Mourir à trente ans est une autobiographie sortie en 1982 sous forme de film documentaire français, par Romain Goupil, César du meilleur premier film en 1983 et Caméra d'Or 1982, filmée en noir et blanc au format amateur Super8, pendant et juste après Mai 68, puis en 1973 lors des émeutes du 21 juin 1973, auxquelles il a participé, complétées par des entretiens réalisés une décennie après.

Le film se référe, sans citer ses proches, à Michel Recanati, porte-parole national des lycéens en Mai 68, âgé d'un an de plus que l'auteur et scolarisé dans un autre lycée, mais qu'il a fréquenté dans le même parti politique entre 1968 et 1973. Apprenant en 1981 le suicide de Michel Recanati en 1978, peu après le décès de sa compagne d'un cancer et qu'il n'avait pas revu depuis 1973, Romain Goupil a décidé d'en faire un personnage important de son premier long-métrage.

Synopsis L'autobiographie de Romain Goupil à 31 ans Mourir à trente ans raconte une histoire qui débute au lycée dans un climat politique tendu. L'auteur évoque ses propres amis d'enfance, Coyotte et Baptiste, avec qui il multiplie les blagues de potache, en Bretagne, sur le mode Quick et Flupke, la bande dessinée belge créée par Hergé, puis sa participation à un concours pour aller filmer une ville d’Europe dans un premier court-métrage.

L'auteur raconte aussi son passage en conseil de discipline dans son lycée, qui débouche sur l'exclusion de son lycée puis sa réintégration dans un autre, des étudiants et militants politiques de Jacques Decourt, un autre lycée, organisant le une manifestation contre cette exclusion, qui avait dégénéré, rapportée par Le Figaro.

Le film met en scène brièvement son père Pierre Goupil, chef-opérateur du Commandant Cousteau et syndicaliste CGT à l'ORTF, à qui Romain Goupil avait consacré deux ans plus tôt un court-métrage en 1980, "Le père Goupil"Le Père Goupil . L'auteur y décrit sa crise d'adolescence, puis le moment où il intègre la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) et y fait la rencontre de Michel Recanati et Maurice Najman, tous deux scolarisés à Jacques Decourt, un autre lycée parisien.

L'ombre du personnage secondaire, héros de Mai 68 La fin et le début du film évoquent, sur un ton dramatique, le suicide le , à l'âge de seulement 27 ans, de Michel Recanati, qui avait représenté les Comité d'actions lycéens en Mai 68. Il part d'une lettre que Michel Recanati a écrite à l'auteur en , cinq ans avant sa mort, et s'achève en rappelant cette lettre et son suicide, en date du .

Michel Recanati avait appelé notamment le à une manifestation le , puis été l'invité de la conférence de presse du au lendemain de la Nuit des barricades de Mai 68, figurant ensuite en tête, avec un autre représentant lycéen, Maurice Najman, de la grande manifestation du , aux côtés d'Alain Geismar, numéro un du SNESup, et Jacques Sauvageot, son homologue à l'UNEF, rejoints par Daniel Cohn-Bendit, porte-parole du Mouvement du 22 mars.

, trois ans après le décès, , a indiqué Romain Goupil"Le travail du Je dans "Mourir à trente ans" par Juliette Goursat, Harvard University/EHESS, dans Études francophones .

Michel Recanati avait été l'un des cofondateurs des Comités d'actions lycéens (CAL) au soir des manifestations du 13 décembre 1967 contre les ordonnances sur la sécurité sociale, aux côtés des représentants de six lycées, à Jacques Decour, son propre lycée.

L'auteur a filmé s'exprimant à la tribune d'une réunion des Comité d'actions lycéens (CAL) le à la Salle Lancry à Paris, l'une des trois étapes les plus importantes de la participation des comités d'action lycéens au mouvement de Mai 68 qui ont ensuite fourni les plus gros bataillons de la Nuit des barricades de Mai 68 du 10 au .

