La tibétologie () est l'étude des sujets concernant le Tibet, c'est-à-dire la société tibétaine, l'histoire du Tibet, le bouddhisme tibétain, la langue tibétaine, l'anthropologie, la politique, l'économie, l'éducation, le droit, etc., mais aussi les collections d'objets tibétains importants aux plans historique, culturel, religieux et artistique, c'est-à-dire statues, autels, icônes et écritures saintes du bouddhisme, broderies, peintures et tapisseries de type thangka, bijoux, masques et autres objets de l'art et de l'artisanat tibétains.
Définitions Dans son étude sur la pratique de la tibétologie en Australie, à Hong Kong et à Singapour publiée en 2011, le sinologue australien définit les études tibétaines (autre appellation de la tibétologie) comme étant l'étude des Tibétains et/ou des zones tibétaines de Chine menée par des chercheurs poursuivant des activités de recherche ou d'enseignement rémunérées dans le cadre d'un établissement universitaire ou d'une institution muséologique Colin Mackeras, Tibet studies in Australia, Hong Kong and Singapore, in Asian Ethnicity, 2011, Volume 12, 2011 - Issue 3 : Special Issue : Tibetan Studies in Comparative Perspective, : . Par Tibétains, il faut entendre principalement, mais non exclusivement, les personnes vivant dans les territoires tibétains reconnus par la communauté internationale comme faisant partie de la ChineColin Mackeras, : . L'époque considérée pour ces études tibétaines couvre les sans complètement exclure les périodes antérieuresColin Mackeras, : . Les centres d'intérêt concernés sont l'histoire, la religion, l'anthropologie, le langage, l'économie politique, le droit, l'éducation, les relations internationales et la philosophieColin Mackeras, : .
Pour Marianne Winder, conservatrice des manuscrits et publications orientales à l'institut Wellcome, la tibétologie, ainsi qu'elle la définit en 1984 dans Bulletin of Tibetology, est une discipline d'étude qui s'intéresse à la langue classique, la langue populaire et les dialectes, la littérature tibétaine, la géographie du Tibet et de ses voisins, l'histoire, la peinture, l'architecture, la musique, la médecine, l'astronomie, l'astrologie et l'anthropologie tibétaine. Ces sujets ne peuvent pas être étudiés isolément, certains d'entre eux étant reliés à la tradition sanskrit de l'Inde et d'autres traditions, comme pour la médecine qui s'est propagée à la sphère culturelle mongole. Peu d'anthropologues occidentaux ont pu travailler au Tibet, et à la place, ils ont étudié des régions comme le Ladakh, le Sikkim, le Népal et le Bhoutan, leurs langues et leurs coutumes. Tous ces sujets sont liés à la religion, bön ou bouddhiste, en raison des circonstances politiques et historiques particulières du Tibet Marianne Winder, Buddhism and Tibetology, Bulletin of Tibetology, 1984, N 1 à 3, , reproduit sur le site Tibetan and Himalayan Library : .
Selon Erberto Lo Bue, le tibétologue parle et écrit le tibétain vernaculaire et lit le tibétain littéraire. Enfin, selon Gerald Roche, il publie dans des revues universitaires ou savantes à comité de lecture.
Pour le tibétologue Jean-Luc Achard, il y a, au sein de la tibétologie moderne, des tibétologues exclusivement tibétologues, des tibétologues indianistes et des tibétologues sinologuesJean-Luc Achard, Forum Tibetan Studies, la sino-tibétologie..
Historique
À l'invitation du roi, le jésuite Antonio de Andrada (1580-1634) et quelques autres établirent un poste missionnaire et une petite église à Tsaparang en 1626, dans le royaume de Gugé (Tibet de l'Ouest). Quand le royaume fut envahi par le roi du Ladakh en 1631, la mission fut détruite C. Wessels, Early Jesuit travellers in Central Asia (1603-1721), The Hague, Martinus Nijhoff, 1924 (réimprimé en 1992), , repris par , Tibet: A Chronicle of Exploration, Routledge & Kegan Paul, London, 1970, ..
