Les thermes d'Antonin, situés à Carthage (Tunisie), sont le plus vaste ensemble thermal romain construit sur le sol africain. Ils constituent aussi le seul bâtiment thermal de Carthage dont il subsiste quelques vestiges, en dépit de la prédation féroce qui a sévi sur le site archéologique et dépouillé le monument de ses matériaux.
Même si le bâtiment constitue l'ensemble thermal le plus important construit à Carthage, et le « plus grand édifice balnéaire du monde provincial, à l'image de la mégapole carthaginoise », il n'était pas le seul. Cependant, aucune partie en élévation ne subsiste de la dizaine d'autres édifices du même type ayant pu exister et dont la localisation est incertaine ou inconnue, en particulier les thermes dits de Gargilius, attestés par les textes mais non reconnus avec certitude sur le terrain.
Des installations d'origine ne subsistent plus qu'une grande partie du sous-sol et quelques vestiges du rez-de-chaussée, situés à proximité du rivage de Carthage.. En effet, le site a servi de carrière de pierres pendant des siècles afin d'édifier de nombreux monuments, tant à Tunis que dans de nombreuses villes du nord du bassin méditerranéen comme Pise, sa proximité du rivage ayant aggravé la prédation. Abdelmajid Ennabli et Hédi Slim ont pu dire de l'édifice qu'il n'était plus qu'« un colosse abattu et dépouillé de presque tous ses éléments tant architecturaux qu'ornementaux ».
Les vestiges s'étendent sur une longueur supérieure à , le long du rivage. L'anastylose d'une colonne du frigidarium, réalisée par une mission archéologique tunisienne en 1985 dans le contexte de la campagne internationale menée par l'Unesco (1972-1992), permet de se faire une idée de la magnificence des lieux à l'apogée de la cité romaine. ; les voûtes disparues s'élevaient à une hauteur supérieure à , soit approximativement un immeuble d'une hauteur de huit étages.
Les ruines sont localisées au sud-est du site archéologique, à proximité immédiate du palais présidentiel de Carthage. Les fouilles effectuées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ainsi que la création d'un parc archéologique dédié au monument — abritant bien d'autres éléments dignes d'intérêt et révélateurs du très riche passé de cette ville « emblématique » (selon Sophie Bessis) — en font l'un des lieux incontournables du tourisme dans la ville.
Ils sont classés comme partie du site archéologique de Carthage sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco. Le , le gouvernement tunisien propose le complexe hydraulique romain de Zaghouan-Carthage dont ils font partie pour un futur classement sur la liste du patrimoine mondial..
Localisation et topographie
gauche|vignette|Vestiges des thermes à proximité immédiate de la mer. vignette|Plan des divers éléments du site archéologique de Carthage, les thermes d'Antonin sont figurés au .
Les thermes d'Antonin se situent à l'extrémité sud-est du site archéologique de Carthage, au bas de la colline actuelle de Bordj Djedid, qui accueillait à l'époque romaine un important sanctuaire de Sérapis reconnu au et un important escalier de marbre détruit au . Coincé à l'est par la colline et au nord par une hausse du relief sensible, l'espace disponible pour une construction monumentale à vaste esplanade est bien moindre que dans d'autres cités.
La topographie des lieux a toutefois beaucoup changé depuis l'Antiquité, une zone initialement marécageuse ayant été asséchée et la ligne de rivage étant alors beaucoup moins nette qu'elle ne l'est de nos jours.. Il faut noter également que le niveau de la mer Méditerranée s'est relevé d'une cinquantaine de centimètres, engloutissant une partie des vestiges dont la piscine de l'ensemble thermal.
Les thermes ont une emprise de quatre insulae de la cité romaine et, si les bâtiments sont comparables à d'autres édifices de même fonction, force est de constater qu'il n'en est pas de même pour l'esplanade qui se heurte ici au relief très rapidement escarpé..