C'est seulement lors de ce meeting des CAL salle Lancry à Paris le que le groupe Maurice Najman-Michel Recanati du lycée Jacques-Decour et son pendant Nicolas Baby au collège-lycée Henri-IV, voient l'entrée dans les Comités d'actions lycéens (CAL) de la JCR, du PSU, et des maoïstes de l'UJC(ml) et du PCMLF, suivie le par le début de la grève dans les lycées, le l'assemblée générale des CAL parisiens, salle des ingénieurs civils, puis l'extension de la grève dans les lycées"Mai 68 et le mouvement lycéen" par Didier Leschi, revue Matériaux pour l'histoire de notre temps en 1988 .

Le suicide de Recanati est utilisé comme un filigrane s'invitant de temps en temps dans le récit, l'auteur se présentant, paradoxalement, à la fois comme un potentiel leader au cœur de l'action politique, dans le sillage de Michel Recanati, et comme un personnage beaucoup moins politisé, comme s'il avait été un simple invité, sur la réserve et quelque peu absent, des violences et de la réunionite aiguë auxquelles il a pourtant participé de 1968 à 1973.

La responsabilité partagée de la nuit du 21 juin 1973

Mourir à trente ans comporte des interviews de leaders de la Ligue communiste au moment de l'après Mai-68 et des rivalités entre groupes gauchistes sur le terrain de "l'antifascisme". Dès le , les deux lycéens de Mai 68, Romain Goupil et Michel Recanati, héros du film, avaient été associés, en compagnie de Daniel Bensaïd"Enquête sur Edwy Plenel", par Laurent HUBERSON, Editions du Cherche Midi, 2011, à une opération-spectacle : asperger de peinture blanche le vice-président du Sud-Vietnam, le général Ky, en visite officielle à Paris, du toit de l'école Polytechnique.

Des témoins de cette époque, comme Maurice Najman, Henri Weber et Alain Krivine, sont interrogés en 1981, Henri Weber évoquant une (CTS), "Rebelle jeunesse", par Henri Weber, Editions du Groupe Robert Laffont, 2018 et comme une « petite armée privée ». Le film raconte les émeutes du 21 juin 1973 à Paris avec des images filmées par les manifestants et des images de la télévision publique.

Selon d'autres sources, la Ligue communiste est alors dirigée par un groupe d'activistes travaillant quinze heures par jour pour leur parti, avec des dizaines de réunions chaque semaine, qui pensent réellement réussir à prendre le pouvoir par une révolution, quelques années après les changements de régime politique en Algérie, au Portugal ou au Vietnam, sur fond de guerres coloniales et anti-impérialistes.

Contexte politique, idéologique et artistique à la sortie du film La forte actualité sur le thème du suicide, trois jours avant la sortie Trois jours avant les deux articles du Monde présentant le film à sa sortie, un autre article du Monde et posant des questions sur ses choix, s'était interrogé sur les "coïncidences" dans l'actualité immédiate entre la sortie en France de deux films sur le thème du suicide et celle d'un livre très critiqué exposant un " mode d'emploi " du suicide, ainsi que le passage à l'acte d'un étudiant en droit lors d'un congrès organisé à Angers par le groupement d'études et de prévention du suicide"Droit au suicide " : paradoxes et perversité", par Jean-Yves Nau, dans Le Monde du 22 mai 1982 .

La promotion 1982 du Festival de Cannes, parfum de nouveauté Au Festival de Cannes, qui cette année-là a pour la première fois accueilli un colloque sur le récit cinématographique, quatre autres jeunes ou très jeunes metteurs en scène ont tout comme Romain Goupil innové, ce qui leur a valu du succès lors de la semaine de la critique internationale, et ainsi confirmé le succès du dans les milieux universitaires américains et allemands. Ces réalisateurs, Goupil inclus, ont proposant eux aussi que le cinéma classique: Takis Candilis (Transit), Christian Drillaud (Itinéraire bis), Bertrand Gautier (Balade à blanc) ou encore Pierre Rissient (Cinq et la peau), un peu plus âgé que les autres. Ils ont innové, soit sur le plan technique, par , soit par un film dans l'air du temps idéologique, révélateur des changements politiques et économiques, mais surtout idéologiques, dans sur la Planète (?) au début des années 1980, dans le sillage du Second choc pétrolier et à l'aube de la "Révolution conservatrice américaine", observe un autre critique du Monde, par ailleurs elle-même cinéaste : , s'interroge-t-ellesynthèse cannoise de Claire Clouzot, journaliste et réalisatrice française dans Le Monde du 27 mai 1982 .

