La société tibétaine traditionnelle, telle qu'elle existait avant les réformes mises en place par le gouvernement communiste chinois de 1959 à 1962, est souvent comparée à la société féodale de l'Europe médiévale, Histoire du Tibet, p. 34. Dans le Tibet central sous administration de Lhassa, le pouvoir était concentré entre les mains d'une aristocratie héréditaire qui dominait une société fortement inégalitaire, et la religion (le bouddhisme tibétain ou lamaïsme) y jouait un rôle fondamental dans le maintien de l'ordre spirituel, mais également de l'ordre temporel, sous l'autorité du dalaï-lama. Même dans les régions périphériques que le pouvoir temporel de Lhassa n'atteignait que difficilement ou pas du tout, le dalaï-lama était largement considéré comme le plus haut représentant du pouvoir spirituel. De cette organisation traditionnelle ne demeure aujourd'hui au sein de la République populaire de Chine que l'autorité spirituelle des monastères et du dalaï-lama, autorité que le gouvernement chinois n'accepte pas et cherche par tous les moyens à faire disparaître, , Development and Change in Rural Tibet, Problems and Adaptations, p. 763.

Naissance de la société féodale

L'effondrement de la dynastie Yarlung (ou Tubo) vers le milieu du entraîna le morcellement du Tibet en principautés indépendantes, avec comme conséquence de longues années de guerre entre leurs seigneurs indépendants. Des paysans propriétaires apparurent après la disparition du système des clans, mais durent rapidement, comme les pasteurs et les gens du peuple, rechercher aide matérielle ou protection auprès des seigneurs et des personnages puissants. Parallèlement, le pouvoir temporel des monastères bouddhistes sur le territoire et le peuple qui en dépendaient prit de l'ampleur. Peu à peu, selon le gouvernement chinois, se créa ainsi le système féodal qui perdura jusqu'au milieu du L'Histoire du Tibet, pp. 24-27.

La question de savoir si le Tibet était constitué d’un système social féodal ou si les paysans peuvent être considérés comme des serfs est toujours débattueBarnett, Robert (2008) What were the conditions regarding human rights in Tibet before democratic reform? in: Authenticating Tibet: Answers to China’s 100 Questions, pp. 81-83. Eds. Anne-Marie Blondeau and Katia Buffetrille. University of California Press. (cloth); (paper). Geoff Childs, "Polyandry and population growth in a Historical Tibetan Society", 2003, History of the Family, pp. 423-428..

En outre, selon le Professeur Geoffrey Samuel, spécialisé dans l'étude des religionsGeoffrey Samuel, Samuel, Geoffrey (Feb., 1982) Tibet as a Stateless Society and Some Islamic Parallels, "The Journal of Asian Studies", Vol. 41, No. 2, pp. 215-229..

Pour l'anthropologue Melvyn Goldstein, le système politique tibétain du ne peut être catégorisé comme étant féodal car l'ancien Tibet était un État centraliséMelvyn Goldstein, On the Nature of Tibetan Peasantry, The Tibet journal, Vol, XIII, n 1, 1988, 61-65 : .

Pour le tibétologue Rolf Alfred Stein (cité par Cécile Campergue), qui note les similitudes institutionnelles ou mentales entre le Moyen Âge européen et la civilisation tibétaine, le terme de « féodalité » peut s'appliquer au Tibet, non pas dans son sens péjoratif mais dans son sens techniqueCécile Campergue, Le maître dans la diffusion et la transmission du bouddhisme tibétain en France, L'Harmattan, 2012, 488 p., note 174, p. 74. (R. A. Stein, 1996, pp. 207-208)..

La société tibétaine traditionnelle

L'organisation traditionnelle, telle qu'elle était appliquée dans le Tibet central sous administration de Lhassa, était fondée sur une structure fortement inégalitaire, dominée par une élite aristocratique héréditaire constituée d'environ deux cents familles des provinces de Ü et de Tsang, qui représentaient environ 5 % de la population. Les 95 % restants étaient constitués de paysans sédentaires ou semi-nomades et de pasteurs transhumants, ainsi que d'artisans, de commerçants et de professions diverses, parfois méprisées comme celles de forgeron ou de boucher, Le Tibet, p. 266. Dans les régions périphériques que le pouvoir temporel de Lhassa n'atteignait que difficilement ou pas du tout, le pouvoir était le plus souvent exercé directement par les seigneurs ou les monastères locaux.

Les vallées étaient le domaine des paysans sédentaires (rong-parong désigne les vallées en tibétain), et le plateau, impropre à la culture, celui des tribus de pasteurs transhumants, purs nomades (drok-padrok désigne les pâturages de haute altitude en tibétain), ou paysans semi-nomades (sa-ma-'drok), sédentaires durant l'hiverPeoples on the Move - Introducing the Nomads of the World, pp. 338-341.

Si la société tibétaine traditionnelle en vigueur jusqu'aux années 1950 présente de nombreux aspects incontestablement archaïques aux yeux d'un occidental, il en existe cependant certains, comme le statut relativement élevé accordé aux femmes et l'abolition précoce de la peine de mort, sur lesquels elle peut se comparer favorablement à la plupart des autres pays du monde, The History of Tibet - The Modern Period: 1895-1959, p. 2.