Occupé aux deux premiers siècles de notre ère par des quartiers d'habitation, l'espace est libéré par un important incendie qui permet la mise en place d'un important programme édilitaire, qui trouve ici un parallèle africain avec les programmes mis en œuvre dans d'autres cités à l'occasion de semblables catastrophes, et en premier lieu Rome.
Historique Élément essentiel de la parure monumentale de la capitale du proconsul d'Afrique du Haut-Empire
vignette|Plan de la Carthage romaine avec localisation des principaux édifices publics.
L'édifice des thermes portant le nom d'Antonin le Pieux est édifié sur le bord de mer, après un grand incendie ayant ravagé la cité au . La construction est datée précisément d'une période située entre 145 et 162 ; elle est proche de la plupart des grands édifices de la capitale du proconsul d'Afrique, représentant du pouvoir dans la province, dont il reste quelques vestiges comme l'amphithéâtre, le théâtre et l'odéon.
Le nom est trompeur sur l'origine de la construction, l'inscription dédicatoire relevant que l'édifice a été édifié « avec la permission » de l'empereur. L'édifice témoigne de la prospérité de la province. On est peut-être ici face à une manifestation de l'évergétisme de la fraction la plus aisée de la population alors que le pouvoir impérial a pu accorder une aide sous la forme de remises fiscales à la province, ainsi que le laissent penser certaines expressions de la dédicace de l'édificeCIL VIII, 12513 ; Inscriptions latines de la Tunisie, 890 : il s'agirait cependant d'une situation très spécifique.
La construction témoigne ainsi de la volonté des élites locales de transposer sur le sol africain les modèles expérimentés auparavant dans la capitale impériale.. Alexandre Lézine a d'ailleurs mis en évidence l'intervention d'un architecte venu de Rome et travaillant avec une équipe locale : un appareil à la fois africain comme l'emploi de l'opus africanum et italique comme l'opus mixtum coexistent sur le chantier, de même que l'usage d'unités de mesure des deux origines, la coudée punique et le pied romain.
Des restaurations antiques à l'utilisation comme carrière Des restaurations ont eu lieu sur le bâtiment après un tremblement de terre survenu au , ces interventions étant datées entre 388 et 392..
Après l'écroulement d'une partie des voûtes du frigidarium à la fin du ou au début du , le bâtiment continue d'être utilisé à l'époque byzantine avec les mêmes fonctions, mais dans un espace plus restreint. Un atelier de potier s'installe en effet au niveau de l'étage de service du caldarium.
La datation aux environs de 530 de ces nouveaux bains est liée aux techniques de construction utilisées. Les thermes dans cet état tardif sont ainsi bien plus vastes que d'autres construits dans la même période, cette surface étant liée à l'ampleur de l'édifice réutilisé.
Yvon Thébert repousse l'attribution de la destruction de la bâtisse aux Vandales, thèse défendue par Gilbert Charles-Picard et Alexandre Lézine mais réfutée par ce dernier par la suite. L'abandon final des fonctions thermales se produit en 638, selon Alexandre Lézine, certains auteurs considérant que le bâtiment a été utilisé dans ses fonctions premières jusqu'après la conquête arabe de la régionAnna Leone, Cartagine tra età tardoantica et bizantina : persistenze e trasformazioni nell'organizzazione urbana, thèse de l'Université « La Sapienza », Rome, 1996, cité par ..
Les ruines des thermes, à partir de cette époque, servent de carrière pendant des siècles, la proximité de la mer facilitant et aggravant cette prédation. Un atelier de sciage de marbre a d'ailleurs été retrouvé dans le complexe thermalAzedine Beschaouch, , p. 42, le matériau ayant servi non seulement à la construction monumentale de l'espace tunisien actuel mais de Pise et Gênes, voire de Canterbury.
Des recherches archéologiques à la mise en valeur du patrimoine
left|vignette|Vue sur les deux colonnes ayant fait l'objet de l'anastylose.
