Arnt van der Dussen, dit « Rinaldo Boteram », né en 1417 ou 1418 à Bruxelles, où il est mort entre 1484 et 1502, est un tapissier et marchand du duché de Brabant, une des provinces des Pays-Bas détenues par les ducs de Bourgogne de la maison de Valois, puis par les Habsbourg à partir de 1482.

Arnt van der Dussen joue un rôle central dans l'introduction et la diffusion des tapisseries flamandes dans l'Italie du . Pendant un demi-siècle, il voyage entre l'Italie et les Pays-Bas bourguignons en établissant un réseau de contacts et de clients et en correspondant personnellement avec des membres importants des cours italiennes, comme celle de la marquise de Mantoue Barbara de Gonzague Smit Hillie, « Some biographical notes on Rinaldo Boteram, weaver and merchant of Flemish tapestries in fifteenth century Italy » in Aux Quatre Vents. A Festschrift for Bert W. Meijer, Boschloo Anton W.A., Grasman Edward et Van der Sman Gert (dir), Edizioni Centro Di, Firenze, 2002, p. 179-182, , ..

Rinaldo Boteram (dont l'identification avec Arndt van der Dussen est probable) est un personnage mineur de l'histoire de l'art et de la Première Renaissance et comme pour la plupart des personnes de son époque et de son rang, on ne dispose que de traces fragmentaires de son itinéraire.

Malgré la rareté de la documentation, l'étude de sa vie permet de mieux comprendre l'histoire de la tapisserie, mais aussi les échanges commerciaux et culturels entre le nord et le sud de l'Europe au ainsi que l'évolution des mœurs et des idées en Occident au moment de la Première Renaissance.

La disparité et la rareté des documents consacrés à des personnages tels qu'Arnt van der Dussen donnent l'impression d'une vie décousue. Ces documents permettent de retracer le parcours professionnel de Boteram, mais sans apporter de profondeur : sans nouvelle découverte de documents, toute analyse biographique est donc condamnée à paraître morcelée et lacunaire.

Contexte historique

Le est une période de transition pour les Pays-Bas, dont la plus grande partie est possession bourguignonne sous le règne de Charles le Téméraire, comme pour tout l'Occident chrétien.

Sur le plan politique d'abord, on assiste à l'union des provinces belges sous la domination bourguignonneBitsch Marie-Thérèse, Histoire de la Belgique. De l'Antiquité à nos jours, Editions Complexe, Collection « Questions à l'Histoire », Bruxelles, 2004, p.35-39, , . tandis que les grandes Cités-États du nord de l'Italie sont dirigées par des familles influentes (les Sforza à Milan, les Este de Modène à Ferrare, les Gonzague à Mantoue, les Médicis à Florence). On assiste également au déclin de l'Empire byzantin et l'arrivée de réfugiés en Italie suscite une redécouverte des philosophies antiques qui donne naissance à la RenaissanceLazorthes Guy, Sciences humaines et sociales. L'homme, la société et la médecine, Masson, Collection « Abrégés de médecine », Issy-les-Moulineaux, février 2001, p.273, ..

Sur le plan économique ensuite, on voit un déplacement de la puissance économique du Comté de Flandre au Duché de Brabant. Même si elle reste le centre de l'activité financière grâce à des banquiers italiens très actifs (la filiale Médicis notamment), Bruges perd le contrôle du commerce international au profit d'Anvers à cause de l'ensablement du Zwin et d'une réglementation néfaste. D'une manière générale, on assiste à une croissance économique : d'abord en Italie et dans le reste de l'Europe ensuiteMollat Michel, « Y a-t-il une économie de la Renaissance ? » in Febvre, Renaudet et Coornaert (dir), Actes du colloque sur la Renaissance, Librairie philosophique J. Vrin, Collection « De Pétrarque à Descartes », Paris, 1958, p. 37-54, .. Cette prospérité va dynamiser les échanges commerciaux et provoquer un essor artistique et philosophique grâce au mécénat : c'est la Première Renaissance et l'origine de l'humanisme.

C'est dans ce cadre que s'inscrivent la vie et la carrière d'Arnt van der Dussen dit Rinaldo Boteram.

Onomastique : ses prénom, nom et surnom L'orthographe n'étant pas standardisée au , la graphie des nom et prénom d'Arnt van der Dussen varie énormément.