La propriété des terres Selon Melvyn Goldstein, dans les régions administrées par Lhassa, les terres cultivables étaient des propriétés du gouvernement (rdzong-gzhis, gzhung-gzhis et shung-gyu-baLe terme rdzong-gzhis désignait les domaines attribués aux fonctionnaires (ces derniers ne recevant aucun salaire), le terme gzhung-gzhis ceux qui avaient été confisqués (et qui n'étaient détenus par le gouvernement que de façon provisoire), et le terme shung-gyu-ba les terres contrôlées directement par le gouvernement (plus précisément les villages situés sur ces terres) : An Anthropological Study Of The Tibetan Political System, pp. 104-105), des monastères (chos-gzhis) ou de l'aristocratie (sger-gzhis) Polyandry and population growth in a historical Tibetan society, p. 427An Anthropological Study Of The Tibetan Political System, pp. 104-105.

Les terres des domaines appartenant aux monastères ou aux aristocrates comprenaient le plus souvent une partie allouée par le propriétaire à des familles pour qu'elles la cultivent (khral rten), et une réserve que celui-ci gérait directement et dont il conservait la totalité des revenus (phyag 'debs), la culture en étant assurée gratuitement par le biais des corvées (ula). Le domaine que le propriétaire se réservait couvrait généralement entre la moitié et les trois quarts de la superficie totaleAn Anthropological Study Of The Tibetan Political System, p. 104A History of Modern Tibet, 1913-1951, p. 3On Khral-Ula Corvee System during the period of the old Local Government in Tibet.

Chaque famille à qui une terre était allouée devait en contrepartie verser des taxes en nature et fournir gratuitement des services (corvée), comme le travail des terres que le propriétaire s'était réservées, ou l'obligation d'assurer le transport des fonctionnaires qui traversaient le domaine (sa tshig)Taxation and the Structure of a Tibetan Village, p. 15. Une telle famille dite « tributaire » (khral-pakhral désigne les taxes en tibétain), obtenait ainsi des droits sur les terres, mais également sur tout ce qui s'y trouvait, villages, fermes et tribus nomades compris. La terre restait attachée de manière héréditaire à la famille. Cela entraînait fréquemment des pratiques de polyandrie qui permettaient de conserver les terres non morcelées, Polyandry and population growth in a historical Tibetan society, p. 427Taxation and the Structure of a Tibetan Village, p. 4Stratification, Polyandry, and Family Structure in Central Tibet, Tibet - les chevaux du vent, p. 221.

Une vision alternative du système de propriété tibétain est présentée par l'anthropologue Rebecca Redwood French. Selon elle, le système traditionnel reposait sur trois niveaux de propriété : au sommet, le droit fondamental sur l'ensemble des terres était détenu par le dalaï-lama et le gouvernement ; à la base, les paysans (khral-pa) détenaient un droit réel et stable sur leurs terres, matérialisé par un document appelé dantsik ; enfin, un niveau intermédiaire pouvait s'insérer entre le gouvernement et les paysans, celui du domaine, qui ne correspondait pas à une propriété réelle, mais à un titre secondaire donnant droit à la perception de taxes, The Golden Yoke - The Legal Cosmology of Buddhist Tibet, p. 118.

Selon l’ethnologue français Michel Peissel, la moitié des paysans tibétains possédaient des terres en bien propre. Cette catégorie de la population était la seule à payer des impôts à l’état tibétain. Comme cet impôt lié à la propriété terrienne était rarement acquitté en argent, et le plus souvent en service, les Chinois prétendaient que tous les paysans tibétains étaient des « serfs ». Les paysans tibétains avaient la liberté de faire ce qu’ils souhaitaient de leurs terres, leurs uniques obligations étaient de payer l’impôt sur la terre, en espèces ou en services. Michel Peissel, Les Cavaliers du Kham, guerre secrète au Tibet, Robert Laffont, Paris, 1972, , page 74-75..

Selon Liu Zhong, dans un petit nombre de domaines, une forme ancienne d'exploitation, antérieure à l'apparition du système féodal, demeurait en vigueur. Le travail des terres, toujours effectué gratuitement, ne l'était pas sous le régime de la corvée par les familles khral-pa, mais sous un régime d'esclavage par des nang-gzan qui appartenaient au propriétaire du domaine, et à qui celui-ci fournissait logement, nourriture et vêtements, le plus souvent de façon sommaireOn the K'ralpa Manors of Tibet.

Il existait également quelques villages où le système féodal n'avait jamais été mis en pratique, et où la seule obligation des habitants était leur contribution financière au gouvernement local.

Les familles nomades n'étaient pas propriétaires des terres qu'elles utilisaient, mais en revanche étaient propriétaires de leurs troupeaux et de leurs tentesTibet - les chevaux du vent, p. 231 : .

Les catégories de populations L'aristocratie Selon le gouvernement chinois, l'aristocratie représentait environ 5 % de la populationEstimations du gouvernement chinois en 1959 : cf The Making of Modern Tibet, p. 14.

Les familles d'aristocrates avaient l'obligation de fournir des fonctionnaires à l'administration et à l'armée. Les fonctionnaires n'étaient pas payés, mais ils recevaient en contrepartie des domaines qu'ils faisaient fructifier à leur guise.

La propriété de ces domaines était assurée à la famille de façon héréditaire tant qu'elle était en mesure de fournir un fils à l'État. Lorsque ce n'était pas le cas, la situation se réglait par le mariage de l'une des filles, le mari prenant alors le nom de sa famille d'adoption, Tibet - les chevaux du vent, pp. 219-220.

A contraire de la situation en Chine et en Orient, il n'y avait pas d'eunuque à la cour des rois et des princes tibétainsFranz H. Michael, Rule by incarnation: Tibetan Buddhism and its role in society and state, Westiview Press, 1982 -

Le clergé