Une méthode narrative nouvelle L'identification au narrateur passe par la voix off à la première personne, dont le style contenu et le ton désaffecté sollicitent le spectateur en l'invitant à convoquer ses propres sentiments. Le film réunit des images de nature différente, et dont on peine parfois à identifier le statut (documentaire ou fiction) : films amateurs tournés par la bande des Coyotes, photographies, films militants (par exemple Le Joli Mois de mai du groupe ARC) ou des extraits de la fiction inachevée de l'auteur, restée en suspens en 1969. Né de la rencontre d’anciens étudiants de l’IDHEC et d’un groupe de cinéma animé par Mireille Abramovici et Jean-Denis Bonan à la clinique psychiatrique de La Borde., l’ARC avait joué le rôle d'une agence de presse indépendante, sur le modèle américain de Newsreel, agence fondée aux États-Unis dans les années 1960, avec pour objectif de rendre compte de l’actualité révolutionnaire et en apportant leur soutien aux Black Panthers et à la décolonisation.

Pour le réalisateur et scénariste Serge Le Péron, qui a intégré les Cahiers du cinéma en 1975 après avoir animé le collectif "Ciné en lutte" en Mai 68, le film reste à un surprenant niveau d'impersonnalité : le "je" que Goupil fait entendre possède "la même tonalité que ces interventions à la première personne qui ont faussement subjectivé tant de fois ce qui n'était alors qu'un discours déjà joué, déjà entendu, déjà écrit".

Pour Goupil, il ne s’agit plus d’être des « cinéastes mais des illustrateurs ». Il pense à Recanati pour interpréter le personnage de Blaise, héros titre d'un film inabouti qui deviendra ensuite De la Révolte à la Révolution, commencé en 1969, mais qui ne sera jamais réalisé. Recanati refuse d’endosser le rôle, mais il accepte d’aider son camarade dans sa réflexion autour du film"Le fonds Romain Goupil : Genèse d'un cinéaste engagé" par Magali Gaudin est médiathèquaire à la cinémathèque française 14 mai 2018 . Le père de Goupil, qui travaille comme cadreur dans l'industrie du cinéma, filme les séances de travail et quelques scènes du film, tandis que son engagement au PCF est mis en scène.

Le contexte technologique, mieux valoriser la génération Super 8 Une grande partie des scènes du film ont été filmées par l'auteur, fils de cinéaste, lors des événements de Mai 68 dont il est aussi un acteur, à une époque où le film amateur est encore peu développé. Le Film 8 mm devient en 1965 le Super 8, lancé et commercialisé par Kodak, et a rencontré quelques années après, dans les années 1970, un grand succès pour sa qualité d'image comme pour ses aspects pratiques"Les 42 ans du super 8 (et sa fin ?)" par Thierry Stœhr, mardi 8 mai 2007 . Les prix des projecteurs Super 8, devenus abordables, et le chargement automatique contribuèrent au développement du Super 8 vers la fin des années 1970, quand le marché des grands projecteurs professionnels diminue. Au cours de l'année 1973, de nombreux films sont réalisés sur le plateau du Larzac par les paysans eux-mêmes en Super 8, comme le Ciné-journal de Léon Maillé, ou par les militants devenus cinéastes des comités Larzac. Film de cinquante minutes, Larzac 73 retrace ainsi l’histoire du mouvement des « 103 »Caméras politiques. Interventions militantes par Vincent Tolédano dans Le Monde diplomatique d'août 1980, page 23 [>https://www.monde-diplomatique.fr/1980/08/TOLEDANO/35691].

Les documents utilisés par l'auteur Archives de l'auteur Un quart de siècle après la sortie du film, en 2008, Romain Goupil transmettra ses archives concernant le film à la Cinémathèque, où elles sont partiellement consultable en ligne. L'interprétation de la dernière lettre de Michel Recanati à Romain Goupil