Le prénom Arnt s'écrit également Aernt, Arent, Aert ou encore Arnd et il signifie Arnaud, Arnould ou Renaud en français. De la même manière, la graphie italienne du prénom varie d'un document à l'autre : Arnaldo, Rinaldo, Rainaldo, Rainaldus, Renaldi ou encore Renaldo.

À son arrivée en Italie, Arnt van der Dussen adapte le prénom de son père pour l'utiliser comme patronyme : Wouter/Walter (Gauthier en français) devient Gualtieri ou Gualdire.

L'origine du surnom boteram, qui signifie « tartine beurrée » en néerlandais, n'a pas encore été trouvée mais il était déjà utilisé par son père et repris plus tard par ses enfants et petits-enfants. Une variation boterman indique la possibilité que sa famille produisait ou vendait du beurre.

Biographie Origines familiales, mariage et descendance right|thumb|Armoiries de la famille van der Dussen, visibles au-dessus de l'entrée du Château de Dussen.|alt=Photo des armoiries de la famille van der Dussen.

Il est le fils unique de Wouter (ou Walter, « Gauthier » en français) van der DussenBibliothèque Royale Albert , Bruxelles, Fonds Houwaert, II, 6510, page 212 et 6598, page 165., issu d'une famille distinguée originaire de Dussen et dont la branche aînée résidait au château de Dussen.

Sa mère, mal connue, serait issue d'une famille de tapissiers bruxellois.

Arnt Lysbeth Mostincx, fille de Jan Mostincx, qui lui donne cinq enfants : Jan ; Steven, qui succède à son père comme tapissier ; Wouter, qui devient médecin (pourvu d'un doctorat) ; Margaretha ; Maria.

Il a également deux enfants naturels de Cathelyne Van de Bossche : Aert et Cathelyne.

Apprentissage

Il est cité pour la première fois comme apprenti tapissier dans le « Registre des inscriptions au Grand Métier de la laine de Bruxelles » en 1431-1432Archives générales du Royaume, à Bruxelles, Métiers et Serments, n° 944bis.. N'étant pas cité comme « apprenti franc », il ne serait donc pas issu d'une famille de tapissiersBaesens Viviane, « Boteram, Rinaldo » in: Nouvelle Biographie nationale, volume I, Académie royale de Belgique, 1988, Bruxelles, p. 15-18, .. C'est ce document qui permet d'évaluer sa date de naissance aux environs de 1417-1418 car l'âge des apprentis tapissiers varie entre 8 et . Il obtient sa maîtrise entre 1432 et 1438 et soit se serait expatrié en Italie immédiatement après, soit aurait vécu en tant que maître tapissier à Bruxelles le long du Zavelbeek (un rieu de Bruxelles) avant de partir pour Sienne.

Carrière Lissier à Sienne

Il apparaît en 1438 dans les documents de la ville de Sienne en tant que « Rinaldo di Gualtieri, fiammingo, maestro di panni d'arrazo » et « Renaldo di Gualtieri de la Magna Basa, maestro di panni di Razo » Milanesi Gaetano, Documenti per la storia dell'arte senese, volume I, Presso Onorato Porri, Sienna, 1854, ., c'est-à-dire « Renaud fils de Gauthier, flamand de la Basse Allemagne, maître tapissier à la façon d'Arras (tapisseries historiées) ». Selon ses dires, il aurait quitté son pays à cause des « malheurs du temps » (mali temporali). Le , il obtient donc des Siennois une subvention annuelle de d'or pendant deux ans durant lesquels il s'engage à enseigner son métier à deux élèves siennois tout en exerçant son activité en ville, notamment par la confection de tapisseries pour décorer le Palazzo Publicco.

Le , il demande la prolongation du contrat sur dix ans en invoquant les raisons suivantes : d'abord, il est le seul à Sienne à pratiquer l'art de la tapisserie ; ensuite, il lui est impossible d'enseigner la tapisserie dans des délais si courts ; enfin, il a déjà réalisé plusieurs œuvres dont l'une est sur le point d'être terminée et il a reçu plusieurs commandes de particuliers. Il reçoit une nouvelle subvention pour six ans avec l'obligation de prendre deux nouveaux apprentis.

