connaissance, – assez souvent avec bien du mépris. Anti-Dühring, Première partie, chapitre IX, La morale et le droit. Vérités éternelles, Les Éditions sociales, » La souveraineté de la pensée se réalise ainsi dans une série d'hommes dont la pensée est bien peu souveraine et cette contradiction dialectique se résout dans la succession infinie des générations humaines.
Le terrain moral appartient à l'histoire des hommes. Le bien et le mal ne sont nullement des vérités éternelles mais des conceptions relatives qui varient avec la société. C'est parce qu'à un certain stade de développement économique la propriété privée de biens mobiliers a supplanté la propriété collective primitive que s'est imposé en morale le commandement « tu ne voleras point ». Sous le socialisme, lorsque les motifs de vol seront éliminés, ce commandement perdra beaucoup de sa valeur. Dans les sociétés de classes, la morale est nécessairement une morale de classe qui justifie soit les intérêts de la classe dominante, soit ceux de la classe opprimée lorsque celle-ci devient assez puissante pour se révolter contre son exploitation.
C'est de la même manière que l'on peut comprendre les notions de liberté et de nécessité. La liberté n'est pas dans une indépendance rêvée à l'égard des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité donnée par là même de les mettre en œuvre méthodiquement pour des fins déterminées. Tout progrès de la civilisation est un pas vers la liberté. Les premiers hommes étaient tout aussi peu libres que les animaux parce que leur volonté était impuissante à maîtriser la nature. Le premier acte libérateur de l'histoire de l'humanité a été la maîtrise du feu. C'est le développement des forces de production (grâce à la machine à vapeur) qui permettra un état social où il n'y aura plus de différences de classes, plus de souci des moyens d'existence individuels et où il pourra être question pour la première fois d'une liberté humaine véritable. « Mais à quel point toute l'histoire de l'humanité est encore jeune et combien il serait ridicule d'attribuer quelque valeur absolue à nos conceptions actuelles, cela ressort du simple fait que toute l'histoire passée peut se caractériser comme l'histoire de la période qui va de la découverte pratique de la transformation du mouvement mécanique en chaleur à celle de la transformation de la chaleur en mouvement mécaniqueAnti-Dühring, Première partie, chapitre XI, La morale et le droit. Liberté et nécessité, Les Éditions sociales, . »
Deux lois de la dialectique
Engels termine la partie proprement philosophique de son ouvrage en défendant deux lois dialectiques, définies par Hegel, que Dühring considérait comme des tours de passe-passe et de la charlatanerie. Il s'agit d'abord de la transformation du quantitatif en qualitatif. Par exemple, lorsqu'on augmente la température de l'eau (changement quantitatif), elle finit par s'évaporer, ce passage de l'état liquide à l'état gazeux étant un changement qualitatif. Ainsi, loin d'être une invention de philosophe, cette loi dialectique se retrouve dans la nature. Engels invoque Napoléon comme témoin en faveur de la conversion de la quantité en qualité. À Sainte-Hélène Napoléon, évoquant la campagne d'Égypte, remarquait qu'en combat singulier les Mameluks l'emportaient sur les cavaliers français mais qu'en masse, la cavalerie française, grâce à sa discipline, l'emportait sur les Mameluks (« Deux Mameluks étaient absolument supérieurs à trois Français ; 100 Mameluks et 100 Français se valaient ; 300 Français étaient habituellement supérieurs à 300 Mameluks ; 1000 Français culbutaient toujours 1500 Mameluks »).
Deuxième loi dialectique attaquée par Dühring : la négation de la négation. Engels propose, là encore, plusieurs exemples. Dans la nature, il évoque la destinée d'un grain d'orge. Le grain est « nié » par la plante qui en émerge puis cette dernière est « niée » à son tour par l'épi qui en découle, apportant de nouvelles graines, mais sans revenir à la situation antérieure puisqu'on a maintenant plusieurs graines au lieu d'une. Autre exemple : « même la doctrine de l'égalité de Rousseau, dont celle de Dühring n'est qu'une pâle contrefaçon, ne se réalise pas sans que la négation de la négation selon Hegel, […] ne doive faire office de sage-femme ». À l'égalité primitive entre les hommes se substitue l'inégalité, en raison du progrès technique. Première négation. Mais, avec l'inégalité apparaît le despotisme. Devant le despote, tous sont égaux, à savoir égaux à zéro. Il suffit alors de renverser le despote pour établir une égalité nouvelle, sur une base plus avancée, celle du contrat social. Les oppresseurs subissent l'oppression. C'est la négation de la négation.
Ces diverses lois dialectiques ont pour point commun d'envisager les choses et les rapports non pas de manière statique, comme le font Dühring et les métaphysiciens, mais de manière dynamique, dans leur mouvement réciproque, dans leur développement historique. C'est le seul moyen de prendre en compte les contradictions réelles, la vie elle-même étant une contradiction puisque, à chaque instant, un être vivant est lui-même et un autre…
Économie politique Les modes de production résultent de conditions matérielles
La deuxième partie de l'ouvrage d'Engels traite de l'économie politique, définie comme la science des lois qui régissent la production et l'échange des moyens matériels de subsistance dans la société humaine. De même qu'en philosophie Dühring s'attaquait à Hegel, il s'attaque en économie à Karl Marx, avec aussi peu de pertinence. Au lieu d'analyser l'évolution concrète des modes de production, Dühring tire ses lois économiques de personnages abstraits, deux hommes situés hors de l'espace et du temps, dont il imagine les relations, ignorant ainsi que l'économie politique est une science essentiellement historique. Pour lui, la violence est à l'origine des inégalités économiques et des rapports sociaux de domination. Les rapports économiques découlent des rapports politiques et non l'inverse comme l'affirme Marx. Engels constate que « L'idée que les actions politiques de premier plan sont le facteur décisif en histoire est aussi vieille que l'historiographie elle-même, et c'est la raison principale qui fait que si peu de chose nous a été conservé de l'évolution des peuples qui s'accomplit silencieusement à l'arrière-plan de ces scènes bruyantes et pousse réellement les choses de l'avantAnti-Dühring, Deuxième partie, chapitre II, Théorie de la violence, Les Éditions sociales, . »
La violence elle-même y est subordonnée