Un siècle plus tard, un autre jésuite, l'Italien Ippolito Desideri (1684-1733), fut envoyé au Tibet et reçut la permission de résider à Lhassa où il passa 5 ans, de 1716 à 1721, et habita un monastère tibétain, étudiant la langue, la religion des lamas et d'autres aspects culturels tibétainsAlexandra David-Néel, Voyage d'une Parisienne à Lhassa, édition Omnibus de 1994, .. Il publia quelques livres en tibétain sur la doctrine chrétienne. À cause d'un conflit de juridiction (la mission ayant été confiée aux Capucins et non aux jésuites), Desideri dut quitter le Tibet et retourner en Italie, où il passa le reste de sa vie à publier ses Notes Historiques sur le Tibet. Elles furent publiées en 4 volumes, sous le titre de Opere Tibetane (Rome; 1981-1989)Voir notamment An Account of Tibet, the travels of Ippolito Desideri of Pistoia, 1712-1727, edited by Filippo de Filippi, with an introduction by C. Wessels, London, G. Routledge and sons, 1937.. Desideri pourrait être considéré comme le premier tibétologue et il a fait beaucoup pour faire connaître le Tibet en Europe. Desideri était cependant un pionnier, et comme tel, il a produit des « observations » sur le Tibet, un travail qu'il fit avec objectivité et sympathie, mais pas toujours avec une parfaite précision.
Le Hongrois Sándor Kőrösi Csoma (1784-1842) est considéré comme le fondateur de la tibétologie, il a rédigé le premier dictionnaire tibétain - anglaisSándor Kőrösi Csoma. Philippe-Édouard Foucaux (1811-1894) serait le premier tibétologue français. Après avoir appris en autodidacte le tibétain, il devient, en 1842, le premier professeur de tibétain à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). En 1858, il est l'auteur d'une grammaire tibétaine en françaisBernard Le Calloc'h Un Angevin oublié : Philippe- Edouard Foucaux, le premier tibétologue français Bibliothèque universitaire des langues et civilisationsFoucaux, Philippe-Édouard.
La France est, avec la Russie, le premier lieu en Occident où le tibétain a été enseigné à l'université (depuis 1842 aux Langues Orientales)Katia Buffetrille, Françoise Robin, Heather Stoddard,Trois tibétologues dénoncent les sorties de Raffarin et Copé, L'OPBS, 5 janvier 2011..Les publications du diplomate britannique Charles Alfred Bell ont contribué à l'établissement de la tibétologie comme discipline universitaire. Au nombre des plus grands tibétologues du , on peut citer les Britanniques Hugh E. Richardson, Frederick William Thomas, David Snellgrove, Michael Aris et Richard Keith Sprigg, les Italiens Giuseppe Tucci et Luciano Petech, les Français Jacques Bacot, Rolf Alfred Stein, Alexandra David-Néel, Marcelle Lalou, Paul Pelliot, les Allemands Dieter Schuh et Klaus Sagaster et enfin le Gréco-danois Pierre de Grèce.
Matthew Kapstein indique que jusque dans les années 1970, dans la communauté des tibétologues, il est . Puis les tibétologues se sont spécialisés, intervenant dans des sous-disciplines, avec quelquefois peu d'opportunité d'échanger entre ellesMatthew Kapstein, Les Tibétains Traduit de l'anglais par Thierry Lamouroux, Paris, Les Belles Lettres, 2015, Préface à l'édition anglaise. Ainsi quand l'Association internationale des études tibétaines (International Association for Tibetan Studies, IATS) est créée à Oxford au Royaume-Uni, les chercheurs internationaux spécialistes du Tibet, se réunissaient dans une simple salle de conférence. Cette réunion se traduisit par une « modeste publication ». Par contre le colloque de Leyde, aux Pays-Bas, en 2000, est suivi de la publication de dix volumes de recherches spécifiques et innovantes.