Le paiement de la subvention cesse cependant dès le 1442 et il est remplacé par Jacquet d'Arras qui obtient directement une subvention annuelle de d'or pour une durée de dix ans.

Lissier à Mantoue

On retrouve sa trace en comme « maître tapissier » attaché au service de la Maison Gonzague à la cour de Mantoue. On sait qu'il est installé dans la ville depuis quelque temps, probablement depuis la fin de son contrat à Sienne en 1442. Il reste au service de la Maison Gonzague jusqu'en 1457, au moment où le marquis Louis III le Turc le recommande à Ferrare auprès du duc de Modène Borso d'Este.

Les historiens, comme Viviane Baesens, soupçonnent qu'il s'est essentiellement consacré à l'enseignement de son art durant son séjour à Mantoue et invoquent comme preuve la présence de lissiers italiens à l'atelier mantouan dans les années qui suivent. Hillie Smit explique néanmoins qu'il était particulièrement impliqué dans l'acquisition de tapisseries de Flandre basées sur des dessins d'artistes de la Cour de Mantoue tels que le miniaturiste Giacomo Bellanti.

Des documents indiquent que Boteram est également actif à Florence durant cette période puisqu'en 1452 un certain Rainaldus Gualtieri est capitaine de la confrérie de Sainte-Barbe qui compte en son sein plusieurs tapissiers et artisans flamands.

Marchand à Venise

thumb|left|Mille-fleurs de l'école flamande du début du , probablement d'origine bruxelloise.|alt=Tapisserie "Le Triomphe de la mort ou Les Trois Destinées".

Lorsqu'il quitte le service des Mantouans, Boteram semble se reconvertir exclusivement dans le commerce des tapisseries qui est plus rémunérateur que l'activité de lissier. Hillie Smit sous-entend que Boteram a pu commencer cette activité dès 1450 en soulignant des visites de celui-ci à la foire d'Anvers où il acquiert des tapisseries qu'il vend ensuite en Italie à des personnes influentes Smit Hillie, « Tapijthandel op Italië rond 1450. De Medicibank en de familie Grenier » in Textielhistorische Bijdragen, volume XXXIV, janvier 1995, p. 13-29, .. Cela rejoint l'analyse de Jacques Lavalleye qui affirme que Rinaldo de Gualtieri surnommé Boteram de Bruxelles est présent à Ferrare en 1450 sous le règne de Lionel d'EsteLavalleye Jacques, Juste de Gand. Peintre de Frédéric de Montefeltre, Bibliothèque de l’Université (Fondation Nationale Princesse Marie-José), Louvain-Rome, 1936, 208p..

Durant cette période, les principales sources établissent que Rinaldo Boteram s'est installé à Venise : il est payé dans la monnaie vénitienne (le ducato d'oro de Venezia) et ses affaires avec les Gonzague sont traitées par un syer righo couet yn fonticho [a Venezen] qui est probablement un banquier français installé à Venise. Hillie Smit souligne la possibilité (en indiquant qu'aucune preuve concrète ne vient toutefois l'étayer) que Boteram ait possédé une maison à Venise puisque les tapisseries destinées à Ferrare sont transportées depuis Venise.

Le duc Borso d'Este acquiert en 1457 en deux achats auprès de Rinaldo di Gualdire plusieurs tapisseries : une série pour garnir les chambres, une « verdure à animaux » (« mille-fleurs ») et six tentures historiées (deux tapisseries de lHistoire de Notre-Dame de Montferrat, deux de lHistoire de Judith et Holopherne, une Histoire d'Esther et une Histoire de Joseph). Outre l'importation de tapisseries des Pays-Bas bourguignons, Boteram aide également à la gestion d'ateliers italiens à Ferrare : notamment sous le règne de Borso où Boteram aide Liévin de Bruges devenu chef d'atelier.

Les documents disponibles dénotent que le commerce de tapisseries est très lucratif et que les tapisseries fournies par Rinaldo Boteram sont d'une qualité remarquable. En effet, il est payé plus de lors de certaines transactions et des maîtres lissiers tournaisiens tels que Jehan Myle (Giovanni ou Jean Mille) et Renaud Grue (Rinaldo De Grue) sont invités à fournir des tapisseries d'une qualité équivalente à celles de Boteram.