Le complexe monumental est identifié au début du puis classé monument historique dès 1901. Durant l'après-guerre, plus précisément entre 1944 et 1956, Gilbert Charles-Picard fait procéder au dégagement des ruinesIl ne s'agit pas de fouilles archéologiques mais de dégager des remblais destinés à la création, à travers le lac de Tunis, de la route et de la voie du TGM. et à des travaux de consolidation par Maurice Pinard et Alexandre Lézine. Ce dernier, tout en regrettant qu'elles soient incomplètes, publie des synthèses de ses notes sur l'architecture du monument en 1968 et 1969.
Dans le cadre de la campagne internationale de l'Unesco de 1972-1992, Mohamed Fendri, directeur des monuments historiques à l'Institut national d'archéologie et d'art propose de redonner une échelle aux ruines en restaurant des colonnes. En 1972, l'architecte consultant de l'Unesco, Jacques Vérité, fait les études correspondantes tout en réaménageant l'escalier nord d'accès à l'esplanade, passage obligé des visites du site. Sous la direction du même architecte, le personnel de la conservation du site de Carthage travaillent en régie, parfois assisté par des équipes tunisiennes, les travaux débutant en 1980 par le remontage d'une colonne de la palestre nord. Ils sont suivis entre 1984 et 1986 par l'anastylose de l'une des colonnes du frigidarium : le fût de cette colonne haut de de haut pèse .. Le chapiteau mesurait pour sa part environ de hauteur pour un poids de .. Entre 1986 et 1988, une colonne de l'une des piscines du frigidarium, une colonne « blanche » et l'anastylose horizontale d'une colonne du portique sud du frigidarium complètent ces travaux de mise en valeur.
Durant la campagne internationale de l'Unesco, les thermes d'Antonin sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial en 1979, et sont insérés dans le parc national de Carthage et Sidi Bou Saïd.
Plan d'ensemble et fonctionnement du centre thermal Organisation générale de l'espace thermal et place de l'esplanade
vignette|Plan du sous-sol par Jacques Vérité en 2017.
Durant les travaux, Jacques Vérité entreprend d'étudier la façade maritime du complexe.. En effet, malgré la quasi-disparition de l'édifice sur plusieurs mètres de profondeur, les vestiges étaient encore suffisants pour constater que les solutions proposées par Alexandre Lézine (existence d'un quai et une piscine surdimensionnée) n'étaient pas satisfaisantes. Ces études modifient profondément la compréhension du fonctionnement des thermes et révèle le caractère « impérial » de la façade maritime du complexe, les façades sur le quartier environnant devenant de ce fait secondaires.. En ce qui concerne l'urbanisme romain du bord de mer de Carthage, l'hypothèse de la prolongation par des colonnades de la façade des thermes est envisagée sur plusieurs insulae, au moins jusqu'à celle découverte par Rakob sur le front de mer de la cité et, peut être, jusqu'aux ports où Henry Hurst trouve une disposition similaire. Dans ce cadre, les thermes d'Antonin auraient été l'« une des pièces maîtresses de l'orchestration du front de mer ».
L'ensemble des thermes a été implanté sur un terrain naturel pentu. Un vaste radier de plusieurs mètres d'épaisseur a comblé la rive maritime et a servi d'assise à l'ensemble du sous-sol. Ce dernier avait essentiellement pour but d'être l'infrastructure du niveau utile des thermes situé au-dessus (G. Charles Picard, Les cryptes d'édifices publics, dans Les cryptoportiques dans l'architecture romaine, Colloque CNRS, 1973). L'esplanade quant à elle est située au niveau , ce qui exige que la partie nord soit entaillée dans la colline. Ces contraintes expliquent le plan particulier de l'édifice. Si le pavillon central est de taille comparable aux autres édifices thermaux, avec une surface de à , l'emprise totale du complexe est d'environ . L'esplanade est de ce fait restreinte, le faible espace entraînant des choix architecturaux dépassés au .