En Occident Depuis quelques décennies, notamment dans les pays anglo-saxons, l'étude du Tibet et la tibétologie s'ouvrent aux autres disciplines, donnant des travaux ayant une approche interdisciplinaire. Cela apparaît très nettement dans les conférences régulières de l'IJATS l'International Association of Tibetan Studies (JIATS), qui se tiennent tous les trois ans dans différentes villes du monde.
Comme exemple de chercheurs sur le Tibet, on peut mentionner l'anthropologue américain Melvyn Goldstein, qui a fait des recherches et des publications réputées sur les questions lexicales, les nomades tibétains et l'histoire moderne du Tibet. D'autres encore sont Robert Barnett, Matthew Kapstein, Elliot Sperling, Alex McKay, Geoffrey Samuel, Alexander Berzin, Katia Buffetrille.
En France
L'école française de tibétologie est connue dans le monde entier pour la qualité de ses recherches.
Le professeur Dagpo Rinpoché et Thoupten Phuntshog, des érudits tibétains, s'installent en France en 1960. Ils font partie des lamas invités par la Fondation Rockefeller à ouvrir cinq centres d’études sur le Tibet en Europe au Danemark, en Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni et en France. Les objectifs déclarés de la Fondation sont d’aider les tibétologues de ces pays. Dagpo Rinpoché est attaché au professeur R.A. Stein avec qui il travaille plusieurs années à l'École pratique des hautes études. La plupart des tibétologues savaient alors lire des textes anciens, mais ignoraient la prononciation, qu'il leur a enseignée, avant d'obtenir un poste d'enseignement indépendant à l'Institut national des langues et civilisations orientales. En France, le cours de langue tibétaine n'a débuté qu'en 1964. Comme il n'existait aucune méthode pour enseigner la langue, Stein suggère à Dagpo Rinpoché d'utiliser la même méthode qu'il utilisait pour la langue chinoise. Finalement, de plus en plus d'étudiants se sont inscrits et un programme d'études approprié a été élaboré Claude Arpi, Tibet studies, , Volume 12, 2011 - Issue 3, p. 235-248., qui se poursuit aujourd'hui dans la section Tibet de l'INALCO, dirigée par Françoise Robin depuis 2011 (à la suite de Heather Stoddard), avec des enseignements de langue et littérature tibétaines et des cours sur la civilisation tibétaine (bouddhisme, anthropologie, histoire, histoire de l'art, etc.).
Deux chaires de Directeurs d'études sont consacrées aux études tibétaines à l'École pratique des Hautes Études à Paris, l'une en Sciences historiques et philologiques (détenue successivement par Jacques Bacot, Marcelle Lalou, Ariane Spanien-Macdonald, Fernand Meyer et Charles Ramble) et l'autre en Sciences des religions (détenue successivement par Rolf Alfred Stein, Anne-Marie Blondeau, Matthew Kapstein et Marta Sernesi).
Plusieurs unités de recherche du CNRS comptent des tibétologues, chercheurs et enseignants-chercheurs. Le Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie orientale (CRCAO / UMR 8155), fondé en 2006 et hébergé par l'Institut des civilisations du Collège de France, comporte une équipe intitulée « Tibet, Bhoutan, aire culturelle tibétaine » et édite depuis 2002 la Revue d'Études Tibétaines ou RET (directeur : Jean-Luc Achard) ainsi que la revue Études mongoles et sibériennes, centre-asiatiques et tibétaines (EMSCAT). Le Centre d'études sud-asiatiques et himalayennes (CESAH / UMR 8077) comprend également plusieurs spécialistes du Tibet, anciennement membres du Centre d'études himalayennes. L’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE / UMR 8043), créé en 2019, accueille les enseignants-chercheurs tibétologues de l'INALCO. D'autres laboratoires, comme le laboratoire Langues et civilisations à traditions orales (LACITO) à Paris ou l'Institut d'Asie orientale à Lyon, comptent également des tibétologues.
Cinq grandes bibliothèques de recherche en France possèdent des fonds tibétains importants, en particulier la BULAC, l'Humathèque, et la Bibliothèque d'études tibétaines du Collège de France. La BNF est en possession d'une partie des manuscrits de Dunhuang, premiers documents historiques en langue tibétaine ().